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Le blog de Christophe Lamoure

Aurore

9 Mai 2014 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Textes

 

 

 

Article de mon dictionnaire philosophique et vagabond de la marche.

 

AURORE

 

Le temps n'a rien d'abstrait comme l'avait bien vu Bergson. Il n'est pas une suite de minutes, d'heures et de mois. Il ne coïncide pas avec une somme de chiffres, base de calculs, d'additions, de soustractions, de crédits et de pertes. Nous n'avons pas de temps, nous n'en possédons ni n'en manquons. Nous en sommes.

 

Le temps est tissé d'une matière sensible, subtile ; il est objet de variations infinies. Croisement de nœuds, de souffles, d'aspirations, de pétrifications, de pesanteur, de légèreté, qui, chaque fois, façonnent un moment, toujours autre, sans mesure ni équivalent. Le temps est inséparable de la vie, qui n'est pas l'écoulement d'une durée entre deux limites arbitrairement posées mais un processus de composition et de décomposition d'atmosphères, d'états d'âme, d'événements, de climats, dévoilant des perspectives, refermant des horizons, déployant des puissances.

 

Surtout, la réalité du temps s'instruit autour de rencontres qui nous emportent et entraînent vers un jeu de relations où nous découvrons de quoi nous sommes capables. Dans le sillage de Nietzsche, il s'agit de « connaître ses circonstances. - Nous pouvons évaluer nos forces, mais non pas notre force. Non seulement ce sont les circonstances qui nous la montrent et nous la dérobent tour à tour, mais ce sont les circonstances qui l'agrandissent ou la rapetissent. Il faut se considérer comme une grandeur variable dont la capacité productrice peut, dans des circonstances favorables, atteindre ce qu'il y a de plus élevé : il faut donc réfléchir sur les circonstances et n'épargner aucune peine pour les observer. » (Aurore, livre quatrième, § 326).

 

L'aurore est une circonstance magique. Elle s'expose sous un jour contradictoire : elle transforme la nature en lieu et origine du surnaturel. Tout naît et meurt selon les lois de la nature, or la naissance et la mort sont le point de croisement du naturel et du surnaturel, car ces deux événements sont à la fois l'accomplissement de phénomènes attendus et l'ouverture sur des mystère qui les excèdent. Le passage à l'être en quoi consiste toute naissance est vertigineux pour la raison qui s'en inquiète. Nulle raison, en fait, de la venue à l'être de tel individu, nécessaire contingence du nouveau-venu, aléatoire surgissement de l'existant. Aurore est le nom de la naissance, le mot de passe qui rappelle que tout commence, la formule qui dit le miracle du commencement. Qui saura dire la saveur des débuts ? Chaque matin, nous assistons à la naissance du monde.

 

Marcher à l'aurore revêt alors une saveur et une intensité très précieuses. Flirter avec l'origine, glisser sur le fil du jour, humer la fraîcheur du mystère est toujours source d'une émotion particulière, qui jamais ne se dément, malgré la répétition. Jour après jour, le soleil se lève mais, à chaque fois, quelque chose se passe, d'irréductible. Cette émotion est liée à l'apparition de la lumière, sur fond d'ombre, et conjointement à l'apparition du monde qu'elle dévoile, sur fond de néant. L'aurore est le moment initial, le moment de la première fois, celui où l'on dresse l'estrade sur laquelle nous allons, tour à tour, nous agiter. Le monde s'offre à soi, une parcelle, la clarté dissipe les ténèbres, à peine, pour que se distinguent les lignes des choses et des êtres. Dessins aux traits fragiles, ils laissent plutôt deviner ce qui est qu'ils n'engagent à en voir l'image, dessins cachant et révélant tout ce qui se tient en arrière ou à leurs côtés ; l'aurore dit le monde immense et invisible.

 

Être contemporain de la naissance du monde est un privilège accessible à tous, pourvu de consentir à se réveiller tôt. Il y aurait une psychologie à élaborer à partir du goût de se lever tôt ou du goût de se coucher tard. Le désir de reprendre au début ou l'envie que ça ne finisse pas. Deux types se dégagent de ces préférences et des façons radicalement différentes d'appréhender la vie. Le noctambule veut étirer le temps jusqu'à abolir les heures, faisant de la vie une longue fête sans temps mort ni ennui. Le marcheur du matin veut en finir mais pour mieux repartir, à nouveaux frais, sans poids ni pesanteur qui viendrait accumuler sur son dos une charge qui l'accablerait en le dotant d'une identité de laquelle il serait appelé à répondre. Il se veut inconnu, il se pense inconnaissable. Il voudrait effacer aussitôt ce qu'il a fait et faire autrement, il se cherche car il se sait perdu. On croirait un personnage de certaines peintures de Francesco Guardi, à la lisière de l'absence, aux bords de l'évanouissement, improbable hôte d'un instant sans épaisseur et d'un monde sans durée. Il marche et c'est comme si tout était suspendu, il voudrait que ça n'ait pas de fin, que cela ne passe pas, on sent que c'est ainsi que les choses devraient être, à peine, fraîches et belles. Mais il sait l'illusion et alors désire seulement que cela recommence.

