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Le blog de Christophe Lamoure

Quels lendemains ?

25 Janvier 2012 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Textes

SOURCE :

http://blogs.mediapart.fr/blog/nicolas-dutent/080111/entretien-avec-jean-salem-vers-quels-lendemains-0

 

Entretien avec Jean Salem: vers quels lendemains ?

 

Jean Salem est un philosophe français, né le 16 novembre 1952, professeur de philosophie à l'Université Paris 1 Panthéon Sorbonne et directeur du Centre d'histoire des systèmes de pensée moderne depuis 1998. Il est le fils du journaliste Henri Alleg.

 

 http://www.marxau21.fr/

 

© Olivier Roller

© Olivier Roller                                                                                                                                                                

 

Un communiste, selon moi, ça ressemble un peu à Diogène qui, lorsqu'on lui demandait: « Pourquoi entres-tu toujours au théâtre par la porte de derrière? » répondait: « parce que tout le monde entre de l'autre côté ». 

 

Jean Salem, en tant que philosophe et observateur critique de votre époque, vous paraît-il encore possible d'infléchir le cours de la mondialisation ?

 

Chacun s'accorde à poser le même diagnostic : à parler d'une époque de crise. Et même d'une crise de civilisation. La situation générale ne paraît guère enthousiasmante, en effet. Un des scénarios les plus plausibles pour le futur proche réside dans une attaque que l'Empire (j'entends par là l'administration américaine) pourrait entreprendre contre l'Iran et, pourquoi pas, contre la Chine. À la différence de ce qui s'est passé à l'époque de la crise de 1929, les peuples n'ont même pas un espoir vers lequel orienter leurs regards. Car cette époque était celle du premier essor de l'Union soviétique et d'un mouvement communiste mondial. Et quand la catastrophe a eu lieu, c'est à Stalingrad, ville un peu trop oubliée à mon goût, que le sort des armes a tourné. Dans le bon sens. - Au lieu qu'on n'évoque même plus aujourd'hui, dans les manuels d'économie destinés aux jeunes lycéens français, la possibilité d'une économie planifiée, le fait pourtant difficile à nier qu'une autre économie que l'économie capitaliste a effectivement existé, avec ses échecs et ses réussites, pendant près de 70 ans. C'est d'ailleurs toute l'histoire du mouvement ouvrier, et non pas seulement celle du « socialisme réel », qu'on a provisoirement fait passer à la trappe. Cet état de choses pourrait inciter à un pessimisme absolu si des résistances toujours plus massives ne venaient à éclore dans le monde entier. Ce qui manque cruellement à ces résistances, ce sont, notamment dans la vieille Europe, des organisations soudées, résolues, communistes, qui ne penseraient pas que, du passé, nous ne pourrions qu'avoir honte ! À ce propos, j'affirme qu'inévitablement, en vertu de la loi dite des vases communicants, une révision de toutes les âneries qui ont été proférées sur le socialisme réel, s'imposera. Je constate d'ailleurs avec joie que les jeunes gens - à qui le présent système n'offre rien que la précarité, le chômage et la guerre généralisée - ne passent pas leur temps (à l'inverse de ce que font encore bon nombre de sexagénaires) à se tirer littéralement dans les pieds : autrement dit, ils ne se répandent pas, au détour de chaque phrase et avant chaque ascension de leur petit doigt, sur les crimes avérés de Staline et sur l'horreur supposée de l'ensemble du passé soviétique. De fait la « gauche », pour une large part, a viré à droite. Dans les pays occidentaux, le système des médias a contribué à formater durablement les cerveaux, à anéantir toute faculté d'analyse un tant soit peu autonome, un tant soit peu rebelle chez ce qui reste du citoyen. J'avais tenté de montrer cela dans mon essai intitulé Rideau de fer sur le Boul'Mich, que les éditions Delga ont réédité récemment. En France, dans un de ces très nombreux pays où l'abstention progresse chaque jour dans les têtes comme dans les urnes, journalistes aux ordres et demi-savants débattent à l'infini au sujet des côtes de popularité totalement « pipeautées » de tel ou tel mannequin prétendument « socialiste ». Et l'on aura pu amuser la planète entière, pendant près de deux années (2007-2008), à propos de la vaste question consistant à savoir si ce serait un homme de race noire (Obama) ou bien plutôt une femme de race blanche (Hillary Clinton) qui, prendrait le relais du sinistre Bush pour signer les ordres de bombardements aériens visant des Afghans, des Pakistanais et, maintenant, les habitants du Yémen. Après cela, certains, jusque dans nos rangs, parlent gentiment de « démocratie », comme si ce mot pouvait désigner exactement les mêmes choses pour ceux qui rejettent le capitalisme et pour ses meilleurs promoteurs. Alors, voyez-vous, je suis à la fois désespéré et déterminé. Désespéré du manque cruel de perspective pour nos luttes, et déterminé parce que conforté par mille succès plus ou moins locaux. Ainsi, accueillir des centaines de personnes à la Sorbonne dans le cadre d'un séminaire consacré à Marx, cela prouve au moins que nous sommes sortis des années de plomb. À une échelle autrement plus vaste, on peut constater que 3 des 12 millions d'habitants que compte un pays comme le Portugal se sont mobilisés le 24 novembre dernier afin de participer à une grève de protestation contre une politique qui entend faire payer aux populations les spéculations auxquelles se sont livrés banquiers, traders et autres gens comme il faut. On peut se réjouir, enfin, du regain des luttes - ici, en France, mais aussi en Grèce, en Espagne, en Italie, en Grande-Bretagne même, etc. Voilà qui est encourageant.

