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Le blog de Christophe Lamoure

LPPQF (2)

24 Septembre 2011 , Rédigé par Christophe Lamoure

 

En premier lieu, il me paraît impératif de reconnaître à côté des besoins, légitimes, du corps, les besoins, tout aussi légitimes, de la raison1. Notre civilisation est très attentive aux besoins du corps, que ce soit pour ce qui touche à l’hygiène, à la santé, à l’esthétique ou à la forme. Elle nous presse de cultiver notre corps, de le soigner (quitte d’ailleurs, à restreindre la liberté individuelle en adoptant des lois qui interdisent des comportements jugés dangereux pour la santé), de le laver, de le rendre beau et fort2. Par contre, elle est beaucoup plus silencieuse, beaucoup plus discrète sur les besoins de la raison et les manières de les satisfaire. Autant elle est directive et autoritaire pour ce qui regarde le corps, autant elle est évasive et libérale en ce qui regarde la raison. Étrange partage qu’il vaudrait la peine d’envisager de façon approfondie.

N’y a-t-il pas lieu de prendre soin de notre raison, de la développer, de la fortifier ? C’est le propre de la philosophie que de cultiver la raison en chaque individu, de telle sorte que chacun puisse en venir à penser par lui-même, en pleine autonomie. La santé de la raison, sa force et sa beauté dépendent des soins dont on l’entoure, des exercices auxquelles on la soumet. On rétorquera peut-être que jamais nous n’avons connu une époque aussi rationnelle, une époque octroyant une telle place au développement de la raison, à la fois sur la plan individuel et sur le plan collectif. En effet, ne vivons-nous pas à l’âge des sciences et des techniques, dont chacun peut observer quels effets pratiques extraordinaires elles induisent dans et sur nos existences ? Ne vivons-nous pas à l’âge du savoir, caractérisé par un nombre toujours plus grands d’individus accédant à la connaissance, à la culture, par l’intermédiaire en particulier de l’école et de l’université ? Époque du rationnel, de la rationalisation que notre époque, cela ne fait aucun doute, mais cela ne saurait être confondu avec une époque où règnerait la raison.

C’est le moment d’introduire une distinction essentielle entre le savoir et la pensée. Le savoir est une chose précieuse et sa diffusion une tâche importante mais, en aucun cas, le savoir ou la connaissance n’est en mesure de répondre aux questions qui concernent le sens de l’existence et ce qui la rend digne d’être vécue. On peut parfaitement être très savant et totalement démuni face à ces questions. Dans aucun traité scientifique, on ne trouvera de réponse à la question en laquelle se résume la recherche philosophique et que Platon formule avec la plus grande clarté dans un dialogue intitulé Théétète :

« Qu’est-ce que cela peut bien être : un homme ? A une semblable nature que peut-il convenir de faire ou de subir, qui la différencie des autres ? »

Autrement dit, la question philosophique fondamentale et initiale, celle dont toutes les autres découlent, est : « qu’est-ce que vivre en homme ? » Cette question ne relève pas de la science, elle appelle une méditation, un travail de la pensée, propre à la philosophie.

Une autre distinction permet de saisir la dimension propre où la raison philosophique s’exerce. Emmanuel Kant, philosophe allemand du 18ème siècle, en est l’auteur. Il propose de rattacher la pratique des sciences à l’exercice d’une faculté propre qu’il nomme : l’entendement. L’entendement est la faculté de la connaissance, celle par laquelle nous parvenons, grâce au jeu et à l’application de certains concepts sur la matière des données sensibles que nous percevons dans l’espace et dans le temps, à introduire dans l’ordre des phénomènes des relations rationnelles. Cette entreprise trouve son point de réalisation dans la formalisation et la formulation de lois censées gouverner le cours de la nature. La philosophie, quant à elle, relève de l’usage d’une autre faculté : la raison. La raison est la faculté de la pensée, celle par laquelle nous formons des idées et non des lois, à partir d’arguments et non plus de preuves, sur des questions qui, tout en étant essentielles et inévitables, n’admettent pas de réponse objective et dogmatique. La raison, pour le dire autrement, est cette faculté en nous qui pose la question du sens et de la dignité de l’existence.

