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Le blog de Christophe Lamoure

UN PHILOSOPHE ANALYSE L'EVOLUTION DE LA GAUCHE FRANCAISE

6 Février 2011 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Textes

SOURCE :

http://www.liberation.fr/politiques/01092315666-de-rocard-a-julliard-vie-et-mort-de-la-deuxieme-gauche

 

De Rocard à Julliard, vie et mort de la deuxième gauche

 Tribune

 Par MICHAEL FOESSEL Philosophe, conseiller de la direction de la revue Esprit

(Dessin Matthias Lehmann)

 

Une manière d’envisager les échecs de la gauche française consiste à revenir sur son histoire récente. Ce genre d’exercice se place souvent sous l’alternative de la trahison et de l’archaïsme : si la gauche a échoué, c’est parce qu’elle a cessé d’être de gauche ou bien, à l’inverse, parce qu’elle n’a jamais rompu avec son surmoi marxiste. La première hypothèse n’explique rien tant que l’on n’a pas dit ce que signifie être «vraiment de gauche». Quant au surmoi marxiste, on peinerait à en déceler la trace dans les documents officiels du Parti socialiste, pour ne rien dire de sa politique effective.

 

Au-delà du «mercato» journalistique, le passage de Jacques Julliard de la rédaction du Nouvel Observateur à celle de Marianne ouvre une nouvelle piste. On y a vu l’acte de repentance d’un des représentants de la «deuxième gauche» qui, à la faveur de la crise, aurait (enfin) perçu les ravages de l’ultralibéralisme. Il est tentant de lire dans les explications de Julliard l’énoncé d’une position morale. La gauche dont nous aurions besoin est une gauche dégrisée à l’égard des vertus du profit. Il est vrai que la compromission des élites de la social-démocratie européenne avec le capitalisme globalisé n’est pas pour rien dans l’affaissement de la gauche. Mais tout ne s’explique pas par le penchant de certains progressistes pour la business class.

Le peuple ou la société civile ?

Pour comprendre l’impasse actuelle, mieux vaut faire l’histoire politique et intellectuelle de la deuxième gauche. En 1977, au congrès de Nantes du Parti socialiste, Michel Rocard défend «la deuxième gauche, décentralisatrice, régionaliste, héritière de la tradition autogestionnaire, qui prend en compte les démarches participatives des citoyens, en opposition à une première gauche, jacobine, centralisatrice et étatique». A strictement parler, la deuxième gauche n’a jamais exercé le pouvoir en France, il est donc injuste de faire peser sur elle le poids des reniements. Certaines de ses idées ont, en revanche, rencontré l’air du temps au point de se diffuser naturellement dans le logiciel socialiste. C’est de cette rencontre, et non des idées elles-mêmes, que sont nées les difficultés idéologiques du présent.

 

Dans le bagage intellectuel de la nouvelle gauche, on trouve le rejet des compromissions de la SFIO et du mitterrandisme avec l’appareil d’Etat durant la guerre d’Algérie, la critique du totalitarisme (donc des équivoques de l’alliance PS-PCF des années 1970), et la conviction que le changement social ne se décrète pas d’en haut. Il n’y a rien à redire à ces certitudes, sinon qu’elles sont pour l’essentiel négatives et ne suffisent pas à fonder une politique. C’est pourquoi les théoriciens de la deuxième gauche les ont étayées sur une méthode : s’appuyer sur les dynamiques progressistes de la société civile pour favoriser l’émancipation sociale.

 

Depuis qu’elle a été introduite par les philosophes écossais du XVIIIe siècle, la notion de «société civile» vise à limiter l’absolutisme de l’Etat. Elle désigne les corps intermédiaires (associations militantes, syndicats, organisations non gouvernementales, presse, relais d’opinion) dont l’expérience, au-delà des intérêts particuliers, vaut expertise pour la définition du bien commun. En misant sur la société civile, la deuxième gauche reprenait à son compte la veine à la fois libertaire et sociale issue de 1968. De la pensée de Michel Foucault jusqu’au militantisme de la CFDT s’impose un consensus anti-étatiste. Pas encore la «réforme» plutôt que la «révolution», mais les «microrésistances» et les expériences locales contre l’exercice vertical du pouvoir.

 

La deuxième gauche réagit contre deux figures de l’autoritarisme qui ont fait bon ménage tout au long des Trente Glorieuses : le centralisme national du gaullisme et celui, supposé démocratique, du PCF. Dire «société civile», c’est un moyen de ne pas dire «Etat» en même temps qu’une manière de ne plus dire «peuple». Il ne s’agit pas seulement d’une méfiance à l’égard de la souveraineté populaire, mais du refus de voir le peuple («prolétariat» ou masse des «travailleurs») accaparé par une avant-garde progressiste autoproclamée. Cette précaution constitue un des acquis politiques de la deuxième gauche et les débats actuels sur le populisme illustrent une nouvelle fois que, dans une démocratie, le peuple doit être une réalité plurielle qu’aucun parti ne peut prétendre incarner et que la société civile seule s’impose comme le véritable sujet politique.

