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Le blog de Christophe Lamoure

PAUL RICOEUR

7 Décembre 2010 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Revue de presse

 

 

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Source : Le Monde des religions

http://www.lemondedesreligions.fr/actualite/paul-ricoeur-la-juste-memoire-02-12-2010-976_118.php

 

 Colloque

Paul Ricoeur, la "juste" mémoire

Camille Tassel - publié le 02/12/2010

Maître à penser plus que maître penseur, Paul Ricoeur n'était pas qu'un philosophe. Un colloque international, qui s'ouvre ce jeudi 2 décembre, est proposé par le Fonds Ricoeur. L'occasion de célébrer l'anniversaire de La Mémoire, l'histoire, l'oubli, l'une des œuvres majeures de cet herméneute aujourd'hui traduit en plus de 30 langues, qui déliait aussi bien les langages historiques, sociologiques que politiques.

"Affirmer la liberté, c'est prendre sur soi l'origine du Mal", endure ce prisonnier de guerre mobilisé en 1939. En Poméranie, il fait la rencontre du Mal, radical et global : les "massacres de masses". Hanté par cette perversion de l'homme, il souffre la culpabilité - tant juridique, morale, politique que théologique - et expie la perversion politique, cette dette "impayable" de tous les survivants.

Une archéologie de la faute qui appelle à un "devoir de mémoire". Car l'interprétation du Mal, loin de viser le Bien, tend à éloigner le pire. De ce tragique de l'homme faillible, Paul Ricoeur fait non seulement l'expérience de l'irréversibilité du mal commis ou subi, mais encore du "conflit des interprétations", tiraillé entre deux devoirs aussi impératifs qu'incompatibles.

Tout le monde interprète à partir d’un point de vue; or nul n'est vierge de présuppositions. Paul Ricoeur lui refuse tout "tiers absolu", tout juge des mémoires plurielles et plurivoques, qui viendrait de l’extérieur jauger l'histoire, tel un Jugement dernier sur la vérité.

Un pavé qui eut l'effet d'une bombe

Mais comment cicatriser les blessures du XXe siècle encore béantes, selon les plaies mémorielles de chacun? Comment penser le passé, cet être qui a été et qui est toujours encore? S'élevant contre "l'ère de la commémoration" défiant le "devoir de mémoire" sans le réfuter pour autant, Paul Ricoeur publie une ontologie du passé : La Mémoire, l’histoire, l’oubli. Publié en 2000, ce livre gros de 700 pages eut l'effet d'une bombe : éclats de pensées dynamitant non seulement les interprétations des historiens mais aussi les convictions des intellectuels.

Lui "qui voulait calmer le débat sur le devoir de mémoire l'a paradoxalement enflammé", ironise Frédéric Worms, directeur du Centre international d’étude de la philosophie française contemporaine, professeur d’histoire de la philosophie à l’Université de Lille-III. Selon ce dernier, ces questions demeurent, dix ans après, toujours aussi brûlantes - comme en témoigne le débat sur l'identité.

Or "l'inquiétant spectacle" du "trop de mémoire" avait pourtant déjà été décelé par l’historien Pierre Nora. Mais dans la bouche de l’ancien doyen de Nanterre, qu'on avait coiffé d'une poubelle en 1968, la nuance n'a pas la même résonance. Les critiques fondent sur La Mémoire, l’histoire, l’oubli : Bernard-Henri Lévy ne s'offusque pas des "abus de mémoire" dont il faut craindre les obus, mais de "l’obsession de l'oubli"; Alain Badiou dénonce le "terrorisme" du chrétien Paul Ricoeur, lui intente un procès en sorcellerie en s'en prenant à ce qu'il considère comme un livre "prosélyte".

