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Le blog de Christophe Lamoure

Vive le loisir !

23 Octobre 2013 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Textes

SOURCE :

http://www.revue-kephas.org/02/1/Pieper89-95.html

 

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Vie humaine et Loisirs1

Joseph Pieper

 

Le terme « loisirs » suscite de nos jour, chez l’individu une réaction de défense contre un adversaire qui semble devoir le dominer. La situation se trouve aggravée du fait que cette opposition n’émane pas d’autrui, puisqu’aussi bien il s’agit là d’un conflit purement interne. Et nous ne sommes pas encore au bout de notre peine si l’on considère que ce même individu, questionné sur ce qu’il entend défendre, sera incapable de fournir une réponse quelque peu précise. Ainsi sommes-nous obligés d’avouer que nous ignorons ce que sous-entend Aristote par son affirmation tant discutée que « nous travaillons pour avoir des loisirs ».

Et c’est bien là, selon moi, le nœud du problème.

Qu’entend-on par loisirs ?

Il convient donc de nous demander d’abord ce que l’on entend par les loisirs, quelle signification la grande tradition humaniste donne à ce concept. Pour essayer de répondre à cette question il me semble utile de commencer par envisager la force opposante, c’est-à-dire la surévaluation du travail. Ce n’est là encore qu’une définition approximative, car le terme « travail » souffre d’interprétations diverses – trois pour le moins. Il peut servir simplement à qualifier « l’activité en général » ou bien « une tâche difficile, pénible »; on l’utilise souvent aussi dans le sens d’« activité utile », notamment d’« activité socialement utile ». Auquel de ces trois sens pensons-nous en parlant de la surévaluation du travail ? À tous les trois, selon moi, car nous prêtons une valeur excessive tant à l’activité en général qu’à tout effort et difficulté et à la fonction de l’homme au sein de la société. Tel est, en effet, le dragon à trois têtes qu’affronte celui qui veut défendre les loisirs.

Surévaluation de l’activité en général

Je définirai cette tendance comme l’impossibilité de donner libre cours à l’événement, de l’accepter et d’adopter une attitude purement passive à son endroit. C’est un état d’activité absolue qui, à en croire Goethe, mène toujours, à long terme, au désastre. Hitler a poussé à l’extrême cette hérésie, en soutenant que toute activité, même criminelle, a une valeur positive, alors que la passivité est toujours dénuée de sens. Ce point de vue relève, bien entendu, de la folie pure et de la plus complète absurdité, mais il n’en demeure pas moins, selon moi, sous une forme « atténuée », une caractéristique assez générale du monde moderne.

Surévaluation de l’effort et de la difficulté

Aussi étrange que cela puisse paraître, ceci est un phénomène courant. On peut même avancer que d’une façon générale les normes morales de nos contemporains « respectables » procèdent pour une grande part d’un respect excessif de la difficulté. Il est essentiellement malaisé de faire le bien et tout ce qui n’exige point d’effort est dénué de valeur morale. Schiller a tourné en ridicule pareille attitude dans ce spirituel couplet dirigé contre Kant : « Gerne dient’ ich den Freunden, doch tu’ ich es leider mit Neigung; Darum wurmt es mich oft, dass ich nicht tugendhaft bin ». (Combien j’eusse aimé aider mes amis, mais c’est là un plaisir; Il m’irrite donc souvent de ne pouvoir en revendiquer quelque vertu).

Les « Anciens », et j’entends par là les grands philosophes grecs Platon et Aristote, ainsi que les docteurs du christianisme occidental, ne tenaient pas le bien pour essentiellement et universellement difficile. Ils savaient pertinemment que les plus hautes manifestations du bien n’impliquent jamais d’effort, puisqu’ils procèdent de l’amour. On ne saurait point davantage considérer comme un effort mental les formes les plus élevées de la connaissance, tel l’éclair irradiant du génie ou la véritable contemplation, car elles aussi ne présentent aucun obstacle à surmonter et nous sont essentiellement offertes comme un don. Il se peut qu’il faille voir dans ce mot « don » la clef du problème. Si l’on considère cette étrange préférence pour toute difficulté, qui a conféré à la bonne volonté de l’homme moderne à l’égard de la souffrance la valeur d’un caractère distinctif (laquelle est, selon moi, beaucoup plus typique que sa recherche du plaisir dont il lui est fait si grand grief), il convient de se demander si cette attitude ne procède pas du refus d’accepter tout don quelle que soit son origine.

