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Le blog de Christophe Lamoure

LE CAS SPINOZA PAR E. LEVINAS

21 Juin 2011 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Textes

LEVINAS

 

Merci à MFH et clin d'oeil aux participants de l'atelier philosophie de Dax.

 

 

LE CAS SPINOZA1  

 

L'anathème jeté sur Spinoza par les autorités religieuses de son temps, le projet formulé par Ben Gourion de lever cette condamnation n'ont évidemment aucune significa­tion pour la gloire et l'influence de Spinoza dans le monde. Justice posthume ? Les Spinoza ne meurent pas. « On ne juge pas les vainqueurs », disait la Grande Catherine, sacri­fiant la justice au succès. On ne vole pas non plus au secours de la victoire.  

 

S'agirait-il alors de sauver l'honneur du peuple juif ? Mais le peuple juif est assez grande personne pour se per­mettre un désaccord, fût-ce avec Spinoza. Il ne faut pas se figer dans les timidités de la « Haskala » juive du XIXe siècle, qui joignait à une confiance admirable dans l'avenir du judaïsme une méfiance étrange pour toutes ses valeurs encore non vulgarisées, encore non agréées par les gentils. Défaut de la cuirasse de tant d'hommes admi­rables qui, en cinquante ans, firent l'État d'Israël ! Débar­rassés de tout « complexe d'infériorité » national, ils en dissimulent dans l'ordre spirituel où la concupiscence pour le moderne est seule sans censure. Lors d'un dîner offert à Paris à une haute personnalité politique d'Israël, l'hôte voulait faire admirer à son invité d'honneur une tra-  

 

1. Publié dans Trait d'Union, nos 34-35, décembre 1955-janvier 1956.  

 

duction yiddisch d'un Traité de Talmud. Il apprit qu'Israël n'avait besoin ni de la traduction ni de l'original. Un traité d'apiculture aurait eu plus de succès, mais sans doute aussi le Traité Théologico-Politique !  

 

La condamnation ou la réhabilitation de Spinoza con­cerne cependant le peuple juif. Il y va d'une question essen­tielle depuis l'émancipation des juifs dans le monde d'une part, et la création de l'État d'Israël de l'autre. Israélites et Israéliens se reconnaissent Occidentaux. Qu'entendent-ils retenir de l'Occident ?  

 

Occident signifie liberté de l'esprit. Toutes ses vertus et quelques-uns de ses vices en découlent. Liberté de l'es­prit, cela, d'une façon très précise, annonce le souci d'en­tretenir avec la vérité un lien intérieur : s'effacer devant le vrai, mais dans cet effacement se sentir le maître, comme le mathématicien qui s'incline devant l'évidence, conscient d'une suprême liberté. Cette coïncidence mer­veilleuse d'obéissance et de commandement, de sujétion et de souveraineté, porte un nom usé mais beau : raison. A la raison, l'œuvre de Spinoza voue un hommage suprême et certainement agréé. Sur l'intériorité des rapports rationnels, sur leur équivalence aux formes les plus hau­tes de la vie, l'Éthique jette les clartés ultimes. Le judaïsme ne saurait s'en séparer comme il ne peut tourner le dos aux mathématiques, se désintéresser de la démocratie et du problème social, comme il ne peut pas préférer aux injures que les hommes et les choses font subir à l'homme, les rapports intelligibles, le dialogue, la douceur et la paix. Le judaïsme tout entier, par-delà son credo et son ritua­lisme — au moyen de sa foi et de ses pratiques — n'a peut-être voulu que la fin des mythologies, des violences qu'elles exercent sur la raison et qu'elles perpétuent dans les mœurs. Le rationalisme ne menace pas la foi juive. Qu'importent les subtilités théologiques si les mythes sont finis ! Il est beau ce texte talmudique qui, dans l'infidé­lité religieuse, distingue deux moments : l'abandon de la  

 

   

 

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vérité et l'attachement au mythe. Les deux fautes se suc­cèdent peut-être, elles ne se confondent pas. Scandale des âmes pieuses, les juifs sans pratiques et qui se croient athées restent juifs tout de même. Pour combien de temps encore ? La question se pose en effet. Elle est grave. Les réserves morales accumulées au cours de longs siècles de maîtrise de soi, de souffrances et d'études se manifestent encore comme un discernement instinctif du juste et de l'injuste. D'où une certaine hiérarchie de valeurs qui sem­ble naturelle aux uns et une certaine vision de l'histoire qui transporte les autres. L'histoire des idées est, de nos jours, la théologie sans Dieu qui fait vibrer religieusement les âmes incrédules, le jardin secret où fleurissent, à leur rang, les valeurs fondamentales. Sur cette histoire des idées, Spinoza exerça une influence décisive et antijuive. Il ne s'agit pas de la critique biblique qu'il a inaugurée. La critique biblique ne ruine qu'une foi ébranlée. La vérité des textes éternels ne ressort-elle pas davantage quand on leur refuse la caution extérieure d'une révélation drama­tique et théâtrale ? Étudiés pour eux-mêmes, n'attestent-ils pas la valeur divine de leur inspiration, le miracle pure­ment spirituel de leur réunion ? Miracle d'autant plus miraculeux qu'il s'agit de fragments plus nombreux et plus disparates. Merveille d'autant plus merveilleuse que le rabbinisme y trouve un enseignement concordant. De la lecture de ces textes, peut se nourrir une fidélité au judaïsme : la certitude que l'Ancien Testament apporte les termes définitifs de la civilisation, que ses formes peuvent évoluer sans qu'il faille renouveler les modes de les pen­ser, que toutes les catégories sont d'ores et déjà données, que l'Ancien Testament achève l'histoire et est par consé­quent moderne, que ses vérités n'appellent plus de nou­velles révélations. Dans ce sens, Herman Cohen, à qui un chrétien demandait s'il n'avait pas la nostalgie de Jésus, citait le psalmiste : « Dieu est mon berger, il ne me man­que rien. »  

 

   

 

Nous sommes entièrement de l'avis de notre regretté et admirable ami Jacob Gordin : il existe une trahison de Spi­noza. Dans l'histoire des idées, il a subordonné la vérité du judaïsme à la révélation du Nouveau Testament. Celle-ci, certes, se dépasse par l'amour intellectuel de Dieu, mais l'être occidental comporte cette expérience chrétienne, fût-ce comme étape.  

