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Le blog de Christophe Lamoure

LA MANIE DU DEBAT

4 Août 2010 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Textes

 

 

 

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Nous vivons, paraît-il, dans une société de la communication, du dialogue, de l'échange, de la controverse (le seul fait que ces différents termes soient souvent admis comme équivalents pourrait indiquer qu'une telle vue est peu sérieuse, qu'elle n'est qu'une vue de l'esprit).

Il n'y aurait pas de plus grande priorité que de débattre et toute question supposerait, avant et pour être résolue, une large et grande consultation où soient impliqués le plus grand nombre d'individus et donc le plus de points de vue possible, garantie implicite de l'examen le plus informé et le plus complet qui soit. Partout, on en appelle au débat, supposé bienfaisant, à la fois manifestation et essence de la démocratie. Quiconque prétend échapper au débat ou s'en tenir à distance est suspect - d'une suspicion qui est déjà en elle-même une condamnation - de mégalomanie, d'autoritarisme, de suffisance, d'orgueil, d'anti-démocratisme, de fascisme, de refus de l'égalité..., bref, la tranquillité de son séjour sous le clément ciel libéral ne se prolongera qu'au prix de son silence, prudemment adopté ou vigoureusement contraint, soit par divers recours judiciaires dont l'époque est toujours plus friande, soit par l'assourdissant silence dont sera entouré et comme enveloppé chacun de ses propos.

Cependant, si nous observons les multiples illustrations de cette manie du débat, si nous écoutons ce qui s'échange sous ce label, nous trouvons un ensemble de petits trucs et de petites astuces qu'il peut être divertissant de mettre au jour afin de devenir des joueurs plus avertis de ce genre aujourd'hui si prisé. Voici quelques « arguments » ou postures souvent adoptés.

 

Déjà évoquée et parmi les « arguments » les plus efficaces du jour, le bien nommé reductio ad hitlerum, autrement dit la capacité à insinuer ou à dévoiler des dispositions, des goûts ou des idées qui assimilent le contradicteur à un partisan plus ou moins honteux, plus ou moins secret de l'idéologie nazie. Il s'agit bien entendu d'être persuasif et de faire montre d'une grande habileté dans cet exercice de décryptage mais, bien conduit, il n'y a peut-être pas de disqualification plus sûre et plus radicale de son adversaire. Après cela, il n'a plus qu'à se chercher un bon avocat ou bien à émigrer le plus loin possible. Mal conduit par contre, on s'expose à passer pour un sale type aux procédés fort douteux.

 

Une façon de faire fort efficace souvent et un brin vicieuse consiste, dans le débat, après que votre interlocuteur se soit montré fort éloquent et persuasif porté par un élan et une sorte d'ivresse qui aura séduit l'auditoire, à lui demander avec circonspection s'il veut bien reformuler et résumer son propos dont le sens vous aura pour partie échapper. Il est fort rare qu'en cette répétition il soit aussi convaincant et même il y a fort à parier que, passé au crible du résumé, son discours paraîtra finalement pauvre et banal. « Ah, ça n'était que ça... On a failli s'y laisser prendre. » Le risque, bien sûr, est que votre interlocuteur se montre aussi à l'aise et persuasif en cet exercice et alors il marque deux points contre vous au lieu d'un.

 

Un truc assez couramment adopté et d'une efficacité certaine, quoique limitée, consiste à se référer dans le débat à un écrit dont on tire un certain nombre de faits ou dont on extrait certaines analyses qui sont censés faire autorité. Se référer à la coqueluche du jour est évidemment une bonne opération, quoiqu'il faille être attentif au milieu où l'on intervient : en certains lieux, une référence à Michel Onfray forcera le respect, en d'autres lieux, elle vous discréditera aussitôt. Un raffinement possible mais périlleux consiste à se référer à une autorité inconnue des autres : cela peut aussi bien leur clouer le bec que les laisser indifférent du fait de l'étrangeté de votre source. « Comme l'a mis en évidence le célèbre sociologue américain Brian Levenstrop... » et suivent des éléments propres à solidifier votre thèse . Il s'agit d'une forme de l'argument dit d'autorité.

