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Le blog de Christophe Lamoure

SUR HEIDEGGER

8 Juin 2011 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Textes

 

Un remarquable article du philosophe Fabrice Hadjadj paru en 2007.

 

SOURCE :

http://www.lefigaro.fr/livres/2007/01/18/03005-20070118ARTWWW90389-heidegger_l_impossible.php

 

Heidegger, l'impossible

FABRICE HADJADJ
15/10/2007 | Mise à jour : 07:19
Martin Heidegger : une pensée encore occultée par la polémique.
Martin Heidegger : une pensée encore occultée par la polémique.Crédits photo : AP

 

DANS UN COURS de 1931, commentant la fameuse allégorie platonicienne, Heidegger demande si la mise à mort du philosophe dans la caverne est nécessaire ou accidentelle. À quoi il répond qu'elle fait partie de son destin : un vrai philosophe est toujours mis à mort par le monde. Et de nos jours plus que jamais. Mais ce meurtre, explique-t-il, se perpétue avec des moyens plus insidieux que la ciguë. Lequel est le plus perfide ? La réponse tombe dans un mélange d'humour et d'effroi : la célébrité.
La célébrité tue le penseur, parce que sa pensée désormais se débite en slogans : elle qui ne peut être entendue que dans le recueillement, voilà qu'on l'étale sur les gazettes, ce qui constitue sa neutralisation la plus sûre, car on croit toujours déjà la connaître, alors qu'on l'ignore radicalement. Comme on l'aura compris, cette sentence vaut pour la pensée de Heidegger lui-même. Que ce soit dans l'éloge (« Bien plus grand que Sartre ! »), dans l'évidence (« Ah ! oui ! le penseur de l'être-pour-la-mort ! ») ou dans la condamnation (« Mais Heidegger était nazi ! »), sa célébrité occulte sa profondeur. Et plus les journaux s'en emparent, plus sa pensée est méconnue.
C'est l'honneur de la presse que de reconnaître qu'elle n'est pas le lieu du recueillement nécessaire, et de renvoyer à ce lieu à travers ses colonnes. C'est sa honte, au contraire, lorsqu'elle s'instaure en juge suprême et, croyant faire oeuvre de haute réflexion, colporte rengaines et ragots. Ce qui advint, une fois encore, avec le livre d'Emmanuel Faye, encensé ici et là, pour avoir définitivement, à ce qu'il paraît, convaincu Heidegger de nazisme, au point de réclamer son exclusion de l'enseignement.
Le collectif lancé aujourd'hui en représailles accomplit donc une oeuvre de salubrité. Contre Faye, François Fédier et sa troupe accumulent des charges accablantes : textes tronqués, tordus, falsifiés par un traduttore très traditore, puisqu'il présente systématiquement ce que Heidegger analyse pour mieux le dénoncer comme ce qu'il théorise pour mieux le prêcher. Emmanuel Faye aurait fait avec lui ce qu'Elizabeth Förster fit jadis avec Nietzsche : un découpage pour le nazifier, sauf qu'elle, c'était pour le faire aimer de Hitler, tandis que lui, c'est pour le faire détester de nous. Il était nécessaire de lui ôter son masque.

La « banalité du mal »
Cette oeuvre salubre n'est toutefois point salutaire. Elle jette à nouveau dans la polémique, et « la polémique, dit Heidegger, manque la tenue de la pensée » : les études rassemblées, souvent d'un grand intérêt, versent parfois dans un ton qui nuit à l'éloquence de la preuve. L'imposture de Faye ne doit pas nécessairement nous faire adopter la posture de Fédier. D'ailleurs, comme ils s'entendent à lutter sur le même terrain, il existe, entre ces deux adversaires, une étrange analogie. Elle peut se décliner en quatre mots :
1° Filiation. C'est le point le plus touchant. L'un et l'autre défendent l'héritage du père. Emmanuel, celui de son propre père, Jean-Pierre Faye, qui depuis cinquante ans s'échine à démontrer le nazisme de Heidegger. Fédier, celui de son père spirituel, Jean Beaufret, l'introducteur de la pensée de Heidegger en France.
2° Transparence. L'un et l'autre prétendent atteindre jusqu'aux intentions du penseur dans la tourmente du Reich. Si bien que là où Faye diabolise, Fédier canonise. Le premier fantasme le crime le plus odieux, le second ne discerne qu'une brève erreur politique. Ne peut-on croire que ces deux excès s'entretiennent l'un l'autre ?
3° Réduction. Le premier réduit la pensée de Heidegger par diffamation ; le second, par confiscation. Bien sûr, entre le lynchage médiatique et l'embaumement éditorial, le coeur balance pour le deuxième. Mais le problème n'en est que plus patent : Faye veut retirer Heidegger des bibliothèques, Fédier voudrait qu'il n'y soit qu'avec son estampille ; et tandis que celui-là caviarde ses textes, celui-ci les traduit dans un terrible jargon : « aîtrie », « porrection », « copropriation-advenante ». N'est-ce point parce que ces traductions sont si peu lisibles qu'il y a la place pour une interprétation fausse et calomnieuse ?
4° Nazification. Plusieurs rédacteurs du recueil retournent contre Faye l'accusation de nazisme et révisionnisme. C'est le même procédé, de part et d'autre, de disqualification. Quand un terme si grave s'envoie avec autant de légèreté (mais c'est monnaie courante), il faut croire qu'il reste encore impensé. Dieu merci, quelques auteurs du livre, notamment Pascal David, Philippe Ajakovsky et Hadrien France- Lanord, s'efforcent de se livrer à cette tâche difficile.
Le nazisme est vendeur. Depuis qu'on banalise le concept de « banalité du mal », il n'est pas certain qu'on le connaisse mieux. Heidegger peut nous y aider, cependant, précisément parce qu'un temps il a pu s'y laisser prendre, et que la suite de son oeuvre se déploie comme un repentir et une explication. Réduire le nazisme au racisme ou à une explosion d'irrationalité sauvage est la meilleure manière de le laisser courir. Car il est d'abord autre chose : d'une part, à travers la substitution de l'élection aryenne à l'élection juive, le refus de toute Révélation ; d'autre part, à travers le darwinisme et la raison calculatrice, le règne de la performance. Or ces fondements du nazisme sont toujours enseignés dans nos écoles. Pour quelle nouvelle barbarie ? Aux heideggeriens et aux autres de nous exhorter à la plus haute vigilance.

Heidegger à plus forte raison sous la direction de François Fédier Fayard, 530 p., 28 €.

 

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tribak 04/08/2011 20:25



Grand philosophe ! C'est sûr. Petit homme, là c'est la haine injustifié qui parle. Si on fait l'histoire des philosophies et des philosophes à partir de la haine, aucun philosophe et aucune
philosophie ne survivront !



Cohen odetteodecoh 13/06/2011 08:02



Réduire heidegger à  ses objectifs de carrière et  de notorité n'est pas suffisant à mes yeux pour justifier son adhesion au parti nazis .Saphilosophie me reste toujours aussi
hermétique,et j,accepte volontier de le réduire au qualificatif suivant:Grand philosophe Petit Homme.      Odette Créac'h-Cohen.



Marie-Françoise 11/06/2011 14:28



Merci beaucoup pour cet article, et pour en savoir plus sur Fédier et "La lettre sur l'Humanisme", cirection  : www.philosophies.tv