 

Nous avons vu, précisément avec la crise financière qui a touché durement et sans doute durablement notre pays, un regain d'intérêt pour Marx afin de penser les problèmes posés dans la modernité. Quel sens donnez-vous à ce sursaut ?

 

À la Foire du livre, à Francfort, l'an passé, on a beaucoup parlé du grand succès en librairie d'un certain... Karl Marx. En France, vous aurez noté que les éditions Gallimard ont réédité le Capital, dans la traduction de M. Rubel. Très grand succès de librairie, également ! Dans ce monde dont la « culture » est tout entière dominée par la vulgarité stupide que distillent les grandes chaînes de télévision ou par des passe-temps souvent peu « sociaux », je crois qu'il est évident qu'une conception générale du monde, décrivant le capitalisme tel qu'il était au 19e siècle, un capitalisme dont les effets rappellent de plus en plus furieusement ce vers quoi notre société est revenue, - je crois qu'une telle conception est inévitablement intéressante, attirante, stimulante. La révolution ne naîtra certes pas de la seule étude des livres ni d'un forum de discussion. Mais l'attrait vers la théorie pourrait précéder de très peu le besoin d'une organisation sérieuse, structurée, ou chacun ne dirait pas n'importe quoi devant la première caméra venue, mais où tous se donneraient pour consigne de donner corps, de donner suite, de donner vie aux décisions et aux mots d'ordre sur lesquels on s'est préalablement accordé. Bref, l'ABC, ce serait que la « gauche » véritable se dote très vite d'une discipline au moins comparable à celle qui peut régner dans le plus mou des partis de droite ! - Nombreux sont ceux qui considèrent aujourd'hui qu'il n'exsite pas encore de relai à la hauteur de leur colère, de leur détermination, de leur volonté d'en découdre ÷ pacifiquement, s'ils le peuvent, par la force, s'ils le doivent, ainsi que disaient les chartistes anglais, au 19e siècle. Un tel relais ne paraît exister vraiment ni dans les directions syndicales ni, hélas, dans l'actuelle nébuleuse que l'on appelle (avec une constance toujours moins crédible) la « gauche » française.

 

Si donc on se demandait: où va le marxisme ? Vous seriez tenté de dire que son devenir philosophique est assuré ?

 

Je dirais même que quand je lisais le Manifeste du Parti communiste, à 15 ans, je me posais quelques questions que, de nos jours, on ne se pose plus ! Tant ce petit livre est actuel ! On ose aujourd'hui, comme vous le savez, parler des « trente glorieuses » - comme d'une évidence. Alors que ces trente années d'indéniable expansion économique ne furent évidemment pas « glorieuses » (économiquement) pour tout le monde ! Ni pour la planète considérée globalement, ni pour les plus pauvres au sein même des métropoles du capitalisme. Mais il demeure que l'idée d'une concurrence entre ouvriers, par exemple, dans un pays de quasi-plein emploi, pourvu de syndicats puissants, comme l'était la France des années 1970, m'avait parue assez obscure. Aujourd'hui, en période de chômage et de récession, chacun sait bien de quoi parlaient les auteurs du Manifeste en usant de cette expression : elle signifie qu'en temps de crise, si tu n'es pas content, dix autres peuvent prendre ta place ! Autre exemple : l'idée qu'une paupérisation absolue de la classe ouvrière fût possible sur une longue période faisait rire les moins malveillants à l'époque du tout-automobile et du tout-robots ménagers. Mais aujourd'hui, les lendemains paraissent devoir être bien plus durs aux enfants que ne l'avaient été les « trente glorieuses » pour leurs ascendants. Et l'idée censément catastrophiste du jeune Marx et du jeune Engels selon laquelle notre société tend vers la constitution de deux pôles, avec une poignée de millionnaires à un pôle et, au pôle opposé, d'innombrables légions de pauvres, ne peut plus faire hausser les épaules à personne.

