Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le blog de Christophe Lamoure

Sur Cioran

1 Mai 2014 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Textes

Charles_V_on_Horseback.jpg

 

Texte préparatoire à mon intervention à la librairie de la Rue en Pente le samedi 26 avril.

 

Cioran pratique la pensée comme un exercice de lucidité. Telle est la probité et la rigueur de cet écrivain. Qualités qu'on lui dénie d'habitude, le dépeignant plus volontiers sous les traits d'un collectionneur de paradoxes scabreux ou d'un provocateur légèrement délirant, emporté par des obsessions sombres et excessives. Certains de ses lecteurs, alors, trouvent cet amateur de ténèbres à leur goût, doté d'un esprit et d'un piquant qui les réjouissent ; d'autres, au contraire, s'irritent des humeurs et des lubies d'un misanthrope finalement sinistre. Dans tous les cas, Cioran ferait réagir plutôt qu'il ne disposerait à penser.

 

Or, il me semble que Cioran, d'abord, donne à voir. Il travaille à la façon d'un entomologiste, décrivant des comportements, humains en l'occurrence, et cherchant à en dévoiler les motifs les plus manifestes et les plus probables. Songerait-on à condamner un observateur du monde animal en lui reprochant de ne pas présenter son étude sous un jour suffisamment optimiste ou enchanteur ? Ce serait grotesque. Eh bien, Cioran nous condamne à faire preuve du même bon sens et du même détachement lorsque l'objet de l'étude se trouve être l'homme. Les êtres humains supposent, eux aussi, pour être élucidés, une attention dénuée d'arrières-pensées morales et édifiantes. Dans tout effort pour comprendre, entre une part nécessaire de démystification.

 

Les livres de Cioran, et par exemple Histoire et utopie, racontent les hommes tels que l'expérience enfin les révèlent : ce simple parti-pris a-moral, dont Cioran se fait un devoir, est la condition première de la clairvoyance. Probité et rigueur sont donc des effets de ce que je regarde comme la méthode de Cioran : pour sauver les phénomènes humains, c'est-à-dire leur donner leur plus grande intelligibilité, il faut renoncer à sauver les hommes, c'est-à-dire à les supposer autres qu'ils n'apparaissent.

 

Cette probité et cette rigueur sont remarquablement rares parmi le commun, mais surtout et de façon moins attendue, elles sont remarquablement rares chez ceux qui, pourtant, devraient s'en faire une exigence élémentaire : les intellectuels, et tout particulièrement les philosophes. Cette rareté procède de deux raisons principales.

 

La première raison est propre aux intellectuels : les intellectuels sont animés par une ambition qui les définit en tant qu'hommes de raison, à savoir l'ambition de comprendre. Mais cette ambition se double le plus souvent d'une autre ambition, qui contrarie la première et finalement même la disqualifie, ils veulent aussi réformer la réalité. Ces deux ambitions sont intenables ensemble, sinon à détourner l'intelligence de sa vocation : comprendre, pour en faire l'auxiliaire de l'appétit de pouvoir. Dans cette dérive, l'intellectuel perd en lucidité ce qu'il gagne en influence, il gagne en prestige et accroît en audience ce qu'il perd en acuité et paie en solitude. Cette première raison est donc sociale.

 

La seconde raison est d'un autre ordre. Elle est d'ordre psychologique, voire même vital. Elle ne concerne pas seulement les intellectuels mais elle les concerne aussi en ceci qu'ils participent de la condition humaine ordinaire. L'analyse, entendue comme processus de démystification, dévoile la vanité et la nullité des justifications avancées pour légitimer un comportement, une conduite, une entreprise quelconques mais aussi des buts visés par de tels projets. Autrement dit, non seulement la pensée ne moralise pas mais elle démoralise, privant l'action des assises qu'elle suppose pour être engagée. En effet, sous l'acide d'une pensée sans réserve morale, sans postulat humaniste, sans objectif prosélyte, les motifs d'agir et de vivre se dissolvent progressivement.

