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Le blog de Christophe Lamoure

KEITH JARRETT

20 Juin 2010 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Revue de presse

 

 

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Keith Jarrett, le jazz sous les doigts

LE MONDE MAGAZINE | 20.06.10 | 09h29

Envoyé spécial


uittez Manhattan par le Lincoln Tunnel. Encore une heure de route sur la Highway 78. Laissez Bayonne (New Jersey) sur la gauche, poursuivez toujours plus à l'ouest. Pelouses, bannières étoilées, barrières blanches. Entrez dans la forêt. Sonnez à l'heure pile. Keith Jarrett, tee-shirt gris perle de danseur, jean, ne supporte que l'exactitude.

  


 

65 ans depuis le 8 mai dernier, Keith Jarrett (né à Allentown, Pennsylvanie, en 1945), pianiste, compositeur, organiste, claveciniste, saxophoniste, musicien-musicien, inventeur d'une manière d'improviser en solo sans précédent connu, du moins en jazz, a explosé sur la scène européenne en deux concerts. Le premier, en 1966, lors du 7e Festival de jazz d'Antibes-Juan-les-Pins. Le public d'amateurs ne jure alors que par ce jeune pianiste qui s'illustre dans le quartette du saxophoniste d'avant-garde Charles Lloyd. La deuxième fois, par un récital d'improvisation pure, le concert de Cologne (1975) qui l'ouvre au public le plus vaste. Le Köln Concert reste à ce jour l'album de piano le plus vendu au monde.

SANS FILET

Depuis, se produisant peu en public, Keith Jarrett publie – fidèle au plus grand des petits labels, European contemporary music (ECM), à Munich, – des improvisations sans filet (au piano ou à l'orgue), des pièces de piano classique (Mozart, Bach, Chostakovitch), plus, depuis 1983, un inventaire des standards connus ou peu joués en trio, "The" Trio (Gary Peacock, contrebasse, Jack DeJohnette, batterie).

Son dernier album, Jasmine (ECM) laisse à nouveau pantois. Il s'agit d'une conversation en duo qui témoigne d'autant de maîtrise que de sérénité, avec le contrebassiste Charlie Haden, autre acteur de la modernité et de l'activisme en jazz.

Sous le patio du grand parc paysager – plus bas, la maison, à gauche, le studio – pluie fine, les oiseaux font les cons, vous parlez de Jasmine : "De No Moon at All, à Don't Ever Leave Me, en passant par Body and Soul, les huit titres de votre duo avec Charlie Haden peuvent musicalement se lire comme un chant d'amour ?

– Laissez tomber. Oubliez les titres, ne cherchez pas l'histoire. Cet enchaînement est de pur hasard. En Europe, vous avez tellement tendance à sur-intellectualiser les choses.

– Si vous pouviez dire vrai…

– Entre les Européens qui pensent trop et les Américains qui ne pensent pas du tout, il doit bien y avoir une voie médiane, non ? Allons, parlons musique."

Premier point, il insiste, Jasmine ne répond à aucune commande. Simple rencontre en duo, une chance, un rendez-vous, l'émotion nue. Des chansons d'amour, jouées sans fioriture, selon un implacable tempo.

Une affaire d'amitié ? "Jusqu'à Jasmine, je ne savais pas à quel point Charlie était un ami. Parce que dans les années 1970, il se droguait, et même si nous jouions beaucoup ensemble, je n'ai jamais réussi à vraiment le connaître. Pas comme avec ces chansons que nous avons enregistrées chez moi, en quelques heures. La musique nous a réunis. Un moment, il m'a regardé : “Keith, je ne savais pas à quel point tu tenais bien le rythme. – Bien sûr, Charlie, nous avions toujours un batteur.” Keith a 65 ans, Charlie 72, leur batteur de l'époque, Paul Motian, bientôt 80 ans. Ensemble ou séparés, ces garçons ont changé la musique de leur temps. Ils n'ont pas vieilli. Le diable, probablement.

Sous ses airs d'extrême simplicité, Jasmine pourrait bien rencontrer un succès analogue à celui du Köln Concert. Ce serait drôle. Jasmine en est l'envers. Epure contre profusion, lenteur contre fusées.

