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Le blog de Christophe Lamoure

Michael Foessel

9 Juin 2012 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Textes

SOURCE :

http://www.liberation.fr/politiques/2012/05/13/reconcilier-l-egalite-et-la-raison_818427

 

Réconcilier l’égalité et la raison

Par MICHAËL FOESSEL Maître de conférences à l’université de Bourgogne.

 

 

La victoire de François Hollande ressemble à une ruse de l’histoire. La gauche l’emporte alors que la campagne électorale et le premier tour de l'élection présidentielle ont confirmé que la France demeure idéologiquement marquée à droite. Bien plus, c’est désormais une droite totalement décomplexée qui donne le la du débat politique. On a, par exemple, demandé à plusieurs reprises au candidat socialiste s’il y avait «trop d’immigrés en France». Il aurait pu refuser de répondre à une question aussi tendancieuse ou suggérer aux journalistes qui la lui posaient de se mettre un instant à la place de ceux qui devraient se sentir «en trop». Prudemment, il a choisi d’improviser une réponse. Comme si le moment n’était pas encore venu de déconstruire les pseudo-évidences qui structurent la politique française depuis au moins cinq ans.

 

Cette élection dans un contexte idéologique aussi hostile à la gauche doit beaucoup à l’antisarkozysme. Cela n’a rien de très original : toutes les alternances se sont faites sur le discrédit des équipes sortantes. La vraie question est de savoir de quoi l’antisarkozysme est le nom. Le résultat du Front national indique malheureusement que le rejet des lois sécuritaires, de la politique d’immigration et des tendances autoritaires de ce quinquennat n’en constitue pas le principal vecteur. Il est plus probable que Nicolas Sarkozy a perdu l’élection de 2012 dans les premiers jours de son mandat, quelque part entre le Fouquet’s et le yacht de Vincent Bolloré.

 

On peut être de droite et aimer la discrétion. François Hollande l’a compris et c’est pourquoi il a eu l’intelligence de promouvoir la «normalité» au rang de vertu politique. Cette modestie affichée a reçu l’approbation de nombreux Français qui avaient le désir de sortir d’un cauchemar, pas celui de rêver. Parmi eux, les plus engagés se sont retrouvés à la Bastille pour montrer que leur soulagement était aussi une joie positive. Mais la comparaison avec mai 1981 s’arrête là. C’est seulement du bout des lèvres que l’on évoquait la réunion du «peuple de gauche». Quant au nouveau président, il a dédié sa victoire au «peuple de France», une adresse plus consensuelle et moins risquée.

 

L’élection de Hollande constitue donc une entorse au théorème de Gramsci selon lequel l’hégémonie culturelle conditionne la victoire politique. Nicolas Sarkozy s’était, paraît-il, inspiré du philosophe italien marxiste pour mener sa campagne de 2007. De ce point de vue, il a réussi au-delà de ses espérances (et de nos craintes), même si son triomphe dans les têtes s’est finalement soldé par un échec électoral. Une fois que l’on s’est réjoui de cette défaite, la question reste pendante de savoir comment la gauche va entamer la reconquête des idées dans la situation la plus défavorable : l’exercice du pouvoir.

 

Quoi que l’on pense de son programme, Jean-Luc Mélenchon a axé son discours sur le besoin de retrouver la fierté d’être de gauche. «Ne baissez plus les yeux» a été le leitmotiv moral de ses discours. Au moins autant que par ses qualités de tribun, l’écho rencontré par Mélenchon s’explique par le désir identitaire d’une partie de la gauche. Après trente ans de captation néolibérale du «réel», il reste donc possible de décrire le monde avec d’autres mots que ceux de la finance et du conservatisme national.

 

Pour Hollande, le problème est tout autre. Dès lors qu’il a été élu, il n’a plus vocation à décrire le monde, mais à essayer de le transformer. Si le nouveau président décide d’engager la bataille des idées, il devra le faire sur le terrain des faits et dans un contexte économique qui limite considérablement les marges de manœuvre. Les impératifs étroitement gestionnaires plaident, une nouvelle fois, pour l’abandon des promesses électorales et l’ajournement de la refondation idéologique. Ce serait la pire solution car, quels que soient les aléas électoraux, cela condamnerait la gauche à demeurer honteuse, même dans la victoire. Mais la crise européenne sera peut-être l’occasion d’une seconde ruse de l’histoire. Contrairement au néolibéralisme qui fait du marché et de la concurrence la réponse à tous les problèmes politiques, la gauche ne dispose pas d’un modèle pour conduire les hommes à des objectifs acceptables par tous. Michel Foucault constatait déjà qu’«il n’y a pas de gouvernementalité socialiste», c’est-à-dire d’art de gouverner alliant l’exigence de justice sociale avec la prise en compte des pratiques individuelles. Dans ce domaine, tout est à inventer : le rapport aux institutions, un usage non individualiste de la liberté, des désirs qui ne se limitent pas au calcul d’intérêts.

 

Partout en Europe, le gouvernement par le marché fait la preuve de son inefficacité. Devant cet échec qui est d’abord le sien, la droite française est sur le point de réaliser sa mue idéologique vers le nationalisme rance. L’élection de Hollande ouvre peut-être une issue, précisément parce qu’elle est désenchantée. Pour la première fois de son histoire, la victoire de la gauche ne commence pas avec le rêve, mais avec la nécessité impérative de résoudre des problèmes concrets. Condamnée à être inventive, elle parviendra peut-être à réconcilier l’égalité et la raison. Puisque son utopie ne fait plus recette, que la gauche essaie au moins de redéfinir le réel.

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