 

Car si l'aurore ne dure pas, elle se répète, elle se reprend. Une fois ne compte pas, dit un proverbe allemand que rapporte Milan Kundera dans son roman L'Insoutenable Légèreté de l'être : « Einmal ist keinmal ». Une fois ce n'est rien ou tout comme. L'écrivain développe à ce propos une méditation sur le caractère de débutant qui s'attache à la condition humaine : nous n'expérimentons que des premières fois. Chaque circonstance est originale, chaque situation est singulière, de telle sorte que nous ne pouvons jamais nous servir de notre expérience pour essayer de nous en tirer plus à notre affaire. Éternel débutant, nous n'avons pas le loisir d'apprendre et nous assistons, étonnés et perplexes, à ce qui nous arrive. Nous sommes moins acteurs de nos vies que spectateurs tantôt désolés tantôt enchantés. La surprise est notre lot.

 

Il n'y a que des première fois. Ce serait aussi la leçon de l'aurore, leçon qui présente toutefois deux versants au moins, dont chacun emporte sa pertinence. Le personnage de Kundera, Tomas, en vient à la conviction selon laquelle « une fois c'est jamais. Ne pouvoir vivre qu'une vie, c'est comme ne pas vivre du tout ». Conclusion désabusée, voire nihiliste. Nous serions, nous autres êtres humains, assimilables à des fantômes jouant une comédie sans consistance ni réalité et dont la raison ne saurait être que de nous avoir distraits quelques instants de notre néant. Chaque marche en chaque aurore donne le spectacle d'un spectre effleurant l'être sans jamais pouvoir y prendre pied. La tentation d'exister, pointée par Cioran, se trouve contrecarrée par une impossibilité inhérente à l'être humain, être des premières fois, celles qui sont comme si elles n'avaient jamais été. L'autre versant insisterait sur les incessantes reprises possibles, tissant toute existence d'une multitude de débuts, d'approches, d'essais. La sagesse, ici, dirait : rien n'est jamais joué. Une autre fois vient, point d'un nouveau départ. Nous vivons plusieurs vies puisque chaque aurore est un nouvel élan. Personne n'est prisonnier d'une logique implacable qui enserrerait son existence dans le corset du destin. Nous avons vocation à nous délier car rien ne nous tient et parce que nous sommes portés par une cohorte de désirs.

 

Marcher au petit matin quand les hommes dorment encore et que seuls les bruits du monde retentissent, un souffle léger, les feuilles sous les pieds, l'oiseau chanteur...Marcher dans une solitude d'avant, une solitude comme elle se fait rare car, le plus souvent, le monde est occupé et réduit au mutisme. Les sons se détachent de l'étoffe de silence qui enserre encore la terre engourdie du sommeil de la nuit ; nul brouhaha, pas de tintamarre, mais la musique du monde à qui prête l'oreille, la mélodie célébrée, par exemple par Debussy conseillant au jeune compositeur : « N'écoutez les conseils de personne, sinon du vent qui passe et vous raconte l'histoire du monde ». Nous voilà à ces heures du petit jour complices du monde, attentif et disponible pour le sentir, nous laisser troubler par ses vagues de sensations, admiratifs devant sa consistance tranquille et son pouvoir infini de variations. Voir le monde se reformer tous les matins glisse au fond de l'esprit, entre les plis du doute, une confiance tenace.

 

Chaque heure du jour comme chaque saison de l'année détermine les caractères originaux de la marche. Il n'y a pas deux promenades identiques car chacune dépend non seulement de l'humeur du marcheur, joyeux, triste, préoccupé, détendu, mais aussi du cadre et du moment où elle se déroule. Le diptyque de la promenade du matin est : le silence, la solitude. « Tu as tout à apprendre, tout ce qui ne s'apprend pas : la solitude, l'indifférence, la patience, le silence », écrit Georges Pérec (Un homme qui dort). Les matins du monde sont de bons pupitres pour découvrir ce savoir qui ne se laisse pas savoir.

 

École de la solitude et du silence, l'exercice matinal fait de nous des marcheurs assurés de retrouver demain un nouvel entrain dont l'origine n'est pas soi-même, et ses manquements, mais le monde, et sa puissance native.

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