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Le blog de Christophe Lamoure

Pour une éthique du passage

26 Mai 2014 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Textes

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L'association ADALA (Association des Amis du Littoral d'Anglet http://adala-asso.com/) m'a invité au Xèmes Rencontres littorales à prononcer une tribune. La voici :

 

Xèmesrencontres littorales ADALA

 

vendredi 23 mai 2014

 

Tribune libre

 

Toute la dynamique de la modernité (formée au 17ème siècle avec les sciences et la philosophie modernes, le projet de devenir « comme maître et possesseur de la nature », ainsi que l'écrit Descartes) tend à faire oublier que les êtres humains et les civilisations qu'ils édifient, villes, sociétés, paysages, s'inscrivent au sein de la nature et n'ont pas le loisir de s'en extraire, jamais. Nous ne cessons pas d'être une partie de ce tout qui nous englobe et nous contient, quoique nous recomposions cette nature, ou plus précisément un canton de cette nature infinie, selon nos besoins d'abord, selon nos désirs ensuite, et enfin selon une logique de développement social, économique, politique, culturelle.

 

Un autre « oubli » peut frapper l'homme moderne : l'oubli que la nature est une réalité vivante, en devenir, et non pas une réalité fixe et passive, comme un matériau dont il serait possible de faire l'usage que l'on souhaite. La nature obéit elle-même à une dynamique qui est lui est propre et qui interfère avec la logique humaine. Ces deux logiques peuvent tantôt s'accorder, tantôt s'affronter. On trouvera de multiples exemples de cet affrontement dans les cas de catastrophes naturelles qui frappent des sites humains. Pour ce qui nous concerne directement, on songera aux tempêtes qui ont touché le littoral basque l'hiver dernier. L'usage conduit à parler de catastrophes naturelles, pointant par là que des phénomènes naturels sont à l'origine des dégâts matériels, et parfois malheureusement humains, qui affectent une communauté, une région, un lieu.

 

Dans cette optique, la nature apparaît comme une puissance malfaisante, dangereuse, ennemie des projets et des réalisations humaines, une puissance qu'il faudrait donc réduire, domestiquer, assujettir. On pense donc l'homme et la nature comme des réalités antagonistes, rivales, adverses. C'est peut-être là que réside la véritable catastrophe, une catastrophe intellectuelle, philosophique : nous autres modernes avons augmenté nos connaissances et nos techniques, nous avons conquis les moyens de nous procurer plus aisément ce dont nous avons besoin pour vivre et nous développer, mais, dans le même temps, nous avons succombé à l'illusion de pouvoir refaire le monde à notre image et à notre ressemblance. Nouveaux démiurges, nous ne regardons la nature que comme un chaos que nous avons la mission d'organiser en vertu des impératifs humains, nous ne regardons la nature que comme un ensemble d'énergies et de richesses que nous avons vocation à exploiter en fonction de notre volonté souveraine.

 

Catastrophe, étymologiquement, veut dire « bouleversement ». Le changement de perspective que je vous propose d'adopter, un instant au moins, consiste à considérer que la catastrophe essentielle réside dans le bouleversement fondamental que nous modernes avons provoqué en cessant d'appréhender la nature comme un ordre donné au sein duquel nous inscrire, pour la considérer comme un désordre à corriger. Nous avons oublié la leçon des Grecs enseignant que nous appartenons au cosmos, c'est-à-dire à un monde constitué, organisé, harmonisé selon des équilibres fins que nous ne devons pas rompre sous peine d'en pâtir bientôt mais à partir de la connaissance desquels nous devons penser et réaliser notre propre épanouissement.

 

Spinoza écrivait cette formule forte et profonde dans l'Éthique : « L'homme n'est pas dans la nature comme un empire dans un empire ». Nous devons penser notre dépendance à la nature non dans les termes d'une servitude mais dans les termes d'un enracinement à partir duquel nourrir, cultiver, déployer nos possibilités propres.

 

Nous avons pris un autre parti. Nous avons déclaré la guerre au monde, selon la formule de Michel Serres. Étrange guerre où nous nous appliquons à détruire les conditions mêmes d'une existence humaine. Comme des marins qui entreprendraient de détruire le vaisseau sur lequel ils naviguent, ou mieux encore, comme des marins qui fomenteraient le projet fou d'assécher la mer sous prétexte qu'elle ralentirait ou perturberait leur course alors même qu'elle est la condition de leur périple.

 

Oublier la nature, voilà donc la tentation de l'homme moderne. Cependant, c'est une tentation à laquelle il est difficile de céder quand on habite les bords de mer car la nature y est irréductible, omniprésente, d'une part, comme dimension d'un réel qui ne saurait se réduire aux artifices humains, d'un réel qui échappe à la mainmise de l'homme, et d'autre part, comme puissance propre, déterminée par un ensemble de facteurs excédant nos capacités de contrôle, et peut-être de connaissance, et déployant une force en mesure de submerger les efforts et les stratagèmes humains pour la contenir. L'habitant des rivages ne devrait donc pas succomber à l'illusion techniciste de toute puissance, ou à ce qu'on pourrait appeler le complexe de Prométhée, car il devrait être conscient du fait que l'homme est hôte de la nature et qu'à ce titre il ne saurait faire plus ni mieux que l'habiter.

