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Le blog de Christophe Lamoure

PATRICK GRABET (TEXTES)

 

 

 

 

 

On m’a, logiquement, demandé d’écrire un texte de présentation pour cette exposition.

J’ai, bien sûr, le sentiment, comme bon nombre de mes congénères, que j’ai « plein de choses à dire » et que, par conséquent, il est bien tentant – puisque la posture d’artiste exposant  semblerait, par le fait d’une aveuglante illusion, m’y autoriser, m’y inviter sinon m’y contraindre – d’occuper l’espace par mon verbiage, mes considérations sur l’art, la vie…

Bien sûr il faudrait que je m’explique sur le pourquoi et le comment, que je mette en avant les concepts qui soutiennent ma recherche, que je cite mes références artistiques, philosophiques, littéraires…que je parle de mes techniques, de mes manières de faire…que je m’applique à exposer ma démarche…que je donne des repères sur mon parcours…

Mais, même si dans ma pratique j’écris effectivement beaucoup, si je pensais que ces écrits se suffisaient à eux-mêmes, et si, au-delà de leur contenu intelligible, ils comportaient leur part de matérialité, de sensualité, alors je les exposerais …

 

Le fragment, le mélange, le « coq à l’âne », se sont imposés à moi, m’amenant par le dessin, la peinture, le collage etc. à fabriquer un objet  se voulant – quelle prétention - expressif…

L’exposition-installation arrive alors, de loin en loin, comme objet-ponctuation  d’une histoire  en cours, d’une aventure à poursuivre où le dialogue plastique et humain avec un lieu - espace habité à se réapproprier - prend toute son importance…

Pour le reste je m’en remets au regard critique du visiteur et l’invite à une hypothétique mais toujours possible discussion ; à une prochaine ponctuation (exposition) où la suite de l’histoire lui en dira peut-être un peu plus, lui permettra peut-être de mieux appréhender mon alphabet plastique

Le chemin reste à faire…

 

Mais, malgré tout, ne voulant pas me dérober totalement face à l’exercice de l’introduction et alors que j’aurais pu demander à un ami, une tierce personne, d’écrire un texte sur mon travail, j’ai, finalement, opté pour la proposition suivante : choisir et donner à lire successivement deux textes (au verso de cette feuille), extraits de deux ouvrages qui m’ont, chacun en son temps et à sa façon, beaucoup marqué…

Ces textes n’expliquent ni mon travail ni l’exposition, ils ne résument rien…toutefois leur origine, leur contenu et le rapprochement que je me permets entre eux mettront certainement en lumière un des ressorts qui me font agir en tant qu’ « homme du commun à l’ouvrage », éclairant en partie aussi le parti pris de l’installation et le titre donné à cette exposition.

 

Je rappellerai pour finir qu’un Livre public  - que j’aurais pu également nommer Ceci n’est pas un livre d’or  - est à la disposition, à l’étage, de ceux qui souhaiteraient laisser un écrit ou un dessin à partager…Ce livre a été inauguré par Annie Conte et Claude Poustis, deux amis chers, de ceux qui auraient pu écrire cette introduction…

Dans un ultime élan je me permettrai encore de remercier chaleureusement tous ceux qui m’ont aidé à la réalisation de ce projet d’exposition…

 

Centre d’Art Contemporain Raymond Farbos, Mont de Marsan, 7 octobre – 27 novembre 2010

« La fin du monde est reportée à une date ultérieure »

Patrick Grabet

 

 

 

 

 

 

 

