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Le blog de Christophe Lamoure

Trahir Sulivan ? par Charles Austin

17 Décembre 2012 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Textes

sulivan 

 

« Je me souviens des sermons enthousiastes que je faisais autrefois et j’ai pris conscience, petit à petit, que j’étais un comédien. Alors je me suis tu… pour parler autrement, à voix basse, pour parler des êtres et des choses sans les nommer[1]. » C’est ainsi que Jean Sulivan explique le grand virage qu’il a pris dans sa vie, qui l’a mené de la prêtrise à l’écriture : lorsqu’on ne se sent plus bien là où l’on est, il faut chercher le lieu d’une plus large respiration, de meilleures sensations. Pour cela, quitter son ministère, « rentrer sous terre » et se méfier des mots, les « soumettre à la pénitence ces prétentieux, bavards, humides de sentiments, toujours trop prompts à vouloir signifier[2] ». Curieux projet pour un homme à l’aube d’une carrière d’écrivain, qui publiera trente livres entre 1958 et 1980, année de sa mort : « Je lutte contre des mots avec des mots[3] », dira-t-il.

Exil professionnel, mais aussi géographique : il quitte sa Bretagne natale au milieu des années soixante pour s’installer à Paris, continue à écrire et dirige la collection « Voies ouvertes » chez Gallimard. Toujours, il a le goût de peindre des personnages en décalage avec ce que la société ou la famille attendent d’eux. Mais ne nous y trompons pas, chez Sulivan, le vrai combat n’est pas à mener contre les autres, mais en soi-même. Toute son œuvre tend à nous aider à comprendre que s’opposer aux autres, endosser le rôle de la victime, désigner les coupables du doigt ne sert souvent qu’à éviter le vrai combat, qui ne peut être qu’intérieur, dans lequel tout se joue et qui, pourtant, n’est jamais gagné car « une nouvelle grimace est toujours prête à remplacer l’autre[4] ».

 Écrivain, il sait suffisamment ce qu’implique « être fidèle à soi-même » pour nous inciter, ses lecteurs, à le trahir : « Pensez contre moi à mesure. N’oubliez pas. Je veux vous rendre à vous-mêmes[5]. » Il ramasse au fur et à mesure les cailloux qu’il a laissés sur le chemin à notre intention : c’est un homme qui se dérobe, avec lequel nous ne faisons qu’un bout de chemin. Un écrivain « n’est pas un homme sûr » dit-il, et c’est bien ainsi. Pousser les jeunes hors du nid, ainsi font les seuls « maîtres » dignes de ce nom. Pour cela, pas d’autre moyen que de désacraliser en permanence son image. À la lettre d’un lecteur admiratif, Sulivan répond : « Me rencontrer ? La distance vaut mieux peut-être. Ma vie ne pourrait que vous décevoir. On n’écrirait pas si l’on vivait ce que l’on écrit […][6]. »

Briser le masque et savoir qu’il s’en reformera un autre, qu’il faudra briser à son tour. Quelques moyens pour cela : non seulement éviter la clarté démonstrative, mais se contredire, user et abuser de la parabole, du paradoxe, « avancer dans la nuit » : « Ne vous arrive-t-il jamais d’être fatigué de comprendre c’est-à-dire de reconnaître ce que vous savez déjà ?[7] » Ne pas chercher le confort du lecteur, au contraire, le dérouter afin que seul le petit nombre reste accroché à l’embarcation jusqu’à l’arrivée au port, si tant est qu’il y en ait un. Autres moyens encore qui s’offrent à ce « maître » : travailler la « dépossession », tourner le dos au succès lorsqu’il s’annonce et, ainsi, éviter le piège de la contemplation de sa propre image dans le regard des autres, prendre conscience de la finitude de son travail. « Disparaître tel est le lot de l’auteur rejeté par son œuvre ; tel est aussi le lot de l’œuvre […][8]. »

Car ceux qui veulent nous aider à penser sans pour autant penser pour nous savent qu’au fond les hommes ne cherchent qu’une chose : se protéger, et ce, sans jamais se l’avouer ni même seulement s’en rendre compte ; pire encore, en la déguisant sous l’admiration. La lecture peut y mener : se mettre en repos sous l’aile protectrice de la pensée d’un autre. Alors, le seul moyen d’obliger ses lecteurs à devenir adultes : casser ses jouets, piétiner ses châteaux de sable. Pas étonnant, dans ces conditions, que les philosophes que l’on trouve au chevet de Sulivan se nomment Kierkegaard, Schopenhauer et Nietzsche. Eux aussi usèrent leur pas sur les Holzwege – pour emprunter son titre à Heidegger –, ces chemins qui ne mènent nulle part. Prenons Sulivan au mot : « Si quelqu’un me cite, qu’il apprend par cœur telle phrase et qu’il aime à se la dire, elle est à lui[9] » ; le voler donc, le détrousser et ensuite l’oublier : « […] que chacun dans ce que j’écris prenne ce qui est pour lui et oublie le reste. Nous sommes destinés à être oubliés[10]. » Alors ? Pour être fidèle à Sulivan, perdons-le… pour nous trouver.

 

 

Charles Austin[11]

(décembre 2012)



[1] Jean Sulivan, interviewé dans un film de Patrice Chagnard, La Flûte de Jean Sulivan, diffusé sur TF1 le 18 février 1968 – Association des amis de Jean Sulivan, Les Films du Parotier et CFRT, 2006.

[2] Jean Sulivan, Petite littérature individuelle, Gallimard, Paris, 1971, p. 74 (in Jean Sulivan, Abécédaire, Gallimard, Paris, 2010, p. 193).

[3] Jean Sulivan, Le plus petit abîme, Gallimard, Paris, 1965, p. 227 (in Jean Sulivan, Abécédaire, p. 91).

[4] Jean Sulivan, La traversée des illusions (Matinales II), Gallimard, Paris, 1977, p. 192 (in Jean Sulivan, Abécédaire, p. 150).

[5] Jean Sulivan, La traversée des illusions (Matinales II), p. 53 (in Jean Sulivan, Abécédaire, p. 90).

[6] Jean Sulivan, Ligne de crête, Desclée de Brouwer, Paris, 1978, p. 10 (in Jean Sulivan, Abécédaire, p. 163).

[7] Jean Sulivan, La traversée des illusions (Matinales II), p. 209 (in Jean Sulivan, Abécédaire, p. 216).

[8] Jean Sulivan, Petite littérature individuelle, p. 86 (in Jean Sulivan, Abécédaire, p. 161).

[9] Jean Sulivan, L’instant l’éternité, Le Centurion, Paris, 1978, p. 31 (in Jean Sulivan, Abécédaire, p. 162).

[10] Jean Sulivan, L’instant l’éternité, p. 118 (in Jean Sulivan, Abécédaire, p. 162).

[11] Charles Austin a fait paraître un Abécédaire de Jean Sulivan, Gallimard, Paris, 2010.

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