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Le blog de Christophe Lamoure

Peut-on parler de philosophie chinoise ?

21 Novembre 2013 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Textes

calligraphie-chinoise-1.jpg

 

 

Exposé de Cathy Constant-Elissagaray sur le thème :

 

Vous pouvez retrouver la conférence accompagnée de ses illustrations sur le site

de C. Constant-Elissagaray :

http://perso.numericable.fr/cce2013/recits2013/philo_151113/texte.html

 

 

 

Peut-on parler de philosophie chinoise ?

Réflexion à partir des livres

« Passagère du silence, Dix ans d’initiation en Chine »,

de Fabienne Verdier (édition Albin Michel), 2003 et

« Qu’est-ce que la philosophie antique ? » de Pierre Hadot (folio essais), 1995

 

D1 Bonjour à tous. Je vous propose ce soir de réfléchir avec moi sur le thème « Peut-on parler de philosophie chinoise ? ». Pour l’aborder, je propose de nous appuyer sur la lecture du livre « Passagère du silence, Dix ans d’initiation en Chine », de Fabienne Verdier. Cette artiste peintre française y relate son apprentissage de la calligraphie chinoise. Il a nécessité de sa part non seulement l’assimilation d’une culture étrangère, mais en outre le mûrissement de sa personnalité grâce à un enseignement philosophique très poussé. C’est elle-même qui le qualifie ainsi, et il lui arrive à plusieurs reprises de relever des similitudes entre certains préceptes de son maître taoïste et la pensée des philosophes de la Grèce antique. J’ai donc choisi d’étudier en parallèle un second livre, « Qu’est-ce que la philosophie antique ? » de Pierre Hadot, pour tenter d’évaluer la validité d’un tel rapprochement et ses limites éventuelles.

 

D2 Commençons d’abord par définir le terme de philosophie. Comme le précise Pierre Hadot (p.16), si nous parlons maintenant de « philosophie », c’est parce que les Grecs ont inventé le mot philosophia, qui veut dire « amour de la sagesse », et c’est parce que la tradition de la philosophia grecque s’est transmise au Moyen Age, puis aux Temps Modernes.

Et il ajoute (p. 18) : Le discours philosophique prend son origine dans un choix de vie et une option existentielle et non l’inverse… Cette option existentielle implique à son tour une certaine vision du monde, et ce sera la tâche du discours philosophique de révéler et de justifier rationnellement aussi bien cette option existentielle que cette représentation du monde.

 

D3 Gardons cela en mémoire, pendant que je vous lis le passage où Fabienne Verdier relate, dans un style que je vous laisse apprécier, sa première rencontre avec son maître. (P.87-88)

 

Il vivait misérablement dans une tour sordide. L’escalier était rempli de bicyclettes qui encombraient le passage. Au plafond, des habits pendaient en compagnie de piments et autres condiments, des jouets traînaient dans la poussière ; un vrai capharnaüm. Je frappai à sa porte. Il m’ouvrit et je l’ai trouvé aussitôt sympathique, avec sa vieille veste usée, joliment lustrée par les ans, la longue mèche qui retombait sur son visage, aux lèvres sa cigarette qu’il ne prenait pas la peine d’enlever quand il parlait. Il était en train de donner à manger à son oiseau. Son personnage évoquait la Chine ancienne et je dois dire qu’il m’a séduite. Il émanait de son visage une noblesse extraordinaire, un détachement suprême, une intelligence subtile, une sagesse que je ne saurais décrire mais que je ressentais d’instinct au plus profond de moi-même. Je n’avais d’ailleurs, à ce jour, jamais éprouvé ce sentiment pour aucun de mes professeurs.

« Que faites-vous ici ? Vous êtes perdue ? me demanda-t-il d’un air malicieux.

  • Non, je cherche le maître Huang Yuan. »

Il éclata de rire et me répondit poliment :

« Maître Huang Yuan, comme vous dites, mademoiselle, n’existe plus depuis des années ! Entrez ! »

Il me versa une tasse de thé.

 

D4 Je fais une petite parenthèse historique pour expliquer pourquoi le maître a abandonné son enseignement. En 1966, Mao lance la révolution culturelle pour purger le Parti communiste chinois de ses éléments « révisionnistes » et limiter les pouvoirs de la bureaucratie. Les « gardes rouges », groupes de jeunes Chinois inspirés par les principes du Petit Livre rouge, remettent en cause toute hiérarchie. Les intellectuels, de même que les cadres du Parti, sont publiquement humiliés, les mandarins et les élites bafoués, les valeurs culturelles chinoises traditionnelles et certaines valeurs occidentales sont dénoncées au nom de la lutte contre les « quatre vieilleries » (tout ce qui est antérieur à 1949).

Après la mort de Mao Zedong en 1976 et l'ouverture de la Chine au reste du monde promue par Deng Xiaoping dans les années 1980, toutes les formes traditionnelles d'art émergent de nouveau, encouragées par le Bureau culturel. Profitant de cet élan, un jumelage s’instaure entre la ville de Toulouse et celle de Chongqing. Fabienne Verdier part ainsi en 1983 pour aller étudier à l’université des Beaux-Arts de cette ville au fin fond de la Chine. Au bout d’une difficile mise à l’épreuve de près d’un an, elle obtient l’autorisation de suivre, en sus du cursus universitaire, des cours particuliers avec des maîtres relégués au ban de la société.