L’évangéliste allemand s’est arrêté sur la route ; il a deux rides très creuses le long des joues. Il m’a fait un signe. Il se tient un peu à l’écart de la colonne, les bras pendants. Il ne bouge pas, il regarde simplement autour de lui la montagne et la vallée. C’est un vieil homme ; il a l’air absent et en même temps décidé, définitivement arrêté. Personne ne lui parle. Si on allait lui dire quelques mots, ses yeux brilleraient, il répondrait de sa voix lente quelque chose comme : Got ist über alles. J’ai revu ses yeux au passage et son triangle violet d’ « objecteur de conscience » ; Fritz était près de lui. L’évangéliste avait été désigné comme objecteur de conscience. L’objecteur était sur la route, seul, à l’écart. Nous avions ralenti, je ne sais pourquoi. Nous sommes repartis ; je me suis retourné, j’ai vu sa figure dans la colonne. J’aurais cru qu’il avait décidé de ne plus bouger. Das ist ein schöne Wintertag. Objecteur de conscience. Les quatre cents objecteurs marchent, ils veulent tenir le coup. L’objecteur, personnage privé ; les sept millions de Juifs, objecteurs ; les 250 000 politiques français, objecteurs ; l’objecteur L…, cinquante ans, qui marche devant moi, pâle, qui a des hémorroïdes et que deux copains soutiennent.

On marche depuis un moment. Deux coups de feu derrière. Il ne reste plus que le bruit de nos pieds. Tout le monde a entendu, les dos restent courbés, la marche se précipite. Je me suis retourné, je n’ai vu que le tournant, le précipice sur le bord de la route, et des sapins. Qui est-ce ? On va un peu plus vite. Quelqu’un est tombé. La colonne continue. Qui est-ce ? Devant, les SS n’ont pas bronché, personne ne se retourne plus, déjà on est arrivé à l’autre tournant. Il y a déjà cinq minutes, dix minutes qu’on a tiré. On ne sent plus les deux coups de feu dans le dos, c’est passé. Un autre tournant. Et à deux tournants plus bas, un type qui tout à l’heure était au départ, est maintenant aplati sous un arbre.

- Je crois que c’est le vieil Allemand, dit quelqu’un derrière.

Un Italien l’a vu s’arrêter une seconde fois. Fritz s’est approché de lui, il lui a fait faire quelques pas en arrière. Après il y a eu le tournant, l’Italien n’a plus rien vu.

C’est l’évangéliste. Fritz a tiré là-dessus. Deux coups de feu pendant qu’on marchait. Personne n’a tourné la tête. Même pas la solennité du crime, ni son secret. Une de nos vies a été interrompue pendant qu’on marchait, les quatre cents ont entendu, n’ont pensé qu’à ça, et tous ont fait les sourds. Mais la colonne, qui n’a pas bronché, qui a continué à marcher, sait maintenant qui est mort pendant qu’elle marchait, et pourquoi il est mort, elle sait qu’on a tiré sur elle, qu’on lui a supprimé une de ses vies, et que ça va continuer.

 

Robert Antelme, « L’espèce humaine »

 

Là-dessus ils découvrirent trente ou quarante moulins à vent qu’il y a en cette plaine, et, dès que don Quichotte les vit, il dit à son écuyer : « la fortune conduit nos affaires mieux que nous n’eussions su désirer, car voilà, ami Sancho Pança, où se découvrent trente ou quelque peu plus de démesurés géants, avec lesquels je pense avoir combat et leur ôter la vie à tous, et de leurs dépouilles nous commencerons à nous enrichir : car c’est ici une bonne guerre, et c’est faire grand service à Dieu d’ôter une si mauvaise semence de dessus la face de la terre. – Quels géants ? dit Sancho – Ceux que tu vois là, répondit son maître, aux longs bras, et d’aucuns les ont quelquefois de deux lieues. – Regardez, monsieur, répondit Sancho, que ceux qui paraissent là ne sont pas des géants, mais des moulins à vent et ce qui semble des bras sont les ailes, lesquelles, tournées par le vent, font mouvoir la pierre du moulin. – Il paraît bien, répondit don Quichotte, que tu n’es pas fort versé en ce qui est des aventures : ce sont des géants, et, si tu as peur, ôte-toi de là et te mets en oraison, tandis que je vais entrer avec eux en une furieuse et inégale bataille.

 

Cervantès, « Don Quichotte "

 

 

 

 

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