 

Rien ne résiste à la corrosion d'une intelligence que ne guide d'autre souci que le souci d'élucider. La pensée dissèque et, par conséquent, elle dévitalise, elle neutralise, elle atrophie, en détruisant impitoyablement toutes raisons de croire ou d'espérer. Le destin du penseur se résout dans un état d'inertie, cette puissance d'accablement qui absorbe tout ce qui advient dans l'expérience d'une attente qu'aucun élan ne parvient jamais à troubler. Une attente sans raison ni sens, une attente démoniaque dans la mesure où l'attente n'a d'autre sens et raison que de s'abolir dans un accomplissement ou dans une réalisation or rien ne vaut d'être accompli ou réalisé. Notre existence est sans mobile, dès lors elle se résorbe dans l'aboulie et dans l'apathie.

 

Bien entendu, nul ne souhaite un tel destin. Même pas Cioran. C'est pourquoi si la probité et la rigueur doivent lui être reconnues, elles ne sauraient lui être imputées pour des raisons morales. Il n'a pas choisi, et s'il avait pu choisir, nul doute qu'il n'aurait fait un tout autre choix. Il aurait choisi la vie contre la pensée, l'illusion contre la lucidité, le sommeil contre l'insomnie. Penser, au sens que Cioran donne à cette expérience, est une malédiction qui s'impose à celui qui ne peut pas ne pas penser.

 

On dira sans doute : mais il y a bien des gens qui agissent et qui pensent, c'est même l'expérience la plus ordinaire, et on aura raison de le dire. Il faut donc préciser : nous employons le même mot « penser » pour désigner des phénomènes distincts. Penser peut signifier réfléchir pour discerner les meilleurs moyens de parvenir à une fin, s'interroger sur le bien-fondé des moyens utilisés et du but visé ; en ce sens-là, tous les êtres humains pensent et la pensée, loin d'être une entrave à l'action, en est un allié substantiel. Cette forme de pensée peut être critique mais elle est au service de l'action et de la vie, elle ne conçoit pas, d'ailleurs, qu'il puisse en être autrement. Une pensée qui ne se proposerait pas de servir l'action et la vie lui paraît littéralement monstrueuse.

 

Le tour de pensée de Cioran le conduit précisément à adopter ce point de vue monstrueux, c'est-à-dire à franchir les limites de ce qui apparaît comme une forme de décence intellectuelle, pour libérer les puissances de déconsidération que recèle la pensée quand elle est livrée à son démon propre. La pensée paraît alors sous les traits d'une maladie, corruptrice de l'action et de la vie. On l'aura compris, la première victime de cette pensée subversive est le penseur qui en est l'hôte. Condamné à une vie sans illusions mais aussi sans consistance, il affichera un visage oscillant entre l'ennui et la grimace, hormis dans les moments éventuels où l'écriture offrira un asile à ses pensées délétères.

 

 

 

Histoire et utopie est publié en 1960. Il est composé de 6 textes dont les deux premiers sont datés de 1957. Cioran est en rupture avec tous les grands courant de pensée dominant cette époque, à savoir encore le marxisme et déjà le structuralisme (faisant valoir son approche et sa méthodologie dans toutes les sciences humaines). Son œuvre, écrite en français depuis 1948 et le Précis de décomposition, a un caractère exotique et improbable en cette époque d'après-guerre où l'engagement politique paraît un devoir, accompagné si possible de la caution universitaire ou institutionnelle pour quiconque avance quelques prétentions à penser.

 

1960 est aussi l'année où Jean-Paul Sartre fait paraître Critique de la raison dialectique, ouvrage dans lequel il affirme que « le marxisme est l'horizon indépassable de notre temps ». Il est difficile d'imaginer deux ouvrages et deux penseurs plus différents l'un de l'autre. Pourtant, l'objet de leur réflexion est le même, il s'agit de penser l'histoire. Mais tandis que l'un, Sartre, attribue à l'histoire un sens et cherche à déterminer les conditions pratiques et théoriques de son accomplissement, l'autre, Cioran, considère l'histoire comme le cadre dans lequel les hommes et les civilisations laissent libre cours à leurs délires les plus grandioses et les plus tragiques.