 

D5 Fabienne Verdier décrit la sagesse qui émane du maître. Est-elle semblable à la notion grecque de sophia ? Pierre Hadot y consacre tout un chapitre (p.39-45) où il s’interroge sur le terme exact par lequel ce mot doit être traduit, savoir ou sagesse. Celui qui est sophos est-il celui qui sait beaucoup de choses, qui a vu beaucoup de choses, qui a beaucoup voyagé, qui a une culture encyclopédique, ou bien est-ce celui qui sait bien se conduire dans la vie, et qui est dans le bonheur ? Pierre Hadot pense que ces deux notions sont loin de s’exclure : le vrai savoir est finalement un savoir-faire, et le vrai savoir-faire est un savoir faire le bien. (p.19-20) Selon son analyse, la philosophie antique admet depuis le Banquet de Platon que le philosophe n’est pas sage, mais elle ne se considère pas comme un pur discours qui s’arrêterait au moment où la sagesse apparaîtrait, elle est à la fois et indissolublement discours et mode de vie, qui tendent vers la sagesse sans jamais l’atteindre. Il écrit plus loin (p.82) que le Socrate du Banquet (de Platon) apparaît à la fois comme celui qui prétend n’avoir nulle sagesse et comme un être dont on admire la manière de vivre.

 

Une des caractéristiques de cette sagesse grecque est le détachement à l’égard des vicissitudes de la vie que professe par exemple Socrate. Est-ce une attitude importée d’Inde, après l’expédition d’Alexandre le Grand ? Pierre Hadot (p.153) pense plutôt que « les philosophes grecs eurent l’impression de retrouver chez les gymnosophistes (les sages nus) la manière de vivre qu’ils recommandaient eux-mêmes : la vie sans convention, selon la pure nature, l’indifférence totale à ce que les hommes considèrent comme désirable ou indésirable, bon ou mauvais, indifférence qui conduisait à une parfaite paix intérieure, à l’absence de trouble. »

 

Un autre trait de caractère du maître taoïste que possède également Socrate (p.82), c’est, selon Pierre Hadot, l’humour doublé d’ironie sous lesquels il dissimule les plus profondes conceptions.

 

Une sagesse qui s’exprime par un art de vivre, un détachement et qui se teinte d’humour semble donc partagée par maître Huang Yuan et les philosophes de la Grèce antique.

 

D6 Je reprends la suite du texte de Fabienne Verdier (P.88, suite)

 

Enfin j’avais pénétré dans un univers qui correspondait à ce que je cherchais. Parmi ses objets familiers, ses cages à oiseaux, ses livres, ses pinceaux, sa pipe à eau, le pot de miel sous le lit, sa théière yixing, la pierre où il broyait son encre, j’avais trouvé un art de vivre qui m’enchantait. Je percevais une culture, une source vive, celle-là même qui pourrait m’initier. Je l’ai quitté le cœur en fête en le remerciant de son accueil. Il fut très étonné de lire la joie sur mon visage alors que je venais d’essuyer un refus catégorique.

Avant qu’un maître accepte de vous enseigner, avais-je lu, il voulait d’abord être sûr de votre motivation, du sérieux de votre requête, de votre détermination. Il cherchait à vous éprouver. Il fallait se montrer tenace, persévérant. Il me fallait une détermination sans faille.

 

D7Je suis allée acheter du papier, des livres de reproductions d'estampages des plus célèbres calligraphes et je me suis mise à copier celles qui me paraissaient les plus belles, les plus intéressantes. Tous les soirs, après la classe, je faisais un rouleau d'exercices de feuilles calligraphiées bien ficelées et j'allais le déposer devant la porte de maître Huang Yuan. Cette expérience solitaire a duré des mois, sans réponse.

J'ai persévéré pendant six mois, car je savais par son fils, qui suivait avec moi les cours des étudiants chercheurs, qu'il examinait mes exercices avec beaucoup d'attention et qu'il en était surpris. Mais il ne se manifestait pas et je travaillais à l'aveuglette... Dans la classe, tout le monde se moquait de moi parce que, chaque jour, j'apportais mon rouleau au maître muet ; on riait de moi, on me disait que je me berçais d'illusions, qu'il devait me juger fort agaçante et ridicule, voire irrespectueuse, de troubler ainsi sa retraite.

 

D8 Par la force des choses et la politique chinoise, ce maître n’a plus d’élèves et n’exerce plus. Etant donné les circonstances, on pourrait penser que c’est la peur qui le pousse à refuser son enseignement, mais il n’en est rien. Il vérifie en fait la solidité des motivations de la postulante, ainsi que la réalité de ses capacités artistiques et mentales pendant tout le temps qu’il estime nécessaire afin d’évaluer si elle sera apte à suivre son enseignement. Il est d’autant plus prudent que pas un seul étudiant chinois, y compris son fils, ne s’intéresse à cet apprentissage : comment une jeune Française pourrait-elle y comprendre quelque chose, et quand bien même elle y parviendrait, à quoi cela pourrait-il servir de l’initier à cet art ? L’auteur ne précise pas grâce à quels subsides Huang Yuan réussit à vivre avec son épouse et son fils, mais il paraît évident qu’il n’est pas animé par le goût du lucre et qu’il ne bondit pas sur l’occasion de pouvoir reprendre son métier et sa vocation première.

 

Le maître taoïste est conscient d’être dépositaire d’un savoir très ancien qui risque de se perdre, mais qu’il ne veut pourtant communiquer qu’à une personne qui s’en montrera digne. Cet attitude élitiste qui semble s’inscrire dans une longue tradition est à mettre en regard avec une exigence fondamentale de la mentalité grecque, qui ressort déjà chez les présocratiques. Il s’agit du désir de former et d’éduquer, « la paideia ». Pierre Hadot relate (p.30-32) que, dès les temps reculés de la Grèce homérique, l’éducation des jeunes gens a été la grande préoccupation de la classe des nobles. Elle est alors donnée par des adultes, dans le groupe social lui-même. On s’y exerce à acquérir la force physique, le courage, le sens du devoir et de l’honneur. A partir du Ve siècle, avec l’essor de la démocratie, les cités auront le même souci de former les futurs citoyens, par les exercices du corps, gymnastique et musique, et ceux de l’esprit. Ils doivent acquérir la maîtrise du langage pour diriger le peuple.