En mars 2007, Charlie Haden séjourne à Manhattan. Petite visite à Keith Jarrett qui habite au calme, à la campagne, avec Rose Anne – et ses pianos : " On a joué six à huit heures. Le soir, Charlie racontait des blagues, tout le monde riait. Je l'ai rappelé le lendemain pour Goodbye et Don't Ever Leave Me. Puis, pendant trois ans, par navette de courriels, de téléphones, de fax, entre la Côte ouest où il réside et ici, on a écouté, discuté, choisi, réduit à l'extrême. Au prix de tel solo de l'un ou l'autre, pour toucher au plus juste. C'était très beau, comme processus, très humain. Aujourd'hui, nous en sommes tous deux follement heureux. Donc, attendre valait la peine. Charlie était pressé que ça sorte : “ça, quoi ?”, je lui demandais, on n'a pas un ça, on n'a pas un produit, on a de la musique sur bande magnétique."

Sur ce, foin des nervosités d'accueil, eh bien, oui ! il le dit, toute l'histoire de sa vie récente, le départ de Rose Anne après trente ans d'union, tout se déchiffre à la lettre dans l'ordre des titres : "L'amour perdu, l'amour en général, la tristesse, mais cela n'a rien à voir avec la musique…" Silence. "Encore que…" Ce sens, ajoute-t-il, il le doit à la maîtrise des compositeurs et des paroliers des chansons : "Il n'y a pas de message, pas plus de sens que la musique elle-même. La musique parle de l'univers, il ne s'agit plus d'amour, ni de perte… Il ne s'agit que des paroles. Il s'agit de l'univers qui a besoin de trouver un sens." Voilà : "Charlie et moi, nous avons vécu assez longtemps pour savoir ce que signifie perdre."

Ils veulent conduire la musique à son terme : se placer au milieu, se laisser envelopper. Aventuriers de toutes les arches perdues, énergies dilapidées sans fond, improvisations totales, cinquante ans d'expériences des limites, tout pour rejoindre l'essence de Jasmine.

Et si l'album rencontrait du succès ? "Ce serait un signe de plus que le monde a perdu du sens. Les êtres humains perdent contact avec le monde, avec la perte. Ils ne savent même pas ce qu'ils ont perdu. Et parce qu'ils se fixent devant un écran, ils pensent tout avoir." Ça y est, ça le reprend, sa haine des écrans, des voleurs d'images, des perturbateurs de concert, de la tyrannie du visuel. Il pratique la photographie avec ardeur.

MUSIQUE DE NUIT

Pendant ces trois ans (2007-2010), trois ans marqués par la séparation qui le hante, sinon on n'en parlerait pas, il écoute, il trie, il appelle Charlie. La nuit, toujours. C'est une musique de nuit : "Je veux l'écouter tard dans la nuit, dit-il. Il s'agit d'amour, on sent la saveur, le parfum. D'où ce titre de Jasmine ? Le jasmin fleurit la nuit, avec un parfum puissant que je ne connais pas.
– A Séville, le nom du jasmin dont le parfum se déclare la nuit, c'est “la dama de noche”, pas exactement une dame et plus qu'une femme à la fois.
– Parfait ! Si vous m'aviez dit ça plus tôt, je lui aurais donné ce titre. Peut-être lors d'une réédition…"

Brève envie de rappeler que je prendrai 15 %, mais la météo n'est pas à la rigolade, abstenons-nous. Il poursuit, pour lui-même, à haute voix : "Les meilleures chansons d'amour ont toujours été les chants qui parlent de perte." Incontrôlable mémoire, on ne se domine jamais assez, "les plus désespérés sont les chants les plus beaux, et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots" (je ravale les miens, de peur que cela sonne trop européen).

"Il y a infiniment plus d'émotion dans la perte. Je voudrais presque qu'on trouve les paroles dans l'écoute. Comme un message qui dirait de quoi il s'agit, juste pour les jeunes auditeurs, parce qu'ils ne connaissent pas ces chansons.

– Ne serait-ce point un brin contradictoire avec ce que vous disiez tout à l'heure ?