Surévaluation de l’utilité sociale

Il n’est point besoin d’insister sur ce trait frappant du monde moderne. Mais nous ne devrions pas songer uniquement dans ce contexte aux « plans quinquennaux » des régimes totalitaires, dont le pire aspect est moins la planification en soi que l’assertion qu’ils représentent l’unique mesure, non seulement de la production industrielle mais aussi de l’organisation des loisirs individuels. La dictature de la simple utilité sociale peut être des plus rigoureuses même dans un monde non-totalitaire. À cet égard, il est bon de rappeler l’ancienne distinction entre artes liberales et artes serviles, c’est-à-dire entre activités libres et activités serviles. Cette distinction implique que certaines activités humaines sont une fin en soi, alors que la valeur d’autres activités, visant un objectif différent de leur but immédiat, réside uniquement dans leur utilité. À première vue, cette distinction peut paraître plutôt démodée et pédante, mais en fait, elle reflète une vérité contemporaine d’une actualité – à certains égards – politique. Traduite dans le jargon du monde totalitaire du travail, la question « Y a-t-il des activités libres ? » devient « Existe-t-il des activités humaines autres que les activités définies dans les plans quinquennaux ? » Les anciens ont clairement répondu à cette question par l’affirmative. La réponse du monde totalitaire est tout aussi catégorique : « Non. L’homme est un être fonctionnel. Toute activité libre sans utilité sociale est condamnable et doit être supprimée ».

Si, partant maintenant de la triple surévaluation du travail, nous revenons à l’idée de « loisirs », il est évident que cette idée paraît déplacée dans un monde du travail. Ce concept est non seulement contraire à l’opinion contemporaine, mais il est moralement suspect. En fait, les deux attitudes sont parfaitement incompatibles, l’idée de « loisirs » étant diamétralement opposée au concept totalitaire du « travailleur » sous les trois aspects évoqués.

Contre le respect de l’activité comme une valeur absolue

Le mot « loisirs » signifie en fait « inactivité »; les loisirs sont une sorte de silence. Or, c’est précisément cette sorte de silence qui nous permet d’entendre; en effet, seul l’homme silencieux est à même d’entendre. Les loisirs équivalent à une attitude purement réceptive de l’individu qui se laisse absorber par la réalité qui l’entoure; ils signifient la pénétration de l’âme par le monde, pénétration qui, seule, fait naître ces pensées vraies et bénéfiques qu’aucun « effort mental » ne saurait produire.

Contre la surévaluation de l’effort

Le terme « loisirs » implique un état de jouissance, c’est-à-dire l’opposé de tout effort. Quiconque se méfie en son for intérieur de l’absence d’effort est aussi peu capable de se créer des loisirs que de célébrer une fête. Mais pour « festoyer », un autre élément encore est indispensable, comme nous allons le voir.

Contre la surévaluation de la fonction sociale de l’homme

Les loisirs impliquent un affranchissement de l’homme à l’égard de sa fonction sociale. Cependant, il ne faudrait pas les confondre avec la pause qui signifie « récupération en vue d’un autre travail », que sa durée soit d’une heure ou de trois semaines; la pause n’existe donc que par rapport au travail.

Il en va tout autrement des loisirs. Ils ne signifient pas simplement que l’homme reste capable de travailler sans interruption, mais plutôt que, tout en exerçant sa fonction sociale il demeure capable de voir au-delà du domaine limité où le place sa fonction sociale et de contempler le monde dans son ensemble, tout en ayant « le cœur en fête » et en se livrant à quelque activité « libre » qui représente une fin en soi.

Comment « se créer » des loisirs ?

La vraie culture présuppose des loisirs, tout au moins dans la mesure où l’on entend par culture tout ce qui ne fait point partie des nécessités élémentaires de l’existence humaine, mais qui est néanmoins indispensable si l’on veut vivre une vie pleinement humaine. Il se pose donc la question de savoir ce que nous pouvons faire pour arrêter la marche destructive de la dictature du travail. Si la culture requiert des loisirs, à quelles exigences ces derniers sont-ils donc soumis ? Que devons-nous faire pour que les gens puissent apprécier les loisirs ? (pour qu’ils « se créent » des loisirs, comme disaient les Grecs) ? Comment pouvons-nous empêcher qu’ils deviennent de simples « travailleurs » complètement absorbés par leur fonction sociale ?