Pierre Hadot relève (p.33-34) que les sophistes inventent à cet effet l’éducation en milieu artificiel, qui restera une des caractéristiques de notre civilisation. (p.34) Ils enseignent non seulement la technique du discours qui persuade, mais aussi tout ce qui peut servir à atteindre la hauteur de vue qui séduit toujours un auditoire, c’est à dire la culture générale (science, géométrie, astronomie, de même qu’histoire, sociologie, théorie du droit).

Je reviens à la Chine pour simplement mentionner, sans m’y étendre, une autre tradition de pensée inspirée par Confucius. Essentiellement préoccupé par l’action de l’homme au sein de la société, il préconisera l’instauration d’examens ouverts à tous pour créer une classe de lettrés intègres qui occupent tous les rouages administratifs de l’Etat. (source BNF)

 

D9 Au bout de six mois,Fabienne Verdier, qui fait preuve d’une volonté hors du commun et d’une intuition de la psychologie de maître Huang Yuan très étonnante de la part d’une jeune française, parvient à ses fins. C’est d’autant plus époustouflant que ses camarades de classe, y compris le propre fils du maître, sont persuadés d’avance de l’échec de ses démarches et ne se font pas faute de le lui dire. Le maître vient lui rendre visite, la complimente sur tout ce qu’elle a accompli seule et accepte de lui délivrer son enseignement à condition qu’elle s’engage pour dix ans d’apprentissage et qu’il obtienne une autorisation officielle. Après maintes tracasseries, celle-ci lui sera délivrée sous le libellé : droit d’initier l’étrangère « à l’utilisation du pinceau chinois ». Voici en quoi cela consistait (P.95, extrait) :

 

La pratique du pinceau pouvait aisément être étendue à un enseignement plus complet, car l'art des lettrés associe la poésie, la philosophie, la musique et la peinture, l'esprit des créateurs jouant sur ces différents instruments. Or ces arts avaient été détruits, éradiqués. Ils étaient tenus pour le virus majeur responsable de la décadence de la Chine. Ce n'est qu'au début des années quatre-vingt que l'art des lettrés, ce regard particulier sur le monde, fut peu à peu remis à l'honneur, qu'on se remit à publier des livres classiques et des études anciennes ou nouvelles. Il est impossible de comprendre la peinture chinoise sans connaître la culture chinoise. Mais est-ce tellement étonnant ? Imprégnés de notre propre culture, nous ne nous rendons plus compte que notre peinture plonge ses racines dans la civilisation gréco-romaine, dans le christianisme, la Renaissance, le classicisme, le romantisme, le réalisme, et qu'un même classicisme anime les œuvres de Le Brun, Mansart, Rameau et Racine.

 

D10 Pierre Hadot signale (p. 44-45) qu’à partir du VIe siècle, une autre composante va s’ajouter à la notion de sophia, avec l’essor des sciences « exactes », la médecine, l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie. Depuis Thalès de Milet, une réflexion de plus en plus précise s’est développée dans le domaine de ce que les Grecs appelaient la phusis, c’est-à-dire le phénomène de la croissance des êtres vivants, de l’homme, mais aussi de l’univers, réflexion qui était d’ailleurs souvent intimement mêlée, comme chez Héraclite par exemple ou surtout chez Démocrite, à des considération éthiques. Cette composante scientifique est absente de l’art des lettrés, tel qu’il est décrit par Fabienne Verdier. Toutefois, l’œuvre monumentale de Joseph Needham, Science et Civilisation en Chine, montre à partir d’une étude poussée des archives chinoises qui fut réalisée au cours du XXe siècle que le développement des sciences et des techniques fut parfois beaucoup plus précoce et plus poussé en Chine qu’en Occident. Je donne juste pour exemple Li Shizhen (1518-1593), lettré et médecin, qui est considéré par les historiens des sciences en Chine comme un précurseur des naturalistes occidentaux, en particulier de Linné et même de Darwin.

 

D11 Je n’ai pas évoqué le parcours de cette jeune femme avant son arrivée en Chine et au début de son séjour, car je ne veux pas tout vous dévoiler. Je préfère vous laisser le plaisir de le découvrir par vous-même. Fabienne Verdier m’a véritablement impressionnée, d’abord par sa vocation précoce, sa volonté sans faille, son originalité qui lui fait suivre un chemin parfaitement atypique. Qui plus est, elle écrit très bien et ses aventures sont encore plus passionnantes qu’un roman inventé. Elle présente enfin, grâce à ses qualités de peintre, des descriptions précises du monde dans lequel elle est immergée qui donnent à son témoignage une véritable valeur ethnographique sur cette Chine de la fin du XXe siècle.

 

Sa vénération pour l’ancienne culture chinoise qui lui fait supporter les dures conditions de vie de la Chine moderne donne à son jugement une valeur d’authenticité et d’impartialité lorsqu’elle critique les excès et les travers des Chinois de l’ère actuelle ou d’époques révolues. On le constate par exemple lorsqu’elle relate le début de son apprentissage. En préalable à son propre enseignement, le maître qu’elle s’est choisie - et qui l’a choisie - l’invite à faire un stage chez un maître graveur de sceaux. Il la prévient de ne pas s’effrayer à son aspect. En effet, il a été amputé d’une main pendant la Révolution culturelle car on lui reprochait d’être un artiste traditionnel. Voici ce qu’elle en dit : (P.97, extrait).