 

Dès lors saute aux yeux le rôle néfaste joué par Spinoza dans la décomposition de l'intelligentsia juive, même si pour ses représentants, comme pour Spinoza lui-même, le christianisme n'est qu'une vérité pénultième, même si l'adoration de Dieu en esprit et en vérité doit encore sur­monter le christianisme. La reconnaissance des Évangi­les comme d'une étape inévitable sur la route de la vérité, importe plus de nos jours que la profession même du credo. Judaïsme préfigurant Jésus — voilà par où le spi-nozisme fit accomplir au judaïsme irréligieux un mouve­ment auquel, religieux, il s'opposait pendant dix-sept siè­cles. A combien d'intellectuels juifs détachés de toute croyance religieuse la figure de Jésus n'apparaît-elle pas comme l'accomplissement des enseignements des prophè­tes, même si à cette figure ou à ces enseignements succè­dent, dans leur esprit, les héros de la Révolution française ou le marxisme. A un Léon Brunschvicg, dont nous véné­rons la mémoire, à un Jankélévitch que nous admirons, la citation du Nouveau Testament est bien plus familière que celle de l'Ancien, et c'est souvent celle-là qui éclaire celle-ci.  

 

Il n'y a peut-être pas menace de prosélytisme quelcon­que dans une société où les religions ont perdu de leur rayonnement et font partie de l'ordre privé comme les pré­férences esthétiques et les goûts culinaires. Encore que  

 

   

 

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le christianisme soit en Europe la religion des forts, l'hu­milité de bon ton, et que les temps soient révolus, où, selon Reinach, la conversion ne conférait que l'avantage d'être mal reçu dans les salons. Grâce au rationalisme patronné par Spinoza, le christianisme triomphe subrepticement. Conversions sans le scandale de l'apostasie ! Des gens sou­vent remarquables et aimés, comme ces combattants dont Gédéon n'a pas voulu pour son combat, se croient des cer­titudes qu'ils démentent par leurs réflexes. Les penseurs qui, au lendemain de l'Émancipation, conçurent un Occi­dent sans christianisme, comme Salvador en France, res­tèrent sans disciples. L'œuvre récente de Franz Rosenz-weig, dont l'hommage au christianisme consiste à lui indi­quer un destin différent de celui que le judaïsme accom­plit jusqu'au bout, demeure ignorée. La pensée intime des intellectuels israélites de l'Occident baigne dans une atmosphère chrétienne. Aura-t-il donc fallu la perte du sen­timent religieux dans le monde pour que des juifs soient sensibles au triomphe du Galiléen ? Savent-ils encore que nos grands livres, de plus en plus ignorés, révèlent une Synagogue qui ne se sent point de bandeau sur les yeux ? Que Spinoza, dans ses études juives, n'a peut-être eu que des maîtres sans envergure ? Hélas ! l'hébraïsme, de nos jours, est une science si rare qu'on ne se l'imagine plus quelconque ni médiocre.  

 

 

 

 

 

 

Le procès dure depuis deux mille ans. En proposant la révision de celui de Spinoza, Ben Gourion entend-il met: tre en cause — plus efficacement que les missionnaires qui s'installent en Israël — la grande certitude de notre histoire, qui en fin de compte, pour M. Ben Gourion lui-même, conserva une nation à aimer et la chance d'un État à bâtir ?

 

Israël ne se définit pas par l'opposition au christianisme, pas plus qu'il ne se définit par l'antibouddhisme, l'anti-islam ou l'antibrahmanisme. Il consiste plutôt à vouloir l'entente avec tous les hommes qui se rattachent à la morale. Il veut cette entente, en premier lieu avec les chré­tiens et les musulmans, nos voisins, nos compagnons en civilisation. Mais la base de cette civilisation est la Rai-

 

 

son que les philosophes grecs ont révélée au monde. Nous sommes intimement persuadés que, d'une façon autonome et plus glorieuse encore, le mosaïsme prolongé et inter­prété par le rabbinisme y mena Israël ; nous sommes inti­mement persuadés que le christianisme a une autre ins­piration ; nous sommes donc intimement persuadés que nous avons encore plus de chance de trouver un rationa­lisme sans mélange chez Platon et chez Aristote que chez Spinoza. Toutes ces convictions intimes nous pourrions les garder pour nous si, depuis deux mille ans, les théolo­giens chrétiens ne se donnaient pas pour réalisateurs, per-fectionneurs, accomplisseurs du judaïsme, comme ces kantiens qui, dans leurs études, parachèvent Kant et ces platoniciens qui améliorent Platon. Ah ! les ouvriers de la onzième heure !

 

Notre sympathie pour le christianisme est entière, mais elle reste d'amitié et de fraternité. Elle ne peut pas deve­nir paternelle. Nous ne pouvons pas reconnaître un enfant qui n'est pas le nôtre. Contre ces prétentions à l'héritage, contre son impatience d'héritier, vivants et sains, nous protestons.

 

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JPCC 25/11/2014 15:36

E Lévinas a-t-il écrit à Ben Gourion à ce sujet? Avons-nous le texte de la lettre?