– Et alors ? J'y pensais figurez-vous, en vous le disant. La contradiction ne me fait pas peur. Pas plus que le paradoxe. Je connais les paroles de la plupart des thèmes. Quand il y a un mot lourd d'importance, dans une chanson, je sais le formuler. Comme si je chantais. J'ai reçu un appel fabuleux suivi d'un courriel de… Non, je ne dirai pas le nom, mais c'est une cantatrice vraiment très célèbre. Elle avait entendu juste un titre. Sans bien connaître mon travail, après une écoute de For All We Know, elle me dit : “Personne ne pourra jamais faire mieux avec ce morceau que la chanson que je viens d'entendre. C'est la bonne.”

Pour peu qu'on le rende vocal, le piano, à ses oreilles, est dangereux, "mais je crois maintenant avoir réussi. J'ai trouvé la façon d'aboutir. Il m'est même arrivé de comparer, non sans danger, des pièces que j'ai enregistrées en studio. J'écoutais la version qui m'avait inspiré et je me disais : “Non, je suis fou, je ne devrais pas faire ça.” Après nombre d'écoutes, j'en suis certain, la version chantée n'était pas aussi bonne."

Irait-il jusqu'à considérer le piano plus vocal qu'un saxophone ? "Maintenant, oui, il me semble. Il le devrait. Mais j'ai travaillé soixante-deux ans, disons, sans savoir que j'allais commencer à l'utiliser comme voix."

Sans savoir. Il insiste. Il insiste avec les termes même de la philosophie. Il connaît et cite les penseurs du non-savoir. Ses lectures ? Des ouvrages de science, de philosophie, des traités de pensée orientale, plus la poésie. Sa vie ? Dans le pur présent. Sa pratique ? Extralucidité doublée d'une capacité au lâcher tout. La conscience et l'abandon.

Très intéressant, le moment où il raconte qu'il laisse sa main gauche faire ce qu'il ne comprend pas. "Dans ma vie, je ne m'y retrouve plus, mais elle reste une belle vie, forte, en passe de redevenir très bonne. J'ai compris à quel point tout est éphémère. Toute illusion de permanence a disparu de mon existence. En tant qu'improvisateur, j'aurais dû le savoir. Rien n'est permanent, rien n'est figé." Une vie d'insouciance ? "Non, elle est dangereuse, elle donne la chair de poule, elle reste fragile comme la musique."

"PUTAIN, PAS DE PHOTOS !"

Cet été, Keith Jarrett donne deux concerts en France. Deux concerts en trio. A la contrebasse, le visage d'un bonze aux longues mains d'oiseau qui courent sur le manche, Gary Peacock. Jack DeJohnette, batteur historique, figurait lui aussi dans le quartette de Charles Lloyd au 7e Festival d'Antibes-Juan-les-Pins, en 1966, quand Keith Jarrett, 21 ans, sidéra l'Europe.

Le trio revient à Juan-les-Pins le 21 juillet (année du cinquantenaire). La pinède lui va comme un écrin. Deux jours plus tard, il se produit aux Nuits de Fourvière à Lyon (le 23). Sinon ? Quelques dates en Allemagne, d'autres en Italie.

En Italie ? Malgré le scandale de Pérouse en juillet 2007 ? "Bien sûr, les Italiens n'ont aucun ressentiment. Ailleurs, on me rappelle l'incident à tout bout de champ, mais eux, les Italiens, ont oublié. Ils souhaitent m'entendre et continuent de m'inviter."

L'incident de juillet 2007 ? Deux jours après, sur la terrasse de son hôtel à Nice, il en riait encore : "Oh ! écoutez, c'est simple. A Pérouse, le présentateur nous annonce – je jouais en trio avec Jack et Gary. Le jeune homme demande gentiment qu'on ne prenne pas de photos. Les images et la musique, c'est tellement loin ! Mais nous vivons dans une domination sans précédent du visuel. Donc, nous entrons en scène et avant même d'arriver jusqu'au piano, soixante appareils et vidéos se déclenchent. Je crie : “Merde ! Lâchez vos putains d'appareils !” Ça fait des années que j'essaie d'être poli, je varie les formules, je multiplie les sourires, je me contorsionne et là, c'est parti d'un coup. Je crois avoir crié huit fois : “Putain, pas de photos !” Le lendemain, ça faisait la “une” des journaux : “Pas de photos, putain !” Voilà. Rien de plus." Rien de plus. Juste de quoi asseoir une réputation de caprice et de mauvaise humeur.