 

Une telle perspective peut conduire à s'interroger non plus sur les moyens de dominer une nature supposée rétive mais sur les qualités à cultiver quand il s'agit d'être un hôte digne de ce nom. Imaginons que nous soyons de passage chez des gens qui nous offrent l'hospitalité. Notre conduite serait empreinte de gratitude, nous nous efforcerions de ne pas les déranger ou de ne pas perturber leurs habitudes, nous serions discrets, nous prendrions soin de ne rien abîmer ou dégrader de ce qui leur appartient, et même éventuellement nous chercherions un moyen de les remercier par un cadeau qui viendrait embellir leur cadre de vie ou du moins marquer notre reconnaissance (les xénies). Dans tous les cas, nous partirions en veillant à laisser le lieu dans l'état où nous l'avons trouvé. Nous ne faisons que passer.

 

Gratitude, discrétion, respect, telles sont les qualités de l'hôte. Ne devrions-nous pas construire une éthique de ce type pour penser notre rapport à la nature, notre hôtesse ? Êtres de passage, il s'agirait de penser une éthique du passage et du passager.

 

Le premier élément de cette éthique pourrait consister simplement à concevoir que nous sommes des êtres de passage à un double titre :

 

 

 

- 1er titre : nous ne vivons que pour un temps limité mais, durant ce temps de vie, notre conduite a des effets sur le lieu où nous évoluons, ces effets ne doivent pas dégrader cet espace ;

 

 

- second titre : nous sommes suivis par d'autres qui, eux aussi, doivent pouvoir traverser le temps de la vie d'une façon décente, nous devons donc préserver, protéger les conditions d'une existence digne. Nous devons veiller à rendre possible, après nous, le passage d'autres êtres, humains, animaux, minéraux, végétaux.

 

 

 

Je voudrais, avant de conclure cette tribune, célébrer un mot et une pratique aujourd'hui disparus. Les Grecs cultivaient la vertu d'hospitalité. Ils avaient ainsi l'habitude quand un voyageur faisait halte de disposer dans sa chambre divers petits cadeaux en signe de bienvenu et afin de rendre son séjour plus agréables. Ces offrandes avaient pour nom xénies, formé sur le mot grec xenos, étranger. Les voyageurs eux-mêmes laissaient quelques cadeaux en partant pour remercier ceux qui avaient su rendre leur séjour si agréable.

 

Le chevalier Louis de Jaucourt, philosophe, médecin, esprit savant et distingué, est l'un des rédacteurs les plus prolixes de l'Encyclopédie, l'œuvre menée de main de maître par Diderot et d'Alembert. Entre autres articles – il en aurait écrit près de 17000 –, il a pris soin de rédiger quelques lignes sur le mot xénies, en 1765. On voudrait croire qu'ainsi il ne faisait pas seulement œuvre d'érudit mais aussi qu'il souhaitait garder mémoire d'une attitude dont la noblesse véritable valait de se substituer à la noblesse de naissance. Voici l'article.

 

« S. f. pl. xenia, (Littérat.) ce mot signifiait chez les Grecs les présents qu'ils faisaient à leurs hôtes pour renouveler l'amitié et le droit d'hospitalité. Les gens riches et magnifiques dans cette nation avaient des appartements de réserve, avec toutes les commodités possibles, pour y recevoir les étrangers qui venaient loger chez eux. La coutume était qu'après les avoir traités le premier jour seulement, ils leur envoyaient ensuite chaque jour quelques présents des choses qui leur venaient de la campagne, comme des poulets, des œufs, des herbages et des fruits. Les étrangers de leur côté ne manquaient pas de rendre à leurs hôtes présents pour présents, et ces divers dons de part et d'autre s’appelaient , comme on le voit dans Homère, qui nomme ainsi les présents que se font Glaucus et Diomède. C'est du mot xénia qu'a été formé celui de xénodochion, maison où l'on reçoit gratuitement les étrangers qui voyagent. »

 

La nature dispense aux voyageurs que nous sommes de multiples occasions de nous réjouir et de passer sur terre un séjour agréable. Elle nous comble de xénies. Il serait bienvenu qu'en retour, au moment de partir, à destination des nouveaux hôtes à venir, nous nous efforcions, plutôt que de laisser déchets et pollutions, de changer nos modes d'existence, de telle sorte que nous leur laissions une nature habitable et une perspective d'avenir.

 

 

 

Je conclurais cette brève intervention par la lecture d'un poème de Fernando Pessoa, extrait de son recueil Le Gardeur de troupeaux. Il me paraît exprimer très subtilement une dimension essentielle de notre rapport à la nature. Je le soumets à votre méditation et à votre appréciation  :

 

 

 

« Toutes les opinions sur le nature qui ont cours

 

n'ont jamais fait pousser une herbe ou naître une fleur.

 

Toute la somme des connaissances relatives aux choses

 

jamais ne fut chose à quoi je pusse adhérer autant qu'aux choses.

 

Si la science entend être véridique,

 

est-il science plus véridique que celle des choses étrangères à la science ?

 

Je ferme les yeux et la terre sur laquelle je me couche

 

a une réalité si réelle qu'il n'est jusqu'à mon échine qui ne le sente.

 

Quel besoin ai-je de ratiociner si j'ai des épaules ? »

 

 

 

 

 

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