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Le blog de Christophe Lamoure

Philo et philosophie

20 Août 2014 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Revue de presse

 

La " philo " contre la philosophie ?

 

Aux Controverses du " Monde " en Avignon, Michaël Fœssel et Frédéric Worms interrogent le succès d'une discipline qui oscille entre pédagogie et démagogie 

 

La philosophie ou, plutôt, la " philo " est désormais partout. Dans les hebdos, les bistrots, les radios. En bande dessinée, en croisière, sur CD ou DVD. Elle vulgarise les classiques et attire de nombreux lecteurs, amateurs et passionnés. La philo est un filon, avec ses vedettes et ses gourous, ses pédagogues cathodiques et ses rhéteurs polémiques. S'agit-il d'une heureuse démocratisation des concepts ou d'une contestable marchandisation de la sagesse ? Assiste-t-on au triomphe de la pédagogie ou bien à l'avènement d'une nouvelle idéologie ?

 

C'est à cette question que les philosophes Michaël Fœssel et Frédéric Worms ont répondu aux Controverses du Monde en Avignon, le 20 juillet. L'essor d'un business philosophique plaiderait tout d'abord en faveur du leurre idéologique. Vous êtes victime d'un licenciement abusif ? Plongez-vous dans le Manuel d'Epictète, célèbre stoïcien qui enjoignait ses contemporains de " vouloir ce qui arrive ", nous répondent les gazettes et autres livres à recettes. Une séparation douloureuse ? Relisez Rousseau, pour qui " l'amour n'est qu'une illusion ". Vous vivez avec 300 euros par mois ? Méditez Epicure, selon qui " celui qui ne sait pas se contenter de peu ne sera jamais content de rien ", recommandent des philosophes de service généreusement rétribués. Les autres sont pour vous que de simples objets de désir ? Ne vous moralisez pas, puisque Schopenhauer nous enseigne que " tout état amoureux, si éthéré qu'il se présente, a son unique racine dans l'instinct sexuel ".

 

Lutter contre la maladie avec Nietzsche (car " ce qui ne te tue pas te rend plus fort "), bronzer avec Camus au soleil de la Méditerranée (avec " cette lumière, si éclatante, qu'elle en devient noire et blanche "), s'affirmer avec Descartes, lâcher prise avec Heidegger, se soucier de soi avec Foucault…

 

Les usages démagogiques de la philosophie ne manquent pas. Il y avait autrefois la psychanalyse de comptoir. Il y a désormais la philo de bistrot, de Kant à Kanterbräu. On propose aussi aux lecteurs des expériences sensorielles et hautement métaphysiques à réaliser dans sa salle de bains, des croisières intelligentes en compagnie de stars de la pensée sur les mers aristotéliciennes ou dans des fjords kierkegaardiens.

 

Il y a trente ans, la philosophie était aux abonnés absents. Elle plaidait coupable pour ses impensés et crimes supposés. Totalisante et totalitaire, elle devait s'éclipser. Et se dissoudre dans l'art, la science ou la politique. Le postmodernisme avait annoncé son état de coma dépassé. Or aujourd'hui, " la “philosophie” est partout, note Alain Badiou. Elle sert de raison sociale à différents paladins médiatiques. Elle anime des cafés et des officines de remise en forme. Elle a ses magazines et ses gourous. Elle est unanimement convoquée, des banques aux grandes commissions d'Etat, pour dire l'éthique, le droit et le devoir " (Second manifeste pour la philosophie, 2009).

 

Ainsi " prostituée par une surexistence vide ", poursuit-il, la " philosophie " serait en train de devenir une idéologie. Une vision du monde à la fois soft et dominante qui permet de mieux l'accepter. Un discours d'accompagnement du monde tel qu'il va. Non pas une résistance à l'air du temps. Mais un acquiescement au conformisme du présent. Précisons. La philo, davantage que la philosophie, serait menacée d'un tel usage. Car il est nécessaire de faire le distinguo. La philosophie, c'est cet amour de sagesse entendue par les Grecs comme une " médecine de l'âme " mais aussi cette discipline de l'esprit qui invente des concepts, comme le cogito cartésien ou le conatus spinoziste. La philo, ce serait son versant populaire, sa vulgarisation déformante, sa version commerçante. Le monde des croisières et des séminaires (pour les classes huppées) et celui du " Grand Journal " de Canal+ et des bandes dessinées (pour les classes moins favorisées). L'univers de la consolation et de la consultation. Mais alors," y a-t-il besoin de philosophie si celui-ci ne nous dit rien d'autre que le souci de soi au quotidien ? ", se demande Jacques Rancière (Chroniques des temps consensuels, 2005).

 

Tout cela est vrai. Mais gare toutefois à ne pas rejouer l'ancienne division entre les savants et les ignorants, les élites et les ilotes, les professionnels de la pensée et les Bouvard et Pécuchet. Car la philosophie a toujours marché sur ces deux jambes.

 

En France, la philosophie a un pôle universitaire où se conçoivent la plupart des œuvres philosophiques. Et un pôle populaire, où triomphent quelques maîtres penseurs et de nombreux pédagogues conteurs. Il y a du talent et de l'esbroufe de tous les côtés. Des artistes de la théorie et des populistes de la pensée, de véritables statures et de réelles impostures. Si le débat s'est notamment porté sur le style de Michel Onfray, critiqué par Michaël Fœssel et défendu par Frédéric Worms, il ne faudrait pas croire que la version " rebelle " de la philo soit hégémonique. En la matière, c'est plutôt la " moraline ", comme dit Nietzsche, la mièvrerie et les intellectuels d'accompagnement qui dominent. La circulation entre l'universitaire et le populaire en France est donc risquée, mais précieuse et singulière.

 

Car, dans un monde saisi par la montée des extrêmes et la bêtise planétaire, " il n'y jamais trop de philosophie ", assure Frédéric Worms. Face à la " demande de sens ", les philosophes ne doivent pas renoncer aux grands récits et relever le défi, explique Michaël Fœssel. La philo contre la philosophie ? Oui, mais tout contre.

 

Nicolas Truong

 

 

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