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Le blog de Christophe Lamoure

Règles pour le parc humain (postface)

13 Novembre 2012 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Textes

Voici le texte de la postface de Peter Sloterdijk à l'édition française de son livre Règles pour le parc humain.

Un grand merci à Jean-Louis Bessou qui a tapé le texte.

 

 

PETER SLOTERDIJK, REGLES POUR LE PARC HUMAIN

 

POSTFACE A L'EDITION FRANCAISE

Le texte présenté ainsi en un volume séparé a connu pendant les mois de septembre et octobre 1999 le privilège précaire de servir de point de départ d'une controverse excitée dans l'opinion publique allemande. Concédant qu'en l'espèce, l'intérêt public pèse plus lourd que les droits de l'auteur, et qu'un essai inachevé est devenu un document auquel il ne serait pas judicieux de toucher dans les conditions données, j'ai renoncé à mon vœu de développer et de parachever le texte, et je l'ai laissé, mot pour mot, sous la forme dans laquelle il avait été surpris par l'alerte – mises à part quelques corrections stylistiques d'importance subalterne. J'ai, dans cette situation, de la compréhension pour les objections de ceux qui ont regretté dans mes propos certaines ellipses et abréviations, et m'ont demandé d'entrer plus dans les détails. Je peux tout aussi bien comprendre les critiques de ceux qui m'ont reproché de n'avoir pas suffisamment pensé aux possibilités d'être mal compris. Mais voilà, c'est une faiblesse bien connue de l'écrivain que de ne pas songer, en écrivant, aux malcomprenants, qu'ils le soient par habitude ou par métier. Quelques médias sérieux, en Allemagne fédérale, n'en ont pas moins apporté la preuve que les formes d'argumentation objectivante peuvent aussi être défendues face à une presse pratiquant explicitement l'excitation artificielle.

 

On ne peut cependant pas passer sous silence le poids qu'ont pris les symptômes allant dans le sens contraire. L'irruption de la presse à scandale dans les pages culturelles – organisée, comme toujours, par les mêmes personnes au-dessus de tout soupçon – est un phénomène de crise révélant une tendance toute puissante à la réorientation des médias, qui passent de l'information à la production d'émotion. Au lieu d'encourager les distinctions, cette fraction de la presse considère comme une aubaine le fait de pouvoir déclencher par un journalisme de l'excitation verbale des psychoses de simplification massives.

 

Cet excès ne vient pas de nulle part : ce qui constituait le thème de mon discours – la fin dangereuse de l'humanisme littéraire, considéré comme une utopie de la formation de l'homme par l'écrit et par la lecture, qui rend tolérant, et qui enseigne la retenue du jugement et l'ouverture de l'ouïe – s'est une fois encore manifesté de manière exemplaire à l'occasion de cette conférence.

 

Le lecteur doit être informé du fait que ce discours a d'abord été tenu le 15 juin 1997 à Bâle, devant un large public, dans le cadre d'une matinée littéraire ; il s'agissait d'une contribution à un cycle de conférences sur l'actualité de l'humanisme. Ces circonstances expliquent aussi bien le ton du discours que la sélectivité de ses centres de gravité. Après douze autres conférences tenues avant la mienne (entre autres par Joachim Gauck, Vittorio Hösle, Elisabeth Bronfen, Vittorio Lampugnani, Wolfgang Rihm et Annemarie Schimmel), je pouvais penser que mes auditeurs avaient déjà eu un vaste aperçu sur le sujet et disposaient d'un sens affirmé de la diversité des possibilités d'y accéder. Cela n'est plus vrai pour la réception actuelle de mon discours, que l'on force à présent à s'accomplir hors de tout contexte. Lorsque j'ai de nouveau tenu ce discours, un peu modifié, en juillet 1999, lors du congrès d'Elmau consacré à Heidegger et Lévinas, en présence de théologiens et de philosophes provenant d'Israël, de France, des Etats-Unis, d'Argentine et d'Allemagne, je pouvais supposer que ce groupe, dans le contexte professionnel, pourrait considérer comme une incitation les deux aspects techniquement intéressants de la conférence, le déduction historique del'humanitas, avec l'accent sur la médiologie et la grammatologie, et la révision anthropologique du motif heidegerrien de la clairière (le renversement partiel du rapport entre ontique et ontologique). Pour ce qui concerne les experts, cette attente n'a pas été déçue. Elle l'a en revanche été d'autant plus par les quelques journalistes présents par hasard, qui n'ont rien relevé de la logique de ce texte, mais ont reconnu dans son vocabulaire une possibilité de commettre un« reportage » dénonciatoire. Le reste de l'histoire produit ce que l'on a appelé le débat Sloterdijk, (ou l'affaireSloterdijk-Habermas, comme on l'a appelé), débat auquel je ne voudrais pour ma part apporter aucune nouvelle contribution, si ce n'est en remarquant qu'il prouve la force de la décontextualisation.

