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Le blog de Christophe Lamoure

QUI SONT LES VICTIMES ? Une analyse de Jacques Rancière

24 Juin 2011 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Textes

 

SOURCE :

http://www.liberation.fr/societe/0101613011-modeste-proposition-pour-le-bien-des-victimes

 

Remarquable article du philosophe Jacques Rancière paru dans Le journal Libération du 11/01/2010.

Modeste proposition pour le bien des victimes

Tribune

Par JACQUES RANCIEˆRE Philosophe

Parmi les films marquants de l’année 2009 figure Vincere, consacré par Marco Bellochio au destin tragique d’Ida Dalser, amante congédiée par Mussolini et enfermée sur son ordre à l’asile. Il y a lieu de s’interroger sur la compassion ainsi suscitée pour celle dont le crime fut non pas d’avoir dénoncé le fascisme mais d’avoir revendiqué la gloire d’être la vraie femme du dictateur et la mère de son fils. Sans doute peut-on en réduire la portée au classique effet Marie-Antoinette : en dehors de tout jugement politique, une femme déchue d’un haut rang attirera toujours plus la compassion que celle dont la misère a toujours été la condition. La tragédie, disait déjà Aristote, est l’histoire de personnages célèbres qui passent par quelque coup de fortune du bonheur au malheur.

Reste que les spectateurs des pièces d’Eschyle ou de Sophocle pouvaient librement compatir aux malheurs d’Agamemnon ou d’Œdipe. Entre ces princes de légende et les citoyens de l’Athènes démocratique, il n’y avait pas de comptes à régler. Il n’en va pas de même pour Marie-Antoinette. On sait que depuis trente ans une campagne idéologique acharnée s’est attachée à montrer dans la Révolution française l’origine des totalitarismes du XXe siècle (donc aussi du fascisme mussolinien) et à criminaliser, à sa suite, tous les mouvements d’émancipation et toutes les luttes sociales du passé.

On accusa d’abord les théories maléfiques et les aspirants dictateurs qui avaient exploité à leur profit la lutte des opprimés. Mais bientôt, c’est à ces derniers qu’on s’en prit directement. C’étaient eux, découvrit-on, les véritables oppresseurs. Un temps vint où toute grève de travailleurs se trouva assimilée à une prise d’otage visant à défendre les avantages de catégories privilégiées. Parallèlement, nombre d’idéologues dénonçaient la «tyrannie» des victimes, exercée par des peuples privés de leur terre ou de leurs droits. On se souvient du triple argument qui répondit à l’image d’un enfant palestinien mort dans les bras de son père : premièrement, il était indigne de faire appel à la compassion dans des problèmes aussi complexes ; deuxièmement, l’enfant était en parfaite santé ; troisièmement, il avait été tué par des balles de son propre camp.

Dès lors que les opprimés d’hier devenaient des privilégiés et des tyrans, il était logique que les puissants prissent le rôle des victimes. C’est cette confiscation qui a été permise par les attentats du 11 Septembre. Le fameux «Nous sommes tous Américains» du directeur d’un journal français pouvait exprimer la compassion pour ceux qui étaient morts ce matin-là dans des conditions horribles. Mais elle marquait tout autant le renversement des choses que sut parfaitement exploiter le prétendu crétin George Bush : la superpuissance américaine devenait la victime par excellence, exerçant sa police mondiale comme défense universelle des victimes. Et tous les pays riches se solidarisaient dans cette entreprise. Les puissants de ce monde, depuis lors, n’en finissent plus de jouer les suppliciés. Tout politicien dont on révèle les médiocres trafics crie au lynchage médiatique et, s’il a quelque renom, un artiste accusé de viol sur mineure est réputé victime d’un lynchage judiciaire. Récemment un philosophe allemand appelait les riches à se révolter contre la «kleptocratie» fiscale organisée par l’Etat pour servir le vil ressentiment des pauvres. Il appelait les mêmes riches, au nom de la culture noble, au don volontaire. Cette seconde partie du programme risque de susciter moins d’enthousiasme que la première.

Il est vrai pourtant que nos dirigeants montrent encore parfois quelque sollicitude pour les victimes à l’ancienne. En témoigne le récent projet de loi sur le port de la burqa. Une telle humiliation imposée aux femmes est inacceptable dans notre république et doit être sanctionnée a dit notre Président. En conséquence de quoi celles qui subissent cette humiliation paieront une amende pour laquelle on a avancé le chiffre de 1 500 euros. On s’étonne qu’il n’ait pas poussé plus loin un principe aussi novateur. Le viol est aussi une humiliation et il y a beaucoup plus de femmes violées en France que de femmes porteuses de la burqa. Il serait donc logique de faire payer une lourde amende à toutes les victimes de viol. On pourrait aussi étendre le principe, en mettant à l’amende toute victime de violence ou d’injustice. A 1 500 euros par injustice, une telle mesure aurait l’avantage annexe de soulager le déficit des budgets publics sans nuire à la compétitivité d’aucune entreprise. Il va de soi que les victimes de lynchages médiatiques ou judiciaires et tyrannies de même sorte en seraient exemptées.

 

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