J’avoue n’être pas en mesure d’apporter une réponse pratique et concrète à cette question. Le problème essentiel est posé de façon telle qu’il ne saurait être résolu à la suite d’une décision unique, fût-elle prise dans les meilleures dispositions. Mais nous pouvons, pour le moins, dire pourquoi il en va ainsi. On sait fort bien que, depuis déjà longtemps, les médecins insistent sur l’importance que revêtent les loisirs pour la santé; sans doute les médecins ont-ils raison. Cependant, il est parfaitement impossible de se créer des loisirs en vue de demeurer en bonne santé ou de recouvrer la santé, ou même en vue de sauver la culture. Certaines activités représentent une fin en soi. Il est impossible de s’y livrer « pour que » telle ou telle chose se produise (par exemple, nous ne saurions aimer une personne « pour que... » ou « en vue de... »). Il existe un certain ordre irréversible et toute tentative visant à le modifier paraît non seulement déplacée mais vouée à l’échec.

L’important fait à noter, c’est que les loisirs cessent tout simplement d’exister dès que nous ne les considérons plus comme une fin en soi. Revenons à ce propos à l’idée de « fête », car cette idée contient les trois éléments dont se compose également l’idée de « loisirs » : premièrement, l’inactivité et le repos; deuxièmement, le bien-être et l’absence d’effort et, troisièmement, l’affranchissement à l’égard des tâches utilitaires. Nous savons tous les difficultés que l’homme moderne éprouve à célébrer une fête en général. Il éprouve les mêmes difficultés lorsqu’il veut se créer des loisirs. Ses fêtes « ratent » pour les mêmes raisons que ses loisirs.

La véritable origine des loisirs

Il serait temps d’examiner une idée qui, comme j’ai souvent pu le constater, semble déplaire à la plupart des gens. La voici résumée brièvement : fêter, c’est exprimer d’une manière exceptionnelle notre accord avec le monde. Tout homme qui n’a pas la conviction que la réalité est foncièrement « bonne » et que le monde est bien fait dans son ensemble, est tout aussi peu capable de « fêter » que de se créer des loisirs. Cela signifie que les loisirs dépendent, eux aussi, de l’accord de l’homme avec lui-même et avec la réalité du monde. Nous aboutissons aussi à une conclusion tout aussi provocante et inévitable. La façon la plus noble de manifester notre contentement à l’égard de l’univers est de louer Dieu, de vénérer le Créateur, en un culte religieux. Ceci dit, nous avons défini la véritable origine des loisirs. Je crois que nous devons être prêts à accepter le fait que le monde fera tout pour éluder les conséquences de cette vérité; il essaiera, par exemple, d’instituer des fêtes artificielles qui, en évitant d’aborder la question du contentement véritable et profond, réunissent – grâce à un spectacle impressionnant, sans doute patronné à l’origine par le pouvoir politique – à créer l’impression d’une fête véritable. En fait, le « délassement organisé » dans le cadre de telles pseudo-fêtes implique simplement un nouvel effort.

On aurait tort de considérer comme une conception spécifiquement chrétienne la théorie selon laquelle le culte religieux est à la base des loisirs et de la culture. Peut-être ce que nous appelons « sécularisme » est-il moins un refus du christianisme que la perte de certains croyances fondamentales qui font partie de la sagesse naturelle de l’homme. Il me semble que la théorie du rapport des loisirs avec le culte fait partie de cet héritage. Avant l’ère chrétienne, elle a été exprimée dans une magnifique image mythologique du philosophe grec Platon. Celui-ci demande s’il n’existe aucun répit pour

l’homme, qui, de toute évidence, est destiné au labeur. Il répond en affirmant qu’un tel répit existe bien : « Les dieux, prenant pitié des hommes nés pour le labeur, instituèrent une suite de fêtes périodiques pour leur permettre de reprendre des forces, et leur donnèrent comme compagnons de fête les Muses, leur chef Apollon, et Dionysos, pour que, festoyant avec les dieux, les hommes reprennent courage et relèvent la tête ». Et Aristote, cet autre Grec illustre, plus « critique » et moins enclin à user de symboles mythologiques, a exprimé la même pensée en termes plus sobres. Dans son Éthique nommée d’après Nicomaque, où l’on trouve également les mots déjà cités : « Nous travaillons pour avoir des loisirs », le philosophe déclare que l’homme ne saurait mener par lui-même une vie de loisirs; il le peut seulement dans la mesure ou son âme renferme une étincelle du divin.


  1. Ce texte a été publié in Wag-Forum, Paris, 12.1957; voir in Festschrift : 50 Jahre Bücherei, Hüttenwerk Rheinhausen, 1957 sous le titre « Arbeit und Musse »

 

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michele benveniste 25/10/2013 12:07


1:"les loisirs" évoque quelque chose d'organisé ou, à tout le moins,d'occupé,contrairement "au loisir"qui suggère une certaine vacance de l'esprit propice à la créativité


2:on pense aussi à la distinction travail/oeuvre d'Hanna Arendt, l'oeuvre sortant du loisir de la penser et de la réaliser