"Construire une histoire plurielle"

L'accusant de "s'avancer masqué", Alain Badiou reproche à ce protestant d'être le stratège d'une armée du Christ, parti en croisade contre les infidèles, les Juifs : "La victoire de la vision chrétienne du sujet historique contre celle qui aujourd'hui s'impose de plus en plus, et qui est de provenance principalement juive." Paul Ricoeur, un croisé en habit d'époque, prêt à l'estocade, qui chercherait à vaincre les Juifs, en soustrayant l'histoire au devoir de mémoire pour "laisser les morts enterrer les morts" : l’accusation est confondante.

D'autant que Yosef Hayim Yerushalmi, le grand manitou de l'historiographie juive, remercie intimement le philosophe : "Quand vous évoquez «mon malaise» - ce malaise est peut-être le nôtre, à nous tous… -, vous faites de mon espoir une réalité." Une réalité de la Shoah qui n’est aujourd’hui pas encore passée au crible de la distance critique. D’où la nécessité de ce que Paul Ricoeur nomme la "juste" mémoire, ce fragile équilibre entre l'évaluation historique selon la pluralité des mémoires et la nécessité d’une distanciation critique.

Or ce devoir de "juste" mémoire ne peut se faire seulement par rapport aux autres mais également par rapport à soi-même, par le biais des survivants, des témoins. "Il est donc urgent de construire une histoire plurielle, incite Olivier Abel, professeur de philosophie éthique à la faculté libre de théologie protestante de Paris. Mais, on en n’est pas encore là! Car nous sommes toujours dans l’écoute."

"Pouvoir délier ou être délié par le pardon"

Ce "monument d'inquiétude" inquiète donc encore dix ans après. Car il ne s'agit pas tant de tendre vers un "pardon", un "happy end" de l’histoire, mais de "déconstruire la prétention de la mémoire à trouver le dernier mot", selon Olivier Abel : "Car, de toute façon, le travail de l’histoire vers une réconciliation des mémoires est sans fin!" Tel est paradoxalement le sens de l'histoire.

"Pour pouvoir lier promesse, encore faut-il pouvoir délier ou être délié par le pardon." Question du pardon que Paul Ricoeur n’eut de cesse de disputer, avec Vladimir Jankélévitch et Jacques Derrida notamment. Question qui fait toujours débat pour Frédéric Worms, en ce qu’elle ressurgit, retour du refoulé, sur le devant de la scène culturelle. "Tous les ans, un livre (Les Bienveillantes de Jonathan Littell), un film (La Rafle de Rose Bosch), interrogent encore nos représentations du passé."

Selon lui, le débat historique et politique que nouait La Mémoire, l’histoire, l’oubli est donc toujours à l’oeuvre dans les résurgences culturelles. En atteste L'Holocauste comme culture d'Imre Kertész, qui reçut le prix Nobel. Critique, Frédéric Worms émettait quelques objections vives à l’encontre de La Mémoire, l’histoire, l’oubli, en ce que l’oeuvre ne tenait pas suffisamment compte des puissances du récit, ou n'allait pas jusqu'au bout de l'ébranlement des catastrophes du XXe siècle.

Le manuscrit caché au fond d'un tiroir

"Mais quand j'ai découvert Vivant jusqu'à la mort, je me suis dit : «C'est là que ça se passe.» C'est seulement dans ce texte posthume publié en 2007, deux ans après la mort de Paul Ricoeur, qu'on découvre un travail intime de mémoire." Ce manuscrit caché dans un tiroir - trace de l'écriture pour soi - révèle que le philosophe ne se confrontait pas seulement à la mémoire collective mais aussi à l'imagination individuelle de la mort, ce qu'il appelle "l'imaginaire de la mort".

Chacun de nous obnubilé par ce passé collectif devrait tendre vers une réconciliation pour consentir à sa propre mort. Une "réconciliation difficile mais pas impossible", conclut-il. "Sous l’histoire, la mémoire et l’oubli. Sous la mémoire et l’oubli, la vie. Mais écrire la vie est une autre histoire. Inachèvement", ponctuait Paul Ricoeur.

 

 

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