 

D12 Le paradoxe le plus fou de ces régimes totalitaires – phénomène connu que j'ai pu vérifier – c'est qu'ils annihilent, chez les plus faibles, l'individu, sa personnalité, sa liberté. Chez d'autres, au contraire, comme ce maître des sceaux, qui n'eut d'autre choix que de subir les affres de l'histoire, ils créent ou déclenchent une énergie intérieure violente, une puissance de survie nouvelle. Ils nous livrent alors un savoir poignant et bouleversant de vérité. Ils se sont construits seuls, dans l'interdit, et n'auraient sans doute jamais atteint cette qualité « d'Etre vrai » dans une vie normale. Ces hommes m'offraient le fruit de leur bataille intérieure : la renaissance et la sauvegarde de leur art. Comment ne pas les suivre ? Dans ses décors à la Zola, la Chine fut pour moi un accélérateur de progrès et de connaissance extraordinaire.

 

On peut faire ici un parallèle avec Socrate. Condamné injustement à mort par les jurés d’Athènes, il continue de dialoguer avec ses amis durant son dernier mois de vie, égal à lui-même. Alors qu’on lui offre l’occasion de s’enfuir, il préfère y renoncer par respect des lois de la cité qui l’opprime. Son attitude face à la mort, point d’orgue d’une vie de philosophe, marquera profondément ses contemporains et les générations suivantes jusqu’à nos jours.

 

D13 Au bout de plusieurs mois, Fabienne Verdier apporte son travail à maître Huang Yuan qui lui délivre enfin son premier cours (P.99, extrait, P.100, P.101, extrait) :

 

A partir d'aujourd'hui, oublie ce que tu as appris, ce que tu as cru comprendre, les catégories esthétiques du beau, du laid. Tout ça, au panier ! Tu vas commencer par tracer des traits, seulement des traits pendant plusieurs mois. En peinture chinoise, tout se construit à partir de traits ; ils sont les pierres à l'aide desquelles on bâtit la maison. Ne t'imagine pas que nous allons tout de suite copier des estampages de calligraphies anciennes. Il faut d'abord que tu possèdes une base solide. Cette base, c'est le trait horizontal. Tant que tu n'auras pas réussi à donner vie au trait horizontal, nous ne passerons pas aux autres traits, à l'écriture des caractères. L'unité du trait de pinceau est le fondateur. Souviens-toi du début du Classique de la Voie et de la Vertu de Lao Zi : le un engendre le deux, qui engendre le trois, qui engendre la diversité de l'existence.

  • Il me semble, lui dis-je, que l'un de nos sages grecs a exprimé la même pensée : « De toute chose l'un, et de l'un toute chose. »

  • C'est cela, me répondit-il. Le trait horizontal est le un, les autres traits sont le deux ; ils donnent naissance aux milliers de caractères. Le trait est une entité vivante à lui seul ; il a une ossature, une chair, une énergie vitale ; c'est une créature de la nature, comme le reste. Il faut saisir les mille et une variations que l'on peut offrir dans un unique trait. »

Je me suis exercée pendant des mois et, à chacune de ses visites, il me corrigeait. Il m'a d'abord appris à broyer mes bâtons d'encre sur la pierre à encre, à profiter de ce rituel, du geste répétitif qui prépare l'artiste à l'acte de peindre. Une manière de quitter le monde des hommes et de faire le vide en soi. Il m'a aussi appris à charger d'encre le pinceau car, dans son manteau de crins, se trouve une réserve intérieure qu'il faut apprendre à maîtriser à la verticale. Il s'agit de prendre conscience de la pesanteur et de la gravitation universelle, le pinceau devenant alors un véritable pendule, un lien entre l'univers et le centre de la Terre. Il m'a enseigné l'attitude du corps : les deux pieds fermement ancrés à terre pour se nourrir des énergies du sol. Je devais m'entraîner à rester bien droite pour que le courant d'énergie entre le Ciel et la Terre passe à travers moi. Devais-je me transformer en paratonnerre pour capter les puissances telluriques ? Et ce n'était pas une blague ! L'idée peut paraître simple mais elle n'était certes pas facile à pratiquer. J'étais perdue et loin de penser que, pour manier un pinceau et inscrire un trait sur une feuille blanche, il fallait avoir compris intuitivement les grandes lois de la physique fondamentale.

 

D14 Ce passage me déconcerte. J’ai le sentiment qu’il me plonge dans un univers totalement étranger. Ce qui m’étonne le plus, peut-être, c’est la personnification du trait et le lien que le maître fait entre la calligraphie et l’univers d’une part, entre l’écriture des caractères chinois et le texte fondateur du taoïsme d’autre part.

J’ouvre une parenthèse pour expliquer à quelle œuvre le maître fait allusion. Le Tao Tö King, « livre de la voie et de la vertu », est un ouvrage classique chinois qui, selon la tradition, fut écrit autour de 600 av. J.-C. par Lao Tseu, le sage fondateur du taoïsme, dont l'existence historique est toutefois incertaine. De nombreux chercheurs modernes penchent pour une pluralité d’auteurs et de sources, une transmission tout d’abord orale et une édition progressive. Les plus anciens fragments connus, découverts à Guodian, remontent à 300 av. J.-C. environ et les premières versions complètes, très semblables au texte actuel, provenant de Mawangdui, datent de la première moitié du IIe siècle av. J.-C.

Il n'existe pas encore de conclusion définitive quant à sa signification réelle. Selon certains, ce serait un recueil d'aphorismes provenant de plusieurs auteurs ; on y trouve d'ailleurs des propositions contradictoires. D'autres au contraire y voient un texte cachant une cohérence profonde sous un style allusif et elliptique. En Chine, le texte a toujours été accompagné d'un commentaire. Par l'interprétation qu'ils suggèrent, ces commentaires ont contribué autant que le texte d'origine au sens de l'ouvrage et à sa place dans la philosophie et la religion. Je ferme la parenthèse.