De l’autogestion à l’entreprise

L’impératif d’autogestion porté par la deuxième gauche montre que son projet fut, en somme, de démocratiser le capitalisme. Cette initiative rencontra hélas le projet symétrique du néolibéralisme : faire entrer le capitalisme dans la démocratie. S’il y eut là une naïveté qui se paye cher aujourd’hui, elle ne relève ni de la trahison ni de l’erreur. Elle est le fait d’un quiproquo historique : le capitalisme que l’on prétendait soumettre à la démocratie sociale était, dans la même période, en train de changer de visage. Les théoriciens de la deuxième gauche se révélèrent finalement meilleurs sociologues qu’économistes. Ils avaient perçu le potentiel démocratique des institutions sociales, mais ils ne virent pas qu’il serait bientôt balayé par la révolution néolibérale. La lutte acharnée (et finalement victorieuse) de Margaret Thatcher contre les syndicats anglais démontrait que la nouvelle droite n’était plus disposée à laisser des forces sociales se développer à la marge du marché.

 

Par une ironie de l’histoire, l’exécuteur testamentaire de la deuxième gauche est un chef de file de la première. En 1985, Laurent Fabius déclare son souhait de «réconcilier les Français avec l’entreprise». L’intention, sans doute louable, fut émise dans les pires circonstances économiques et sociales. A cette date, en effet, les comités d’entreprise avaient déjà fait place au management, et l’idéal d’autogestion à la gestion des ressources humaines. Plus encore que l’Etat, la société civile est la cible des politiques néolibérales. Margaret Thatcher ne s’en cachait d’ailleurs nullement, elle pour qui «il n’existe rien de tel que la société». Dans cette idéologie, ce qui existe ce sont des individus atomisés et liés au réel par la seule recherche de leur intérêt. Des syndicats affaiblis, des associations dépolitisées, des ONG réduites à l’humanitaire : c’est le seul «social» dont s’accommode l’extension du marché et de la concurrence à tous les registres de la vie.

 

A la différence de nombreux hommes politiques de gauche, Raymond Aron l’avait compris. Dans un entretien inédit réalisé pour la revue Esprit, Pierre Rosanvallon se souvient d’un colloque organisé à l’Assemblée nationale en 1980 et destiné à populariser en France la pensée de Friedrich Hayek, le pape du néolibéralisme. Invité à présider la séance, Raymond Aron s’affole de voir son libéralisme confondu avec le projet énoncé tranquillement par Friedrich Hayek de substituer un «comité des sages» à la démocratie directe. L’ennui, avec le peuple, c’est qu’il peut céder aux mirages de la justice sociale. Dans une logique néolibérale poussée à son extrême, il vaut donc mieux lui substituer une élite qui le rappelle, au besoin par la contrainte, à la loi du marché.

L’aveuglement face au néolibéralisme

En détricotant l’Etat-providence, les politiques néolibérales ont été cohérentes : c’était une forme d’Etat tout entière fondée sur le compromis avec la société civile. Pour affaiblir la seconde, il fallait vider le premier de sa substance. Certains théoriciens de la deuxième gauche n’ont pas vu ce lien entre une forme institutionnelle étatique et les dynamiques d’émancipation à l’œuvre dans la société. Par un excès de confiance dans l’autonomie des individus, ils ont surestimé les capacités de résistance à la montée des inégalités.

 

La deuxième gauche disait oui à l’économie de marché et non à la société de marché, mais dans un moment historique où l’évolution de la première menait inévitablement à l’invention de la seconde. Il est vain de se demander qui, de la gauche ou de la société civile, a «trahi» : le fait est que ceux qui se réclament de l’émancipation ne peuvent plus s’appuyer sur les institutions de la société civile telles qu’elles existent, c’est-à-dire telles qu’elles ont été progressivement transformées par les politiques néolibérales.

 

La gauche française n’a pas seulement perdu la bataille des idées, elle a provisoirement perdu celle des désirs. Au Nouvel Observateur, Jacques Julliard était aux premières loges pour en juger : la multitude des unes sur les salaires des cadres ou les prix de l’immobilier parisien constitue un signe tangible de la substitution de l’intérêt privé au désir de transformation sociale. Il faut espérer, aujourd’hui, que la parenthèse néolibérale se referme, et qu’il devienne à nouveau possible d’identifier progrès social et démocratisation. La désillusion de la deuxième gauche aura alors permis de rappeler que l’on peut démocratiser le pouvoir, pas l’argent.

 

Dessin Matthias Lehmann

 

Dernier ouvrage paru : «Etat de vigilance, Critique de la banalité sécuritaire», éditions le Bord de l’eau, 2010.

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