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Le blog de Christophe Lamoure

LPPQF (3)

24 Septembre 2011 , Rédigé par Christophe Lamoure

 

En second lieu, il me semble décisif de s’arracher au règne du relativisme selon lequel tout se vaut, que ce soit en matière d’idées, de conduites ou de mœurs. Une telle conviction décourage par avance tout choix puisque rien n’a de valeur éminente, ou bien elle conduit l’individu à fonder ses choix sur ce qu’il y a en lui de moins personnel, ses impulsions premières, ses attirances immédiates, ses pulsions les plus archaïques. Tout le sens de l’éducation paraît au contraire de donner à chacun les moyens de faire des choix judicieux, enrichissants, nobles et courageux, en l’encourageant à poursuivre la satisfaction, non de ses instincts plus ou moins élaborés, mais celle d’exigences plus hautes, orientées vers le goût de la beauté, de la vérité et de la justice. De ce point de vue, la recherche de la vérité apparaît comme le critère véritable d’une démarche authentiquement philosophique. Renoncer à l’exigence de vérité est une autre manière de rompre avec la philosophie. C’est sans doute le cœur, non exclusivement rationnel, de la philosophie : le goût de la vérité. Le philosophe est convaincu qu’il ne saurait y avoir de vie sensée et digne d’être vécue hors de l’exigence de vérité.

Dans cette optique, la philosophie joue un rôle de premier ordre car, en cultivant la raison, elle contribue à libérer l’individu des illusions qui l’égarent vers des choix sans avenir ni satisfaction réelle et elle affermit et approfondit par la fréquentation des grands auteurs et des grandes œuvres son désir de vérité, de beauté et de justice.

Le refus du relativisme ne conduit pas à condamner les choix des autres mais à assumer les siens propres avec le plus de lucidité et de détermination possibles afin, encore une fois, que notre vie soit sensée et digne d’être vécue. Reconnaître la diversité et la richesse des cultures, des points de vue, des modes de vie et de pensée, est sans doute une bonne chose, à condition que cela ne justifie pas l’abandon de son propre point de vue, à condition que cela ne justifie pas de renoncer à fonder sa vie et sa pensée sur ce que l’on juge être le meilleur, même si cela est difficile. C’est d’ailleurs une forme étrange de respect de l’autre que de l’abandonner à ses particularismes, respect qui ressemble à s’y méprendre à de l’indifférence. Le dialogue et l’ouverture aux autres ne doivent pas s’accommoder d’un affaissement sur le mol oreiller du relativisme, ils doivent au contraire se nourrir du souci commun et partagé de devenir le plus humain possible. Dans cette perspective, le désir de beauté, de justice et de vérité doit faire l’objet de toutes nos attentions et être cultivé de préférence à tout autre. Le philosophe Léo Strauss souligne que l’éducation consiste en une libération de la vulgarité et il précise :

« Les Grecs avaient un mot merveilleux pour « vulgarité » ; ils la nommaient apeirokalia, manque d’expérience des belles choses ».

La philosophie inspire une éducation qui donne l’expérience des belles choses.


Ces remarques introduisent au troisième principe qui guide la quête philosophique. En effet, une telle attitude implique que nous nous considérions comme des héritiers, autrement dit que nous nous inscrivions dans une continuité par rapport aux hommes du passé. Nous recevons la culture comme un legs dont nous avons à prendre soin, que nous devons méditer, dont nous devons nous inspirer et que nous avons à transmettre à ceux qui viennent après nous. Nous appartenons à une totalité qui nous dépasse et, dès lors, nous devons résister à la tentation de nous regarder comme l’origine et la fin de toutes choses. Cette totalité est à la fois historique et naturelle. Nous sommes liés à une histoire que nous prolongeons en cherchant, chacun à son échelle et dans la mesure de ses possibilités, à y faire triompher les valeurs que nous jugeons les plus désirables. Nous sommes aussi liés à la nature qui nous a fait naître et dont dépend notre existence et toute vie, raison pour quoi nous devons la préserver et la regarder comme l’élément régulateur de notre action.

Héritier d’une certaine histoire, héritier d’un certain monde, le sens et la dignité de notre existence peuvent être interprétés comme résultant de notre aptitude et de notre volonté de rendre cette histoire et ce monde de plus en plus habitables, de plus en plus hospitaliers. Régler la conduite et la pensée sur une telle ambition inscrit l’existence de chacun dans une dimension sensée et digne.


Quatrième et dernier élément que je voudrais évoquer ici : une des opinions les plus nocives qui, aujourd’hui, rencontre un certain succès consiste à décrire l’être humain comme un être égoïste, exclusivement préoccupé de lui-même, violent, soucieux de son seul intérêt personnel et, à ces divers titres, ne devant inspirer que défiance et méfiance. Je ne crois pas que l’autre soit pour moi nécessairement une source de menace, ni qu’il soit animé par un irréductible désir de me soumettre à la loi de son caprice, ni enfin qu’il agisse systématiquement par calcul.

Personne n’est naïf au point de se figurer que les autres veulent toujours son bien et sont incapables de méchanceté, de rouerie ou de malveillance. Mais, si tous nous avons fait des expériences nous révélant cette face sombre de l’être humain, celle de l’autre mais aussi bien la nôtre, tous nous avons aussi fait des expériences nous révélant sa générosité, sa bienveillance ou sa confiance. Ce sont mêmes de telles rencontres avec des personnes qui nous ont témoigné un attachement dénué d’arrière-pensées qui ont permis de faire surgir et de développer une certaine confiance en soi, sans laquelle il n’est rien possible d’entreprendre. Simplement, cette confiance en l’autre ne peut s’affirmer que sur le fond d’un sens moral élémentaire, inséparable d’une certaine éducation. Ce que Georges Orwell nomme la common decency et qui consiste en une certaine loyauté, dans le respect de la parole donnée, l’honnêteté, la défense du faible, le respect de l’autre quel qu’il soit, le secours apporté aux plus démunis. Seule une société qui se fait un impératif de transmettre ces valeurs élémentaires peut se prétendre humaine. La philosophie cultive le souci de l’autre et favorise ainsi l’émergence d’une communauté humaine fondée essentiellement sur des relations de solidarité. Elle a parfois même rêvé d’une société d’amis.


Me voilà parvenu au terme de mon propos. J’ai défini la philosophie comme la poursuite d’une vie sensée et digne d’être vécue et j’ai indiqué quatre principes qui fondent une telle entreprise :

  • cultiver les besoins de la raison et renforcer ainsi la passion de comprendre ;

  • donner le goût de la vérité, de la beauté et de la justice, régler le désir sur des exigences hautes ;

  • révéler l’héritage que les générations passées ont constitué, renforcer le sentiment de la solidarité à leur égard et s’efforcer de le faire fructifier ;

  • favoriser l’émergence de relations morales et solidaires avec les autres.

On s’en sera aperçu, l’idée que je me fais de la philosophie consiste en un certain usage de la pensée pour conduire son existence. Elle doit avoir des incidences pratiques et déterminer une certaine façon d’être tout autant qu’une certaine façon de penser.

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