 

Je trouve quelques explications sur le site de la BNF qui expose que le Vide, appelé Tao, est considéré comme un espace de création d'où émane l'Un, qui n'est autre que le Souffle primordial. Celui-ci engendre le Deux, incarné par les deux Souffles vitaux que sont le Yin et le Yang, lesquels par leur interaction régissent et animent les Dix mille êtres. La peinture chinoise établit des rapports proprement organiques avec cette pensée philosophique, dans la mesure où elle conçoit la soie ou le papier blanc comme figure du Vide originel ; le pinceau qui tire de l'encre le premier trait comme symbole du Souffle primordial ; les traits multiples qui s'ensuivent comme autant d'émanations des Souffles vitaux. Par ailleurs, l'art du calligraphe consiste à donner vie à l'écriture en écrivant, comme l'art du musicien consiste à donner vie à une composition musicale en la jouant.L'esprit taoïste s'intéresse à l'éclosion de la spontanéité, à l'émergence de la force agissante qui entraîne le calligraphe au-delà de lui-même. Il demande plus à la calligraphie que la manifestation d'un caractère, ils en attendent la révélation des ressorts même de la vie.

D15 Ce qui me paraît plus familier dans ce début d’apprentissage de la calligraphie, c’est cette pratique d’exercices à la fois corporels et spirituels. Pierre Hadot y consacre presque le quart du livre, car la finalité de la philosophie antique est de parvenir à opérer un changement radical de l’être, et ceci au moyen de pratiques particulières, qui dépendent des écoles philosophiques. Il évoque par exemple (p.278) le contrôle du souffle, identifié à l’âme, de façon à le concentrer pour réunir toutes les parties de l’âme dispersées dans le corps. Il mentionne aussi (p.290) la méditation, pratiquée par Socrate, mais décrite également par un stoïcien, qui s’approprie ainsi les dogmes qui régissent l’action et s’assure de la pureté de l’intention morale. Pierre Hadot rappelle (p.291) que le mot ascèse provient étymologiquement du mot grec askesis qui signifie exercice, ayant pour finalité d’obtenir la maîtrise de soi. Quelles que soient les écoles philosophiques, elles supposent toutes (p.292) un certain dédoublement, par lequel le moi refuse de se confondre avec ses désirs et ses appétits, prend de la distance par rapport aux objets de ses convoitises et prend conscience de son pouvoir de s’en détacher. Il s’élève ainsi d’un point de vue partial et partiel à une perspective universelle, qu’elle soit celle de la nature ou de l’esprit.

On pourrait croire que l’inscription d’une série de traits horizontaux sur une feuille de papier peut tendre à l’automatisme, à la répétition, voire à l’hypnotisme. Il n’en est rien. A la simple vue de son travail, son maître est capable de juger de l’humeur et de l’état d’esprit qui était le sien lorsqu’elle a tracé ces marques au pinceau. Il lui enseigne progressivement à parvenir à un détachement total de ses préoccupations quotidiennes, combiné à une concentration totale sur la réalisation de chaque trait, tout en acquérant la maîtrise technique de la quantité d’encre dans le pinceau et de la bonne position du corps.

 

D16 Elle s’entraîne ainsi quasiment seule. De temps à autre, le maître passe chez elle et ne lui donne en guise de cours qu’une phrase, un unique conseil qu’elle tâche de comprendre, d’assimiler et d’appliquer jusqu’à sa visite suivante. Enfin, son trait finit par être parfait. Au cours des deux saisons suivantes, elle apprend à tracer les autres signes des caractères chinois. Il lui montre parallèlement des livres de reproductions ou des estampages de calligraphies anciennes de façon à éduquer son regard, à lui apprendre à parler des traits, lui demandant l’humeur qu’ils expriment, la saveur.

 

Cette technique d’enseignement fait penser à Socrate lorsqu’il s’exclame, dans le Banquet de Platon (P.H., p.52) : « Plût à Dieu que la sagesse fût quelque chose qui pût passer d’un esprit dans un autre, comme l’eau d’une coupe pleine dans une coupe vide ! » Ce qui veut dire, commente Pierre Hadot, que le savoir n’est pas un objet fabriqué, un contenu achevé, transmissible directement par l’écriture ou par n’importe quel discours. (p.53) Le savoir et la vérité ne peuvent être reçus tout faits, mais doivent être engendrés par l’individu lui-même. Il ajoute plus loin (p.113) que Socrate constate qu’on n’apprend que de qui on aime et (p.115) que le dialogue ne transmet pas un savoir tout fait, une information, c’est l’interlocuteur qui conquiert son savoir par son effort propre, il le découvre lui-même et pense par lui-même.

 

D17 Fabienne Verdier commence ensuite à copier divers styles de calligraphie. (P.106, extrait)

Il venait régulièrement dans ma chambre et me calligraphiait des sentences qu'il m'expliquait et que je devais apprendre. Il en avait couvert les murs et je m'endormais en les lisant pour que mon cerveau s'imprègne du chemin que le pinceau parcourait dans l'espace. Il s'agissait de pensées philosophiques car il voulait m'amener insensiblement de la technique à la pensée qui lui est sous-jacente. Il me distillait son enseignement à doses homéopathiques.

