Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le blog de Christophe Lamoure

MARC-AURELE ET EPICTETE VUS PAR ALAIN

15 Janvier 2011 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Textes

 

alain-classe.gif

« Les Entretiens d’Epictète et les Pensées de Marc-Aurèle sont deux livres que l’on ne voit pas souvent aux vitrines, d’abord parce que les éditeurs craignent de les garder dans leurs casiers, et ensuite parce que le public les rafle aussitôt. Mais les éditeurs sont assourdis par les auteurs ; ils ne songent pas assez à ceci que la Bible est le plus grand succès de librairie que l’on ait connu ; et la Bible n’est pourtant que le poème de la Fatalité ; c’est le livre du passé. Ceux dont je parle furent toujours le bréviaire des esprits indociles ; sur la planchette du militant ils devraient être en bonne place ; livres des temps nouveaux, jeunes aujourd’hui et dans tous les siècles. « Je suis du monde », disait Epictète.

Livres révolutionnaires, dans le sens le plus profond. Non point, direz-vous, mais plutôt manuels de résignation, bons pour les vieux et les malades. C’est ce que je ne crois point du tout. La sagesse catholique a marqué ces livres redoutables de la marque qui leur convient, l’orgueil. Il s’y trouve à chaque page le refus de croire et la volonté de Juger. Oui, tout est laissé à César ; ce corps faible et misérable est laissé à César, et presque jeté ; mais la liberté de nier, d’affirmer, d’estimer, de blâmer est sauvée toute. Jamais la résistance d’esprit ne fut plus dépouillée de moyens étrangers ; mais, par une conséquence immédiate, jamais César ne fut mis plus nu. Car sur quoi règne-t-il ? En apparence sur ces corps qu’il tire et pousse ; en réalité sur des esprits faibles, qui ne savent point obéir sans approuver. Aussi César cherche l’approbation ; il ne cherche même que cela ; c’est l’esprit qu’il veut tenir. Mais comment ? Par ses gardes et par ses menaces ? Cela fait rire. Dès que le plus faible des hommes a compris qu’il peut garder son pouvoir de juger, tout pouvoir extérieur tombe devant celui-là. Car il faut que tout pouvoir persuade. Il a des gardes, c’est donc qu’il a persuadé ses gardes. Par un moyen ou par un autre, promesse ou menace ; si les gardes refusent de croire, il n’y a plus de tyran. Mais les hommes croient aisément ? Ils soumettent leur jugement aux promesses et aux menaces ? Nous ne le voyons que trop. Ce n’est pas peu de dissoudre d’abord cette force politique, qui se présente à l’esprit sous les apparences d’une force mécanique. Toute force politique agit par les esprits et sur les esprits. Les armées sont armées par l’opinion. Dès que les citoyens refusent d’approuver et de croire, les canons et les mitrailleuses ne peuvent plus rien.

Mais quoi ? Faut-il donc que je persuade à mon tour ces hommes épais qui forment la garde ? Non. C’est commencer mal. Commence par toi-même ; car je te vois aussi épais qu’un garde, et aussi pressé qu’un garde d’adorer ce qui peut te servir ou te nuire. Qui que tu sois, tu fais partie de la garde ; ce mercenaire, qui est toi-même, commence dans le plus grand secret à éveiller ou à réveiller son lourd esprit. Qu’il découvre cette vérité étonnante et simple, c’est que nul au monde n’a puissance sur le jugement intérieur ; c’est que, si l’on peut te forcer à dire en plein jour « il fait nuit », nulle puissance ne peut te forcer à le penser. Par cette seule remarque la révolte est dans la garde, la vraie révolte ; la seule efficace. César tremble en son intérieur lorsqu’il se dit que toutes les menaces et tous les bienfaits n’ont peut-être pas encore assuré la moindre croyance dans cet homme froid, obéissant, impénétrable. Avant d’apprendre à dire non, il faut apprendre à penser non. Si donc vous apercevez parmi les livres nouveaux ce rare Epictète à couverture bleue, faites comme j’ai fait hier ; rachetez l’esclave. »

 

Alain, Propos sur des philosophes, chap. LXV.

 

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article