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Le blog de Christophe Lamoure

Les théorèmes du moi de Nicolas Grimaldi

4 Juin 2013 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Revue de presse

SOURCE :

http://www.elle.fr/Societe/Les-enquetes/Nicolas-Grimaldi-Pourquoi-les-philosophes-ne-s-interessent-ils-pas-a-l-amour-2455199

 

Merci à MFH.

 

 

En 1968, le philosophe Nicolas Grimaldi a quitté Paris pour acheter ce qui était alors une ruine : l’ancien sémaphore de Socoa. De là, depuis plus de quarante ans, il observe les vagues et la baie de Saint-Jean-de-Luz, et, surtout, huit heures par jour, il écrit. A 80 ans, en dépit de sa solitude choisie, Nicolas Grimaldi n’a rien d’un misanthrope : politesse exquise, souci de l’autre, langue d’une tenue irréprochable émaillée de nombreux imparfaits du subjonctif – sans apprêt dans sa bouche car « la concordance des temps l’exige ». C’est un homme en pleine forme, quasiment athlétique, qui escalade quatre à quatre les marches de son phare. Sa voix s’échauffe, sa parole se fait ample et rapide, ses mains accompagnent ses propos, et on imagine sans peine l’excellent professeur de philosophie qu’il dut être au lycée et en khâgne, mais aussi dans les universités de Brest, Poitiers, Bordeaux et Paris, où, à la Sorbonne, il a préparé plusieurs générations à l’agrégation de philosophie. Auteur d’une trentaine d’ouvrages sur des sujets aussi divers que l’amour, la jalousie, Descartes, le temps et, aujourd’hui, les snobismes dans « Les Théorèmes du moi » (éd. Grasset), Nicolas Grimaldi est un homme discret. Rencontre avec un Robinson Crusoé du XXIe siècle.

 

 

ELLE. Travaille-t-on différemment face à l’océan ?
Nicolas Grimaldi. Il me semble que je travaillerais de la même façon partout, car je tire mes points d’appui non de ce que je vois mais de ce que je lis. Quand je travaille, j’ignore ce lieu ouvert à tous les vents car je m’enferme dans une cellule. Sans doute serait-ce différent si j’étais poète.

 

ELLE. Pourquoi vous interroger sur l’amour, après toute une vie tournée vers l’histoire de la philosophie et la métaphysique ?
Nicolas Grimaldi. C’est sans doute qu’aujourd’hui je suis mieux avisé pour m’étonner encore de cette expérience si fondamentale. Il y a bien des folies dans l’homme et, entre toutes, la plus folle, la plus énigmatique est sans doute l’amour.

 

ELLE. Qu’y a-t-il de si irrationnel dans le sentiment amoureux ?
Nicolas Grimaldi. Dans l’expérience amoureuse, je suis reconnu avant d’être connu. Réciproquement, je me sens inséparable d’une personne à qui je suis prêt à vouer ma vie alors que je ne la connais pas. Le seul intérêt qu’elle me porte me la rend intéressante.

 

ELLE. Tout amour est donc un coup de foudre ?
Nicolas Grimaldi. J’aimerais distinguer deux types de coups de foudre. Le premier, c’est dans l’instant même de la rencontre une telle illumination qu’elle est à la fois un embrasement et un foudroiement. Un exemple : au début de « Roméo et Juliette », l’enfant Juliette n’a pas encore traversé la rue qu’elle demande à sa nourrice que sa tombe soit gravée si elle n’épouse pas ce garçon. La deuxième figure, souvent décrite par Simenon, est celle de deux naufragés de la vie, deux solitaires errants qui se rencontrent accidentellement et qui, malgré le jugement négatif qu’ils ont l’un pour l’autre, sont aimantés pour la vie. En une nuit, ils éprouvent une transe voluptueuse qui anéantit tout passé, efface tout avenir et rend caduc leur esprit critique : c’est l’expérience de l’absolu. Toute la virtuosité de l’érotisme consiste en cela : faire durer ce qui ne peut pas durer.

 

ELLE. On n’imagine pas un philosophe spécialiste de Descartes s’appuyer sur Simenon !
Nicolas Grimaldi. J’ai découvert Simenon quand j’enseignais à Poitiers. Un Simenon, c’est un Paris-Poitiers en train ! Il est l’un des plus grands romanciers car il s’efface derrière ce qu’il raconte. Si la littérature m’intéresse pour étudier le lien amoureux, c’est qu’il n’y a aucune référence philosophique possible, malgré « Le Banquet » de Platon. Il est assez saisissant de voir la cécité des philosophes en ce qui concerne l’amour.