Si l’enseignement par aphorismes semble une constante chinoise que l’on retrouve aussi bien dans le Tao Tö King, « livre de la voie et de la vertu », de Lao Tseu, que dans les Entretiens de Confucius, il n’est pas inconnu dans la Grèce antique. Pierre Hadot montre, dans un cadre où le mouvement général de la pensée est réglé par la parole, l'importance prise par le rythme de la phrase ou la sonorité des mots, ce qui peut expliquer le recours à certaines formules stéréotypées ou à la présence de reprises, de répétitions ou d'hésitations. Il mentionne (p.44) les maximes des Sept Sages, « des mots brefs et mémorables », dit Platon, prononcés par chacun d’eux, lorsque, s’étant réunis à Delphes, ils voulurent offrir à Apollon, dans son temple, les prémices de leur sagesse et qu’ils lui consacrèrent les inscriptions que tout le monde répète : « Connais-toi toi-même », « Rien de trop »… L’usage de les inscrire pour qu’elles soient lues par tous les passants dans les différentes villes grecques était très répandu. C’est ainsi que l’on a découvert en 1966 à Aï-Khanoun, à la frontière de l’actuel Afghanistan, lors de fouilles exécutées dans une ville d’un ancien royaume grec, la Bactriane, une stèle mutilée qui comportait originellement une série complète de cent quarante maximes delphiques. C’est Cléarque, le disciple d’Aristote, qui les avait fait graver au IIIe siècle av. J.-C.

D18 Après tous ces mois de labeur, elle lui demande d’égayer ses exercices à l’encre noire d’un peu de couleur. Il refuse et lui annonce qu’elle va continuer en monochrome pendant des années, jusqu’à ce qu’elle sache interpréter les mille et une lumières de l’univers grâce aux variations infinies de l’encre de Chine (P.110, extraits).

 

Le noir possède l'infini des couleurs ; c'est la matrice de toutes. Même si cela te paraît aberrant, tu en seras persuadée plus tard. Avec les ressources du noir et le vide du papier blanc, tu peux tout créer, comme la nature, à l'origine, a tout créé avec deux éléments opposés et complémentaires, le yin et le yang, qui se fondent en une unité. Toutes les transformations en sont issues. Le noir est le révélateur premier de la lumière dans la matière. »

 

Je ne sais pas s’il est pertinent de faire un parallèle ici avec la notion scientifique de corps noir. Imaginé par les physiciens de la fin du XIXe siècle, le corps noir est un objet idéal qui absorbe toute énergie dirigée vers lui et dont le rayonnement n'est fonction que de sa température. Cela peut paraître surprenant mais les étoiles peuvent être considérées, en première approximation, comme des corps noirs. Une telle pression s’exerce au cœur de ces boules de gaz que des réactions de fusion nucléaire ont lieu entre les atomes qui s’unissent en dégageant de l’énergie. Cette énergie, dont la partie visible est appelée la lumière, finit par se propager à l’extérieur de l’étoile dans l’espace. On pourrait donc exprimer la proposition du maître dans les deux sens. La lumière révèle la présence d’une matière élevée à très haute température, et inversement l’émission de lumière par la matière montre que celle-ci possédait une énergie dont elle s’est séparée.

J’ai cherché une autre piste sur le site de la BNF qui explique qu’en Chine, l’encre a un statut presque divin. Les bâtons d’encre figurent dans le trésor des temples et l'encre occupe une place d’honneur parmi les quatre trésors du lettré. L’encre est, en Chine, un produit non pas liquide mais solide, pourvu de qualités extraordinaires. Elle est moins encline que les autres pigments à perdre sa couleur qui ne vire pas au marron comme les encres occidentales et sa trace reste vive quand toutes les autres couleurs d’une peinture ont passé. Elle ne corrompt pas son support, est extrêmement durable et ne se dilue pas au contact de l’eau. L’encre est constituée de deux éléments de base : la suie qui en est le pigment et la colle qui joue le rôle de liant, d’autres ingrédients complétant le mélange pour en améliorer les qualités. Les composants étaient pilés, puis la pâte était pétrie, moulée et séchée. Ses propriétés particulières permettent d’obtenir d’infinies nuances de dégradés, de la couleur saturée brillante et profonde comme le jais au gris pâle délavé. Dans l’esprit des artistes chinois, le noir est certainement une couleur, sans doute la plus subtile puisqu’elle se prête le mieux aux variations qui incluent le sec – donnant un noir précis – et l’humide – un gris aqueux idéal pour suggérer nuages et brumes –, le brillant ou le mat, et des textures variées obtenues par une concentration plus ou moins forte en pigment.

Mais le maître va plus loin en évoquant le yin et le yang. Ces concepts apparaissent dans le Tao Tö King, « livre de la voie et de la vertu », de Lao Tseu au chapitre 42 déjà mentionné plus haut : « Le Dao donne naissance à l'un, l'un au deux, le deux au trois, le trois aux dix mille choses et êtres, les dix mille choses et êtres supportent le yang et embrassent le yin ». Dans la cosmologie chinoise, Yin et Yang sont deux entités qui suivent le souffle originel qi à l'œuvre dans toutes choses. Le symbole yin-yang, appelé en Chine « poissons yin et yang », forme la plus répandue du tàijítú des taoïstes et des néo-confucianistes, représente le Tao résultant de la dynamique de ces deux principes, l'unité au-delà du dualisme. Le yin représente entre autres, le noir (ou souvent le bleu), le féminin, la lune, le sombre, le froid, le négatif, etc. Le Yang, quant à lui, représente entre autres le blanc (ou souvent le rouge), le masculin, le soleil, la clarté, la chaleur, le positif, etc.

