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Le blog de Christophe Lamoure

LA PENSEE OU LA VIE

31 Août 2010 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Textes

 

 

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Une démarche philosophique peut emprunter deux voies différentes, au moins. Ces deux démarches usent du même moyen, la raison, mais elles visent des fins distinctes : l'une vise par la pensée à mieux comprendre le monde, les autres et soi-même tandis que l'autre vise par la pensée à transformer la vie pour la rendre meilleure. Autrement dit, dans la première perspective, celui qui fait de la philosophie peut espérer changer sa pensée et lui acquérir rigueur, précision, lucidité, finesse... et dans la seconde perspective, celui qui fait de la philosophie peut espérer changer sa vie et lui donner plus de saveur, de plaisir, de joie, voire de bonheur. On reconnaît deux conceptions de la philosophie, la philosophie comme art de penser et la philosophie comme art de vivre.

 

A mon sens, la pensée peut changer la pensée mais elle ne peut pas, à elle seule, changer la vie. C'est la doter de pouvoirs exorbitants que d'imaginer qu'elle suffise à transformer un mode de vie déterminé. Il y a une distance, une béance entre la vie et la pensée. Quelque chose d'irréductible fait que je peux bien penser que tel mode de vie serait plus favorable à ma réalisation que mon mode de vie actuel sans que pourtant je parvienne à changer durablement ma façon d'être et de faire. Comme un point aveugle tient vie et pensée dans un rapport distant, en tous cas distinct.

 

On dira alors qu'une telle optique disqualifie la philosophie comme art de vivre, c'est-à-dire exclut toute une tradition riche et remarquable. En premier lieu, cette tradition, si elle est écartée dans son ambition de changer la vie, n'en demeure pas moins précieuse dans la mesure où elle apporte aussi un ensemble original et profond de considérations touchant à notre condition et permet à ce titre de mieux comprendre le monde, les autres et soi-même. En second lieu, peut-être cette tradition doit-elle être appréhendée autrement afin de rendre justice à cette ambition de changer la vie. A savoir, cette tradition n'ancrait-elle pas la philosophie dans une autre dimension qui, seule, lui donnait sens et vérité. La philosophie n'était-elle pas envisagée et comprise comme un passage, une étape, un moyen, nécessaires, de progresser vers une autre dimension qui seule donnait à l'existence humaine sa plénitude. Par la philosophie, on se fraie un chemin vers le Cosmos, vers Dieu, vers le bonheur, vers le plaisir..., tous objets qui ne se confondent pas avec la pensée, qui affectent, au-delà de la pensée, la vie elle-même et qui sont regardés comme supérieurs à la pensée, comme ce qui donne à la pensée sa mesure et sa fin.

 

Cette conception de la philosophie discerne une réalité supérieure, un bien souverain, une fin existentielle, une utopie politique, autrement dit une valeur transcendante à laquelle la démarche philosophique est ordonnée et subordonnée. Par conséquent, cette dernière n'a de sens et d'intérêt qu'à servir et à hâter la compréhension, la reconnaissance et la réalisation de ce qui apparaît comme la clé d'une vie aboutie, d'une humanité achevée, d'une communauté harmonieuse. On comprend que dans cette perspective si l'on découvre un moyen plus efficace, plus rapide, plus sûr, plus adapté que la philosophie pour faire advenir ce bien désiré alors on délaissera la philosophie au profit de ce nouveau moyen et ce sera la religion, la scientisme, le marxisme, le technicisme, la psychanalyse, les thérapies comportementales, le bouddhisme...

 

On comprend aussi pourquoi une telle idée de la philosophie ne peut manquer d'entrer en conflit avec ces autres formes de pensée : leur rivalité provient de ce que toutes font une promesse et la même : nous avons les moyens efficaces de vous conduire vers une vie transformée et heureuse. Leur légitimité repose pour partie sur leurs éventuels succès et pour partie sur le désir et la croyance de ceux qui y adhèrent qu'il en soit ainsi.

 

On dira que le succès actuel de la philosophie comme art de vivre, qu'elle se présente sous les espèces d'un matérialisme athée, d'un humanisme transcendant, d'un hédonisme flamboyant ou autres tient moins à sa dimension philosophique qu'à sa dimension eschatologique.

 

 

 

 

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