 

ELLE. Pourquoi l’ignorent-ils ?
Nicolas Grimaldi. Parce qu’ils rationalisent… Or, l’amour est sans raison. Dès qu’on cherche des raisons d’aimer, c’est qu’on n’aime plus ou pas.

 

ELLE. Aujourd’hui, où l’être aimé se déniche sur les sites Internet, y a-t-il encore de la place pour le coup de foudre ?
Nicolas Grimaldi. On choisit sur Meetic comme un propriétaire choisit son locataire : il faut que son revenu soit stable comme son humeur. On peut aussi considérer l’amour comme un sport ou un divertissement : ce que l’on cherche, par conséquent, est un partenaire et ça n’engage à rien. Pourquoi ne pas le faire sur les réseaux sociaux ? Ou encore, on est à l’affût d’un associé qui soit un bon père, une bonne mère. Enfin, on peut être en quête de ce qu’on appelle l’âme sœur : on cherche à trouver son identité dans l’autre.

 

ELLE. Pourquoi vous intéresser au snobisme dans votre nouvel ouvrage ?
Nicolas Grimaldi. Parce que j’observe un nouveau snobisme qui consiste à faire croire que l’on est comme tout le monde. Il y a cinquante ans, un homme politique peu cultivé aurait eu le plus grand souci de persuader le monde qu’il était un grand lecteur de Madame de La Fayette. De nos jours, ce même homme ne craint pas de se déconsidérer en déclarant qu’on perd son temps en la lisant. Etre comme tout le monde devient le dernier chic. J’ai été également saisi par la vision d’un ancien Premier ministre se glissant entre les travées du Stade de France pour assister à l’arrivée de Johnny Hallyday en hélicoptère. C’est comme si j’avais vu Madame de Maintenon se rendre au Moulin-Rouge pour admirer la Goulue.

 

ELLE. Dans « Les Théorèmes du moi », vous distinguez le snob du dandy. Qu’est-ce qu’un dandy ?
Nicolas Grimaldi. Ce qui caractérise le dandy, c’est son élégance hyperbolique et invisible. Il est inimitable en cela. Il y a ce mot très célèbre de Brummell, à qui un ami louait son élégance : « La preuve que je ne le suis pas tant que ça, c’est que vous l’avez remarqué. »

 

ELLE. Le dandy n’est pas forcément à la mode ?
Nicolas Grimaldi.
La mode étant ce qui s’impose pour être partagé, le dandy la récuse absolument. Il consent à en être l’instigateur, mais non à la suivre. Il est d’autant plus difficile à déceler qu’il se pique de n’être pas reconnaissable.

 

ELLE. Pourquoi le dandy est-il toujours un homme ?
Nicolas Grimaldi. Je parviendrais à citer des femmes élégantes, mais pas des femmes dandys. Il est vrai que, de mon phare, je ne vois personne ! Le dandysme se développe sur un échec social. Les chaos de l’histoire expulsent cet homme de sa société, il n’y a plus sa place, il s’en retire, n’attend plus de régner que sur lui-même. Si les femmes n’ont pas connu la tentation du dandysme, c’est qu’on ne peut pas être expulsé d’une société à laquelle on n’appartient pas.

 

ELLE. A travers le dandy, vous venez de faire votre autoportrait !
Nicolas Grimaldi. Il est vrai que je me suis éloigné d’un monde qui n’avait plus besoin de moi après Mai 68, épisode qui ne pouvait se produire que dans un monde frivole, donc bourgeois ! A l’époque, j’étais socialiste, j’ai rendu ma carte. Mais, tant que j’étais professeur, j’ai toujours pris soin d’être à l’heure, de rendre les copies le lendemain du jour où mes élèves me les donnaient et de ne jamais me présenter deux fois de suite avec la même tenue !

 

ELLE. Que pensez-vous de la morale laïque, qui sera enseignée à la rentrée 2015 du CP à la terminale ?
Nicolas Grimaldi. C’est ridicule. La morale est comme l’air qu’on respire. Elle ne s’enseigne que par l’exemple.

 

ELLE. Quel est le rôle d’un professeur de philosophie ?
Nicolas Grimaldi. En une année, faire vieillir les élèves de toute l’histoire de la pensée occidentale, de sorte que, à la fin de l’année, ils soient devenus contemporains d’eux-mêmes.

 

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Nathalie 18/06/2013 22:12


OUAW !!!

clovis simard 15/06/2013 22:19


La beauté des théorèmes et corollaires comparée à la beauté
des fleurs.(fermaton.over-blog.com)