 

D19 Cette idée de complémentarité entre des éléments contraires est aussi présente chez nous dans la théorie des humeurs, popularisée par les Écrits hippocratiques et qui fut l'une des bases de la médecine antique. Selon cette théorie, le corps était constitué des quatre éléments fondamentaux, air, feu, eau et terre possédant quatre qualités : chaud ou froid, sec ou humide. Ces éléments, mutuellement antagoniques (l'eau et la terre éteignent le feu, le feu fait s'évaporer l'eau), devaient coexister en équilibre pour que la personne soit en bonne santé. Tout déséquilibre mineur entraînait des « sautes d'humeur », tout déséquilibre majeur menaçait la santé du sujet. Avec l’avènement des sciences biologiques, cette théorie a été abandonnée, même si elle possédait encore quelques défenseurs jusqu’au XXe siècle.

 

Quant à l’unité hypothétique qui serait la source de tout ce qui existe dans l’univers, elle fait également l’objet d’une réflexion dans le monde grec antique depuis les philosophes présocratiques. Mais il me semble que la symbolique du yin et du yang s’en distingue, bien que mon ignorance sur ce sujet ne me permette pas d’aller très loin dans cette comparaison. Je mentionne simplement l’analyse de Pierre Hadot (p.28) qui relève que les penseurs de l'antiquité proposent une explication rationnelle du monde, et, commente-t-il, c’est là un tournant décisif dans l’histoire de la pensée (occidentale s'entend)… Ils la substituent à une narration mythique dont ils conservent le schéma ternaire : une théorie de l’origine du monde, de l’homme et de la cité. Ils cherchent à expliquer le monde non pas par une lutte entre des éléments, mais par une lutte entre des réalités « physiques ». L’objet de leur démarche intellectuelle, qu’ils appellent enquête, historia, c’est la phusis universelle. Je m’interroge donc sur la nature de la pensée taoïste chinoise. Doit-on qualifier ces concepts de tao, yin et yang de représentations mythiques, ou bien s’agit-il, à l’instar de la pensée grecque, d’une explication qui se veut rationnelle du monde ?

 

D20 Dans les livres que son maître lui commente, Fabienne Verdier réalise que :

 

L'ossature du monde, l'essence des brumes apparaissaient à travers la finesse et la transparence du lavis. Peu à peu, il m'a fait passer de la calligraphie au paysage : « La peinture chinoise n'est pas, comme en Occident, une représentation de la réalité qui nous entoure. La ressemblance ne nous intéresse pas : elle est pour le vulgaire. » et il ajoute : « La peinture chinoise est une peinture de l'esprit ; elle ne vise qu'à transmettre l'esprit des choses à partir des formes, qui ne sont qu'un moyen. »

 

Quoi que dise le maître taoïste, cette idée chinoise de la peinture n’est pas si éloignée de la pratique de l’art occidental jusqu’à la Renaissance. Je m’inspire ici d’un article sur la notion d’esthétique paru en commentaire d’une étude de Carole Talon-Hugon intitulée « L’histoire philosophique des arts – L’Antiquité grecque ». Voici ce qu’il énonce. A cette époque, les arts ne sont pas beaux, mais fonctionnels. Le mot Art du reste, n’existe même pas. Il sera forgé par la suite, du latin ars qui désigne un talent plus qu’un objet, et chez les Grecs, du mot techné, qui désigne l’ensemble des connaissances pratiques et des savoir-faire. A ce titre, le teinturier, le forgeron, sont autant artistes que le peintre. La techné n’est pas dans l’objet produit, elle est du côté de l’artiste, dans son savoir-faire. Son principe est dans la décision, non dans la nature de la chose. La techné est une région de l’agir donc, qui ne vise pas prioritairement la Beauté. C’est en ce sens que l’on peut parler pour la Grèce Antique d’une histoire des arts sans Art, l’objet produit, pierre, fétiche, n’étant pas appréhendé dans la catégorie mentale du Beau : l’Apollon du Belvédère n’est pas d’abord une statue, c’est d’abord un dieu. Car l’Apollon était une fonction avant que d’être un objet d’art. Il remplissait même plusieurs fonctions, sacrées, mémorielles, éthico-politiques, etc. Ce n’est que peu à peu que les arts plastiques vont acquérir une finalité propre, l’attention aux formes donnant lentement naissance à cette dimension esthétique, qui est la seule que nous ayons retenue.

 

D21 L’initiation de Fabienne Verdier à la calligraphie dure trois ans, puis elle commence la peinture de paysage à quatre mains, le maître et l’élève apportant chacun à tour de rôle sa contribution au tableau. Parfois, elle se trouve désorientée par cet enseignement (P.122, extrait) :

 

« Il était difficile de le suivre ; il disait une chose et son contraire le lendemain. Son enseignement n’était jamais un discours, une démonstration, une théorie. Il procédait par touches, à la fois opposées et complémentaires, pour que, peu à peu, je parvienne de moi-même à l’équilibre. J’avais l’impression qu’il m’apprenait à marcher sur une corde raide, comme un funambule. »

 

Cette technique se rapproche de celle de Socrate qui défait les certitudes de son interlocuteur en jouant les Candide. Ainsi, maître Huang Yuan se réjouira profondément lorsque Fabienne Verdier arrivera un jour dans un état de dépression absolue car elle réalise, après toutes ces années de labeur, que plus elle étudie et moins elle a l’impression de comprendre et de savoir. Elle a enfin atteint le stade où elle sait qu’elle ne sait rien, une pensée aussi taoïste que socratique.