 

Vous validez ainsi la phrase de J. Derrida " ce sera toujours une faute de ne pas lire et relire et discuter Marx. [...] Il n'y aura pas d'avenir sans cela. Pas sans Marx, pas d'avenir sans Marx. " ? 

 

Tout à fait. J'avais, comme d'autres, écrit à Derrida afin qu'il sache que j'avais été touché par le fait qu'il avait publié un livre intitulé Spectres de Marx. Je lui avais adressé ma propre édition des Manuscrits de 1844, en signant : « Un ami des spectres ». Il faut dire qu'à cette date-là (1993) une « extrême-gauche » parfaitement hurluberlue hurlait avec les loups et se réjouissait sans la moindre nuance de la destruction d'une Union soviétique couramment présentée comme une deuxième Allemagne nazie. Ce n'était donc pas franchement la mode que de prétendre évoquer l'ombre de ce grand mort. Bien peu, dans l'Université française, dans un contexte qu'Eric Hobsbawm a caractérisé coimme celui de l' « anti-marxisme hargneux », auraient alors osé se déclarer amis d'un tel spectre.

 

Le PCF fête ce week-end ses 90 années d'existence. Que retenez-vous de l'action et du rôle du Parti Communiste Français dans l'histoire de notre pays au 20ème siècle ?

 

Je retiens deux choses. Premièrement, on n'a plus l'air d'un Martien complet, voire on attire une certaine sympathie si l'on fait savoir que c'est de ce bord-là que l'on vient, qu'on n'a toujours pas « mangé son chapeau », et qu'on n'a pas vendu son engagement de jeunesse contre un plat de lentilles social-démocrates (voyez Bernard-Henri Lévy et autres petits marquis) ou contre un ralliement à l'idéologie « néo-con » (voyez Kouchner et ses émules). Deuxièmement : une histoire glorieuse. Que l'on refasse ou non l'histoire, qu'on la maquille ou qu'on la truque, que l'on s'attache à relever telle erreur possible ou qu'on épilogue sur telle décision contestable, il reste que le seul Parti qui, en tant que parti, s'est opposé avec la constance d'un métronome à l'injustice, aux affairistes, aux gangsters de la finance et aux vendeurs d'armes, au nazisme, au racisme, aux guerres coloniales et à la compromission avec le système, ce fut, tout au moins jusque dans les années 1975, le Parti Communiste Français.

 

En quoi justement, pour vous et certains de vos confrères, philosopher peut être compris comme un acte de résistance ?

 

 On peut philosopher au service des puissants ou des bien-pensants. On peut aussi pratiquer la chose dans les limbes, et prétendre ne se mouvoir que dans un univers irréel et désincarné. Bref, il existe une certaine philosophie spiritualiste qui peut ne déranger personne. Mais si vous voulez que je sois « fédérateur » et confraternel à toute force, je reconnaîtrai pourtant ceci de bonne grâce : c'est sans doute, de nos jours, une manière, même timide, de résister que d'avoir le souci de la culture et de s'opposer à la barbarie qui vient, de penser que la culture vaut par elle-même, d'être certain que l'on parlera encore d'Aristote et de Démocrite dans des millénaires alors que les noms de Sarkozy et de Berlusconi ne diront plus rien à personne. Car le seul fait de mettre les mains sur les hanches et de dire ce que me disait le recteur de l'Université de... Moscou, en 2005 - « on ne peut tout de même pas construire un pays avec seulement des étudiants en droit et des étudiants en business ! » -, cela suffit pour signaler que l'on entend s'opposer au désastre culturel qui menace. Les hommes, au demeurant, ne sauraient supporter indéfiniment que tout : la vie, la santé, l'humour, les arts, la beauté, l'amour même et la connaissance... que tout cela passe après les sacro-saintes « lois » du marché, des coups de bourse, de la pub et du marketing !

 

Entretien réalisé par Nicolas Dutent pour la Revue du Projet

 

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