 

Toute tentative de dégager un sens de l'histoire est voué à l'échec et cet échec est manifeste pour quiconque entreprend de considérer l'histoire sans préjugés. La succession des civilisations, des empires, y compris les plus brillants ou les plus puissants obéit toujours à la même logique qui les voit s'élever, s'agrandir, prospérer puis dégénérer et mourir. L'histoire ne donne pas d'autre spectacle que celui de la vie, simplement cette vie se déploie à l'échelle des sociétés et non plus des individus. Prétendre à une loi ou à une logique différente à l’œuvre dans l'histoire revient à nourrir la superstition selon laquelle les principes qui commandent la vie des sociétés relèveraient d'un ordre distinct de celui qui gouverne toutes les phénomènes naturels.

 

Les principes à l’œuvre dans l'histoire et déterminant la conduite des hommes relèvent en dernier ressort des principes qui conditionnent la vie. Il faut atteindre le fond qui rend possible et nécessaire les actions individuelles et collectives et ce fond est constitué par la puissance des instincts qui nous agitent et nous énervent. Les raisons morales ou politiques développent ces instincts et les portent à la dimension d'une pensée mais cette pensée n'est qu'un autre nom de la force, du besoin de dominer ou d'écraser. Les instincts violents qui animent le vivant se compliquent et s'enrichissent des événements, des souvenirs et des sentiments qui les exacerbent et les inscrivent dans une histoire qui devient le prétexte déguisé de notre soif de puissance.

 

Vivre, c'est agir, or l'action commande l'ignorance et l'illusion. L'ignorance : ne pas savoir ce qui nous détermine et se laisser porter par ses instincts, ses pulsions, sans les interroger, et en les tenant, autant que possible, hors du champ de la réflexion. Cette innocence ou cette naïveté des instincts est la condition de leur efficacité. L'illusion : croire que ce que l'on fait a un sens et une valeur, s'inscrit dans une réalité elle-même sensée et orientée vers une fin mais plus encore entretenir l'illusion que ses actes ont une quelconque importance. Il faut se laisser griser, au moins un peu, pour agir.

 

L'Occident apparaît à Cioran comme une civilisation dégrisée, après avoir participé, et avec quelle ferveur, aux carnages qui ont scandé l'histoire ancienne et récente. Les convictions qui l'ont longtemps animé l'ont aujourd'hui déserté au profit d'une défense de la liberté et de la tolérance. Ce revirement signe sa perte, son déclin, au moins provisoire.

 

L'utopie est un songe qui se distingue par sa dimension absurde voire grotesque. En effet, elle imagine un homme sans commune mesure ni rapport assignable avec l'homme réel. Dès lors, elle divague et enfante des conceptions abstraites et monstrueuses.

 

Cependant, l'utopie joue aussi un rôle dans l'histoire. Elle mobilise des hommes et des peuples en quête d'un monde ou d'une société meilleure et, forts de cet espoir et du projet censé lui donner corps, ces hommes et ces peuples s'ébranlent afin de réaliser le paradis sur terre, afin de transfigurer une réalité humaine marquée par la misère, les inégalités, les injustices en une réalité humaine convertie à la prospérité, à l'égalité et à la justice parfaites. Bien sûr, ces projets échouent et souvent même débouchent sur une condition sociale et politique pire que celle qu'ils combattaient. Mais ils ont rempli leur fonction qui est de donner un espace d'expression à la libido dominandi qui dévorent les êtres humains.

 

L'utopie est comme un dérèglement de la raison qui affecte les civilisations en pleine santé et ayant accumulé des réserves de rancœur, de ressentiment et d'énergie aptes à leur conférer une place décisive dans le cours de l'histoire à venir.


Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article