 

D22 Avec les professeurs de l’université, ainsi que pendant les vacances d’été, elle a parfois l’opportunité de voyager, dans les villes et la campagne proche, dans les régions où vivent des minorités ethniques, et aussi au Tibet qui lui fait une très forte impression (P.172, extrait) :

 

« Ces balades à l’ombre des nuages ont provoqué un bel éveil à ce que mon maître tentait de me transmettre : une compréhension limpide de l’unité du monde. C’est le nez au vent, là-haut, seule à dos de yak, que j’ai pris conscience de l’authentique absolu du contenu initiatique que je recevais. Peut-être avais-je enfin trouvé ce chemin de vérité tant recherché, même s’il faisait moins quinze degrés, même si j’avais l’impression de mourir de froid. »

 

D23 Pour terminer cette petite présentation, je vais laisser la parole à maître Huang Yuan (P.197-200, extrait) :

 

« Précisons, à présent, certains courants philosophiques, puisqu’ils te concernent en tant que peintre. Lorsque le bouddhisme, venu de l’Inde, a fait son apparition en Chine, les premiers traducteurs ignoraient quels termes employer pour traduire les concepts indiens ; ils ont donc eu recours à des mots empruntés à la philosophie taoïste. C’est pourquoi, chez nous, taoïsme et bouddhisme se ressemblent souvent. De même, beaucoup de jeunes Occidentaux, m’a-t-on dit, s’intéressent au zen ; c’est une forme de zen venu du Japon mais, le sais-tu, c’est une pure création chinoise : nous l’appelons le chan. Son principe fondamental est taoïste : il faut se débarrasser de ses pensées, de ses croyances. Si vous rencontrez le Bouddha, a dit l’un de ces bonzes taoïstes, tuez-le. Le but est d’être conscient sans être conscient ‘de’ quelque chose ; de créer le vide en soi. Pour y parvenir, bouddhistes et taoïstes ont élaboré des méthodes basées sur la respiration. Voilà pourquoi, chaque matin, avant de nous remettre en route, je te demande de rester assise un moment, immobile, devant un paysage. Cette position nécessite un long entraînement mais, le jour où l’on y parvient, c’est en effet une illumination. Tu ne vivras pas différemment des autres pour autant, mais tu acquerras un autre regard sur ce qui t’entoure. L’inconscient parlera alors à ta conscience.

 

D24 Certes, ce sont pour toi des notions difficiles à saisir. Que donnent nos textes traduits en langues occidentales ? De même que nous avons traduit les soutras bouddhiques, vous avez dû trouver des termes occidentaux qui ne collent sûrement pas parfaitement au texte et vous induisent en erreur. Vos concepts sont issus de la philosophie grecque et du christianisme. J’imagine que leur emprunt, pour la traduction de nos textes, les affuble de curieux déguisements ! Ne serait-il pas préférable de les laisser en transcription phonétique pour conserver leur autonomie, quitte à les expliquer, à l’aide de différents passages où ils sont cités, pour en fournir au moins une approche ? Vous enrichiriez votre vocabulaire de mots tels que Tao, Li, etc. Le Tao n’est ni votre Dieu, ni l’Etre, ni un principe qui régit l’univers, mais peut-être un peu de tout cela. Le Li n’est pas ce que vous appelez raison, ou logique, mais n’y est pas complètement étranger. Autre exemple, je sais que vous parlez de la « querelle des rites » lorsque les jésuites voulurent christianiser la Chine. Il y eut certainement querelle, car le mot « rite » en chinois n’a pas du tout le même sens que pour vous. Pour nous, ce sont avant tout des règles sociales destinées à éviter la violence, à respecter l’autre.

 

D25 « Lorsque des textes t’intéressent, essaie d’en trouver des traductions différentes. En les confrontant, tu finiras par te faire une meilleure idée du sens… à condition que les traducteurs ne se copient pas ! Même pour nous, il y a problème, non de distance géographique mais de temps. Les mêmes notions, chez des auteurs de siècles différents, n’ont pas forcément le même sens ; certains mots utilisés à certaines époques sont tombés en désuétude et ont été remplacés par d’autres. Aussi nos textes philosophiques sont-ils toujours publiés avec des commentaires et des explications apportés par les générations successives. Peut-être devriez-vous, vous aussi, traduire nos textes avec des commentaires différents, voire contradictoires. Cela faciliterait leur compréhension pour le lecteur étranger. Mais, de toute façon, méfie-toi des livres : on y croit trop par le seul fait qu’ils sont écrits. Apprends notre pensée surtout par la pratique de la peinture. Tu iras beaucoup plus loin ainsi.

D26

  • Certes, la Chine est la Chine, contestai-je, mais j’ai été frappée par des similitudes. Certaines pensées de nos philosophes ou poètes occidentaux rejoignent les vôtres. Et je perçois leur vérité justement dans la pratique.

  • Je n’en doute pas. Si la Chine est la Chine, comme tu dis, l’homme est partout l’homme. Sinon, comment pourrions-nous nous comprendre ? Seule une expérience historique singulière nous sépare. Mais fais attention : si certaines phrases isolées semblent presque similaires alors que les unes ont été écrites par des Occidentaux, les autres par des Chinois, cette similitude est souvent illusoire. Replacées dans leur contexte, elles ont un sens très différent et ces différences sont souvent plus intéressantes que leur apparente similitude.

 

D27 Ainsi, peut-on parler de philosophie chinoise ? Il est bien sûr impossible de trancher sur ce thème après un survol aussi fragmentaire du mode de penser chinois. Ce qui m’a intéressé, c’était d’y réfléchir, mais pas forcément d’apporter une réponse définitive. J’ai trouvé intéressante l’expérience de cette jeune femme qui a su nous rendre plus proche cet univers si étranger, mais cela ne veut pas dire que nous soyons capables de tout comprendre à la simple lecture de son livre. Avant de vous laisser la parole, je signale qu’il y a sur YouTube des vidéos où l’on peut voir l’artiste en train de réaliser un tableau et où elle parle de sa vie et de son oeuvre. Je vous remercie de votre attention.

 

 

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