 

Une formule toute simple remporte un franc succès : « C'est plus compliqué ». Avec elle, vous gagnez à tous les coups. En effet, c'est toujours plus compliqué. Évidemment, la suite doit être à la hauteur pour tirer le meilleur parti de l'avantage alors pris sur son interlocuteur mais cela peut tout aussi bien être une simple façon de discréditer son point de vue.

 

Usé mais toujours doté d'un fort pouvoir de persuasion, l'argument du fait rapporté, qu'il ait été vu et vécu directement ou indirectement. Je connais quelqu'un qui dirige une grande banque et qui m'a expliqué comment les choses se passent... Qu'opposer à une vérité de fait ? Elle a pour elle le poids de l'expérience qui lui confère un caractère incontestable et libre de théories fumeuses ou d'élucubrations abstraites : tout le monde comprend sans effort. Cependant, on peut toujours opposer à un fait rapporté un autre fait rapporté et démontrant l'exact opposé. C'est sa limite.

 

Une autre parade consiste à écouter l'autre avec les marques de l'attention la plus soutenue, de l'intérêt le plus sensible et lorsque vient son tour de parler de ne tenir aucun compte de ce qu'il a pu dire et d'amorcer ou de poursuivre un monologue. Lorsque les deux interlocuteurs procèdent ainsi, on assiste à l'étrange spectacle d'un débat dans lequel le discours et même la présence de l'autre deviennent facultatives.

 

Notons le célèbre argument ad hominem, par lequel on ne discute pas ce que dit l'autre, les arguments ou les faits sur lesquels il fonde son analyse et sa thèse mais on met en cause sa personne, ce qu'il est ou censé être, ce qu'il représente ou est censé représenter, ce qu'il aurait dit, fait ou envisagé de dire ou de faire. De la sorte, ses idées sont réduites à des prises de parti arbitraires et partisanes.

 

L'argument du soupçon connaît aussi les faveurs du public. Il s'agit d'expliquer à l'autre que son point de vue est déterminé par des facteurs qui lui échappent et qui, mis en plein jour, révèlent qu'il n'est pas motivé par le souci du vrai, de l'exactitude, de la rigueur mais par un intérêt bas, vil et égoïste. On cherche ainsi à jeter l'opprobre sur l'interlocuteur et les auditeurs en viennent moins à penser que sa réflexion est lacunaire qu'à juger que sa personne est médiocre.

 

Peut-être l'argument-roi aujourd'hui, mais j'imagine qu'hier et avant-hier il devait aussi avoir ses sectateurs, est-il l'argument du relatif. On renvoie toute idée, tout point de vue, tout propos à son particularisme c'est-à-dire à la situation de l'interlocuteur, à sa culture, à son éducation, à ses goûts et couleurs... Conjointement, on évoque la possibilité d'adopter un autre point de vue, une multitude d'autres points de vue. Bien entendu, c'est une réalité de fait et cela lui donne un certain poids. Son défaut, si l'on peut dire, réside dans le fait que précisément penser consiste à chercher à se hisser au-dessus de ce niveau et à transformer une prise de position subjective, partielle et partiale en un point de vue fondé sur la raison et l'expérience de telle sorte que chacun puisse en reconnaître la pertinence. On dira donc de cet argument, fréquent et, aux yeux de beaucoup, décisif, qu'il est l'argument de ceux qui refusent, délibérément ou par ignorance, le travail de la pensée, l'argument de ceux qui ne pensent pas, momentanément ou systématiquement. La position est confortable (« le mol oreiller du scepticisme », selon la formule de Pascal), économique (il n'est pas nécessaire de faire preuve de beaucoup de subtilité pour en user), rassurant (mon point de vue vaut celui de n'importe qui), mais elle se paie d'un sacrifice exorbitant : le renoncement à la pensée.

 

 

 

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