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Le blog de Christophe Lamoure

ZAKHOR, "SOUVIENS-TOI" (Au sujet d'un terme employé par Paul Ricoeur)

7 Janvier 2011 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Textes

 
ouaknin.jpg
 
SOURCE :
À la racine du mot « zakhor »
 
Le judaïsme est une façon d’être au monde, au temps, aux hommes et à l’histoire articulée de manière essentielle autour de la question de la mémoire et du souvenir. Une des racines hébraïques qui portent ce souvenir est Z-KH-R. Mais elle n’est pas la seule. Il y a aussi SH-M-R qui signifie « garder » dans le sens de « garder en mémoire », « préserver », « protéger » et P-Q-D qui a le sens de se souvenir de quelqu’un, d’une promesse faite à quelqu’un et de rouvrir un chemin qui aurait été fermé. Nous ne donnerons ici que quelques pistes sur la racine Z-KH-R.
 
La racine zkhr est amphibologique. C’est-à-dire qu’elle supporte en même temps – en fonction de sa vocalisation – deux significations différentes : le « souvenir », zékher, et le « masculin », zakhar. Les grammairiens et les commentateurs ont cherché à comprendre le lien qui existe entre ces deux sens. Pourquoi le « masculin » serait de l’ordre de la « mémoire », ce qui, d’une certaine manière, nous entraînerait à penser que le « féminin » serait de l’ordre de l’oubli ?
Selon Mandelkern, la racine zékher est à rapprocher de dqr qui veut dire « transpercer », planter en terre, implanter, proche ainsi de ne’itsa et de tehiva. C’est le pieu que l’on plante, ce que les psychologues et psychanalystes modernes ont nommé la « dimension phallique ». Dans ce cas, le zakhar précède le zékher, puisque c’est par extension que le sens de cette implantation devient « mémoire » comme ce qui est bien planté dans le cœur, bien fixé dans le cœur au point que les choses ne puissent pas s’oublier ; comme le dit très bien le français « par cœur » ! Mandelkern propose une autre interprétation de cette racine zkhr en la rapprochant des racines skr et sgr qui veulent dire « fermé » et « enfermé », « posé » et « protégé dans une boîte ».
Ce qui est « objet de souvenir » est zakhour parce que sagour, « souvenu car enfermé », c’est le sens que l’on retrouve dans le « garder en mémoire », que l’on retrouve aussi en hébreu lishemor bazikaron. Nous allons y revenir.
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ZAKHOR.jpgMandelkern souligne aussi que cette racine zkhr apparaît dans le contexte des sacrifices à propos de la qetorèt, l’encens, et du léhème hapanim, le pain des visages 1. Cela ouvre de nouvelles orientations intéressantes. « Et il fera le rituel de l’encens sur l’autel, odeur d’apaisement, azkarata/“souvenir” pour Dieu/tétragramme » 2 ; et « Et ce sera pour le pain léazkara/“souvenir” » 3. Ce nouveau sens de la racine zkhr articulant « odeur » et « souvenir » dialogue sans doute avec ce que Proust a si merveilleusement bien décrit et promu : la mémoire involontaire. « Ce qui nous rappelle le mieux un être, écrit-il par exemple, c’est justement ce que nous avions oublié (parce que c’était insignifiant et nous lui avions laissé ainsi toute sa force). C’est pourquoi la meilleure part de notre mémoire est hors de nous, dans un souffle pluvieux, dans l’odeur renfermée d’une chambre ou dans l’odeur d’une première flambée, partout où nous retrouvons de nous-même ce que notre intelligence, n’en ayant pas l’emploi, avait dédaigné, la dernière réserve du passé, la meilleure… » 4. Ce sens de zkhr comme « respirer l’odeur ou le parfum de quelque chose » permettra de comprendre plusieurs versets de façon nouvelle et intéressante 5.
*
Il existe dans le texte biblique une dialectique du shamor (garder) et du zakhor (mémoriser), comme on le trouve à propos du shabbath où les deux termes sont énoncés de manière complémentaire dans les deux versions différentes des Dix Commandements 6.
Les Maîtres du Talmud expliquent l’usage des deux verbes shamor et zakhor de la façon suivante : Shamor balèv ve zakhor bapé 7. Shamor se fait « dans le cœur », alors que zakhor passe « par la bouche », c'est-à-dire par la parole. Ce commentaire est essentiel et donne une clef importante pour la compréhension de la racine zkhr. La shemira est un travail intérieur, intime, alors que la zekhira est expression externe de cette mémoire. La zekhira est le fait de mentionner, de dire ce qui ne peut pas se dire ou qui est difficile à dire. Ainsi, à propos du tétragramme divin, le yhvh ineffable, le verset dit zé chemi leolam vezé zikhri ledor dor 8, « c’est mon nom à tout jamais et ceci est mon souvenir pour chaque génération », que les Maîtres du Talmud interprètent de la façon suivante : « Ne lis pas leolam mais leélèm, ceci est mon nom, non pas pour le dévoiler dans le monde (leolam) mais pour le cacher, pour lui préserver son intimité (leélèm). Le Tétragramme yhvh est ineffable parce qu’il est une expérience intérieure, intime et personnelle et qu’il ne regarde, d’une certaine manière, que celui qui en fait l’expérience : c’est sa shemira ; mais il existe une façon de le prononcer et de l’exprimer publiquement, socialement, « ce sera mon souvenir », la façon dont vous ferez souvenir de mon nom, zé zikheri : mon nom a lui-même un nom, adonaï 9.
On est tenté de dire… Az ma ? Et alors ? C’est certes une manière de dire, de mentionner, lehazkir, mais est-ce vraiment cela « faire mémoire du Nom » ?