Si les sciences forment et cultivent l’entendement, la philosophie forme et cultive la raison. On peut donc vivre dans une société « savante », peuplé d’individus « savants », tout en vivant dans une société où l’on ne cultive pas la raison et par conséquent où l’on prive les individus des moyens de penser ce qui peut rendre leur existence sensée et digne d’être vécue. D’ailleurs, l’une des figures humaines les plus ordinaires et les plus répandues aujourd’hui n’est-elle pas celle de l’individu qui, quoique connaissant une foule de choses, ignore absolument et souvent douloureusement à quoi bon vivre ?

Deux principes sont donc à formuler afin de comprendre le caractère essentiel et singulier de la philosophie :

  1. les sciences répondent aux besoins de l’entendement, la philosophie répond aux besoins de la raison ; elles s’attachent à des objets différents, usent de moyens différents et visent un but différent3 ;

  2. la raison est en mesure d’éclairer chacun, dans un sens souvent original, sur les moyens de rendre sa vie sensée et digne d’être vécue.

 

Si l’un de ces deux principes est écarté, c’est de la philosophie elle-même que l’on s’écarte et, plus ou moins lucidement, c’est à une certaine idée de l’homme que l’on adhère :

Si le premier principe est écarté, alors la philosophie perd toute spécificité et toute raison d’être. Il ne demeure que l’usage scientifique des facultés de connaissance et les questions philosophiques sont soit susceptibles d’un traitement scientifique à venir dont nous ne sommes pas encore capables fautes d’un développement encore insuffisant du savoir ; soit dénuées de sens et appelées à être éradiquées au plus tôt. L’être humain dans cette perspective est un être doué de certaines compétences qu’il s’agit d’actualiser et de rentabiliser dans les meilleurs conditions possibles. Les comportements, les pensées, les discours doivent être rationalisés en vue d’une efficacité sans cesse améliorée.

Si le second principe est écarté, alors la quête philosophique tout en étant reconnue comme nécessaire est vaine dans la mesure où elle ne peut se réaliser. L’homme est considéré comme un être aux prises avec une existence qui le dépasse et dont il est condamné à ignorer à la fois les raisons et la fin. Il ne peut qu’errer, abandonné au désarroi et l’hébétude. Ou bien la foi peut le sauver, sorte de grâce qui mystérieusement vient l’arracher au doute et à l’interrogation, en tous cas, qui inscrit ce doute et cette interrogation sur le fond d’une confiance fondamentale en un sens transcendant. Il ne reste alors qu’à espérer faire parti des élus.

Pour qui refuse à la fois la représentation de l’homme comme agent rationnel en quête de profit de tous ordres et la représentation de l’homme comme être désorienté attendant le secours d’une lumière supérieure, la voie de la philosophie peut sembler la plus convenable.




1
Il ne fait pas de doute que la distinction du corps et de la raison ne va pas de soi et qu’elle doit être fondée et articulée. Cependant, dans le cadre limité de ce texte, j’indique que je la mobilise dans la mesure où, sur le plan des pratiques, comportements et discours ne cessent d’y renvoyer et d’en jouer comme d’un critère de discrimination décisif. Outre, donc, que sur un plan philosophique, je ne pense pas qu’on puisse ignorer la spécificité de la raison dans l’ordre du corps, sur le plan de l’examen de la réalité sociale, en ignorant cette grande opposition du corps et de la raison, on s’interdirait de rendre lisibles et intelligibles certaines stratégies discursives et éthiques.

2 Bien entendu, il faudrait s’interroger et examiner les raisons pour lesquelles un tel discours et de telles injonctions sont mis en avant.

3 Si le but de la philosophie est de permettre une existence sensée et digne d’être vécue, les sciences semblent de plus en plus s’orienter vers une double visée : d’une part, connaître mieux les phénomènes naturels et d’autre part, accroître le pouvoir des hommes sur ces phénomènes.

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