 

Je veux seulement attirer l'attention sur une stratégie insolente de ces faux lecteurs : à un passage auquel on a prêté une très grande attention (p. 43), j'ai souligné quelques problèmes qui pourraient se poser en raison de l'apparition de nouvelles possibilités d'intervention biotechnologiques pour le futur processus de l'espèce. J'y demande si, à long terme, quelque chose comme une planification explicite des caractéristiques est seulement possible au niveau de l'espèce, et si la naissance optionnelle (avec son revers : la sélection prénatale) pourrait, à l'échelle de l'espèce, devenir un nouvel habitus en matière de reproduction (que l'on ne néglige pas ici les termes « à l'échelle de l'espèce » : la sélection prénatale, sous la forme du droit à l'avortement thérapeutique, fait déjà partie en Europe et aux Etats-Unis de la norme culturelle sanctionnée par le droit, en dépit des résistances catholiques) – et j'ajoute, au même endroit, que dans des questions inquiétantes de cette nature s'ouvre devant nous l'horizon de l'évolution. De ces points d'interrogation, quelques journalistes ont fait des prescriptions. Retenons l'idée que l'un des éléments essentiels de la communication paranogène est d'effacer la différence entre prescriptions et descriptions.

 

L'un des signes distinctifs de la pensée de notre temps est d'avoir remis en question le concept d'auteur ; elle est en outre en train de supprimer le ballast théologique que l'on avait fait supporter à l'idée de la vieille Europe, celle d'une paternité humaine sur les produits intellectuels. Dès lors, les auteurs contemporains, peut-être plus que leurs prédécesseurs historiques, ont des motifs et des occasions de se pencher sur la différence abyssale entre leurs intentions personnelles et le destin que peut connaître la réception de leurs textes. En Allemagne, à l'issue de cette conférence, s'est développé un débat national aux dimensions quasiment françaises sur les questions de la technologie génétique et de la bioéthique – entre autres facteurs, les mécanismes du contresens productif et de la malveillance créatrice ont joué le rôle qui leur est imparti. Compte tenu du fait que les thèmes cités n'ont dans le discours qu'une présence indirecte, l'affaire Sloterdijk-Habermas apporte une preuve de la relative autonomie du commentaire.

 

Pour autant que l'auto-lecture de l'auteur conserve malgré tout une certaine signification, il faudrait en dire qu'elle veut avant tout témoigner des tensions qui subsistent entre les élans donnés par Nietzsche et par Heidegger. Le centre logique de la « conférence sur le parc humain » - une intuition renforcée et inspirée par Nietzsche de ce que Heidegger a appelé la clairière – n'a pratiquement pas été perçu par la critique, qu'elle soit universitaire ou journalistique. Il n'en est pas moins évident que l'émotion actuelle est elle aussi un phénomène de clairière : elle témoigne du fait que d'innombrables personnes se sentent touchées et retournées par le souvenir de« l'ouverture » de l'existence dans les conditions crées par la technologie la plus avancée. Le discours sur les « Règles pour le parc humain » a d'une certaine manière évoqué et rendu visible son objet central, la clairière, en rappelant une fois de plus que « l'être humain » n'existe pas, mais qu'il doit se produire lui-même dans une querelle permanente autour de son être non déterminé. La direction de son devenir – ou plus exactement des trajectoires de son devenir, car là aussi, le devenir est le non-un - a été déterminée par des anthropotechniques jusqu'ici utilisées de manière plutôt inconsciente : règles de parenté, règles de mariage, machines de guerre, techniques d'éducation, dressages érotiques, pratiques punitives, etc. A l'avenir, elle sera le thème de politiques anthropologiques et biologiques qui ne seront plus aussi inconscientes que cela. Dans de telles conditions, qui pourrait ne pas voir que l'heure a sonné pour une nouvelle philosophie, non classique, non néo-idéaliste, qui ne rêve pas au-delà des combats mondiaux et de la technique ? Pour une philosophie dont le principe directeur a été formulé en une expression laconique par l'un des plus grands esprits du Nouveau Monde, William James : c'est dans les chances qu'il peut saisir que vit le cœur humain. La chance est l'un des visages que nous montre la clairière. 

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