S'adressant au Monde, en juillet 1991 : "Oui, oui. On me dit désagréable, difficile, asocial, et très prima donna. Le lendemain, les mêmes qui disent cela, exigent de moi une bonne musique. C'est une contradiction vraiment intéressante. Je songe si peu à ma carrière que je n'ai ni agent de relations publiques , ni structure lourde derrière moi. Très peu d'interviews. Mon seul but est la musique. Cela exige une énorme patience. Quand vous songez au temps de maturation d'un Adagio, vous devez mesurer ce que représente un effort d'improvisation totale."

Flash-back : son premier concert, en 1953, se tient au Woman's Auditorium d'Allentown. Programme ? Bach, Mozart, plus deux compositions personnelles. Il a 7 ans. En 1962, il donne un récital de ses propres œuvres. Il obtient une bourse chez Nadia Boulanger. Contre toute attente ou d'une manière très zen, il y renonce et préfère la Berklee School of Music de Boston.

Après quoi, à 20 ans, à nous deux Manhattan. Emploi de pianiste auprès des leaders (le saxophoniste Roland Kirk). Intégration des célèbres Jazz Messengers d'Art Blakey, la même année où Charles Lloyd le recrute. Au côté du saxophoniste, free-jazz lyrique, folk, échevelé, méditatif. A chaque concert, le jeune pianiste coiffé afro a droit à un solo qui fait fureur. L'improvisation totale, le saut dans l'inconnu peut être daté d'un album-phare (Facing You, 1972). Fruit d'une rencontre décisive avec le producteur Manfred Eicher qui vient de fonder à Munich, deux ans plus tôt, le label ECM. Manfred Eicher publie sans hiérarchie, musiques improvisées, expérimentales, classiques, ou bandes-son de Godard.

Pour Keith Jarrett, rien ne dépasse la musique : "Rien à l'instant où je joue." Paradoxe sentimental, la musique seule : "Je me sens désormais plus libre et moins protégé. Pendant trente ans, ma femme m'a protégé, aidé, tout le temps, lors des tournées. Tout est devenu difficile parce que tout est libre. C'est ouvert et c'est plus dur, pour cette raison. Heureusement, j'ai des gens autour de moi, une équipe réduite – Manfred Eicher, Steve Cloud, mon manager… Seul le but leur importe, ils savent pourquoi ils se dévouent à cela, la musique. Ils me la rendent possible."

Dans son salon, il passe devant une toile monochrome, 54 x 54, qu'il vient de s'offrir. Titre ? In the moment. Commentaire : "Je ne sais pas pourquoi, d'un coup, j'aime le rouge." Il décrit, comme s'il se moquait, la litho de Picasso accrochée à côté, une tauromachie : "Vous voyez, soleil noir, chagrin d'amour, moi, je suis le taureau." Ah ! On comprend mieux. Un Miura, probablement.


 

Francis Marmande


À VOIR ET À ÉCOUTER

50e Festival de jazz Antibes-Juan-les-Pins, du 14 au 25 juillet. Keith Jarrett, Gary Peacock et Jack DeJohnette le 21 juillet, à 20 h 30. De 40,50 à 74 €. www.jazzajuan.fr

Nuits de Fourvière, du 4 juin au 31 juillet. Keith Jarrett, Gary Peacock et Jack DeJohnette le 23 juillet, à 21 heures. 40 €, complet. www.nuits-de-fourviere. org

A écouter : Jasmine, de Keith Jarrett et Charlie Haden, ECM records.

 

 

A ECOUTER EN LIGNE :

http://www.youtube.com/watch?v=wivo94ylmhE

 

 

 

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Chadefaux 01/03/2016 10:56

Bonjour,
Je recherche le cd d'un concert de Keith Jarrett dont j'ai trouvé une vidéo sur Youtube. Cette vidéo est intitulée : Keith Jarrett Frankfurt 77 - Solo Européen Quartet - Song of thé Heart - The Windup 13. Si quelqu'un peut me renseigner ?... D'avance Merci