Je propose ici un court commentaire qui pourrait être le point de départ d’une réflexion plus approfondie sur cette question du zkhr. Lévinas rapporte l’anecdote suivante : « Hannah Arendt, quelque temps avant sa mort, racontait à la radio française qu’enfant, dans son Königsberg natal, elle déclara un jour au rabbin qui lui enseignait la religion : “Vous savez, j’ai perdu la foi”. Et le rabbin de lui répondre : “Mais qui vous la demande ?” ». Et Lévinas conclut : « ce qui est important, ce n’est pas le croire, mais le faire. Le bien faire est l’acte même de croire » 10 !   Ou pour le dire à la façon plus savante de Mendelssohn : le judaïsme n’est pas « une foi révélée » mais « une loi révélée » 11 !
Quand le Talmud dit que le souvenir du nom yhvh c’est adonaï 12, cela signifie qu’à chaque fois que l’on verra le tétragramme yhvh, on devra le traduire, l’exprimer, le concrétiser dans ce nom adonaï dans le sens qu’il eut la première fois dans le texte biblique. À savoir dans ce célébrissime épisode où Abraham se précipita à la rencontre des trois voyageurs et, s’adressant à eux pour leur offrir l’hospitalité, leur dit mes seigneurs : adonaï !
Chacun a une façon différente de vivre sa foi, mais cela lui appartient, d’où l’expression « Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac et Dieu de Jacob » ; cela chacun la gardera au fond de lui (shamor) et ne le prononcera pas et n’en parlera pas ; c’est cela l’ineffable du nom de Dieu : l’intime de l’expérience de notre rencontre avec le divin. Mais le zakhor, la traduction concrète, humble et métaphysique à la fois de cette expérience intime sera à chaque fois à réaliser dans le fait de s’adresser au premier venu dans sa fragilité et l’unicité de son visage, et avoir soin de lui, avoir cure, lui répondre avant même qu’il demande : responsabilité immémoriale, adresse à un plus haut que soi, dans des mots qui disent le respect inconditionnel avant même d’avoir entendu la place que cette personne aurait dans la hiérarchie sociale, avant même de lui coller une étiquette qui l’enfermerait dans un savoir, lui répondre, parce que passant, il est déjà Seigneur et Maître ! Dire Dieu, faire souvenir de son nom, c’est accomplir l’hospitalité avec le même empressement, la même sollicitude, le même désintérêt, la même joie, le même respect que le fit Abraham dans les plaines de Mamré au début de la paracha Vayéra 13.
« Voici mon nom zé shemi et voici la façon de le dire, zé zikhri ». À vous de le lire, de le commenter, de l’exprimer, de l’étudier, d’en déployer toutes les potentialités, d’en trouver l’expression concrète la plus juste et la plus adéquate, la plus profonde. Et je vous fais confiance de trouver la juste traduction, mais il y en a une que vous ne pourrez jamais négliger et par laquelle vous devrez toujours commencer, ouvrir votre porte pour accueillir le pauvre, la veuve, l’orphelin, le démuni, l’homme fragilisé par ses échecs ou sa marginalité sociale, l’homme qui a besoin, qui ose demander et surtout celui-là même qui n’a pas de bouche pour demander, il faudra le précéder dans sa demande, entendre le cri muet de sa faim. Torah shebeal pé, « Torah sur la bouche » au sens premier.
Vous ne devez pas penser que l’ineffable transcendance puisse exister sans qu’on lui prête « main-forte » ! Allez, agissez, prenez les choses en mains, construisez le souvenir par vos mains et votre engagement, ne le laissez pas enfoui, sommeillant dans les profondeurs de votre intimité !
« Souvenez-vous » signifie ainsi le fait de « porter main-forte au nom », c’est associer la « main » de l’action concrète et éthique au nom ineffable : sens précis et ultime du souvenir, yad vashem 14 !
*
Nous n’avons donné ici qu’un exemple de zakhor. Mais il n’y a pas de formulation définitive de ce qu’est le « souvenir » et il faudra se demander à chaque fois, dans chaque situation, quel est le juste zékher, quelle est la juste traduction concrète de ce l’on a à transmettre et à exprimer. Il y a une méta-loi qui est : « Soyez justes dans votre souvenir ». Mais justement nous ne savons pas ce que c'est qu'être juste. Être juste, ce n'est pas « Soyez conformes à ceci », […] « Soyez justes : coup par coup, il faudra à chaque fois décider, se prononcer, juger et puis méditer si c'était ça être juste » 15. C’est peut-être là l’une des significations de cette formule de Rabbi Nahman de Braslav, ein zikaron élé lealma déaté, « il n’y a de souvenir que du monde futur », il n’y a de souvenir que celui que l’on a la force, comme l’amour, de réinventer à chaque fois : « Souviens-toi de ton futur » 16.
 
Marc-Alain Ouaknin
 
 
 
1. Concordance, p. 353.
2. Lévitique 6 : 8.
3. Lévitique 24 : 7.
4. À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Deuxième partie, GF-Flammarion, 1987, p. 8.
5. Cantique 1 : 4, par exemple.
6. Exode 20 : 8 et Deutéronome 5 : 12.
7. Torat kohanim début de la paracha behouqotaï. Voir Torah temima sur les versets.
8. Exode 3 : 15.
9. Traité kiddoushin 71a.
10. À l’heure des nations, Minuit, 1988, p. 192.
11. Ibid., p. 163.
12. Kiddoushin, ref, cit.
13. Genèse 18 : 3.
14. Isaïe 56 : 5.
15. Jean-François Lyotard, Au juste, p. 101-102.
16. Liqouté Moharan I, 54 : 1.

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