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Le blog de Christophe Lamoure

Heidegger, la philosophie, le nazisme

31 Janvier 2014 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Revue de presse

SOURCE :

http://www.lemonde.fr/idees/article/2014/01/28/heidegger-une-pensee-irreductible-a-ses-erreurs_4355882_3232.html

 

 

Heidegger : une pensée irréductible à ses erreurs

 

LE MONDE | 28.01.2014 à 17h03 • Mis à jour le 29.01.2014 à 15h20 |

 

Hadrien France-Lanord (Professeur agrégé de philosophie)

 

 

 

 

Slogans anti-juifs dans une rue de Berlin en juin 1938. | AFP

 



 

Heidegger, une philosophie du nazisme ? Des passages antisémites tirés des « Cahiers noirs » dans lesquels Martin Heidegger (1889-1976) a consigné ses pensées les plus personnelles suscitent la polémique. Dérive du célèbre penseur allemand ou légitimation intellectuelle de l’idéologie hitlérienne ? La controverse fait rage avant leur parution, en Allemagne, en mars.

 

Il faut le dire pour commencer : c'est de philosophie qu'il s'agit. En tant que philosophie, la pensée de Heidegger pose un ensemble de questions à notre époque : quel sens a le fait que le savoir, sous la forme presque exclusive de la science, est sommé de livrer à travers des dispositifs de recherche des résultats les plus efficacement utilisables et rentabilisables ? Que signifie une époque où la politique est la gestion économique d'un pouvoir qui n'a en conséquence pas de garants, mais des administrateurs inféodés à sa budgétisation ?

 

Quelles sont les implications du biologisme qui somme l'existence humaine de se livrer en tant que processus biologique ? Comment assumer la modernité, c'est-à-dire nous réapproprier l'héritage du coup d'envoi grec à notre époque où « le fil de la tradition est rompu » (Hannah Arendt) ? Comment repenser, hors des cadres théologiques traditionnels, le divin et le sacré à l'époque de la mort de Dieu ? Comment donner accueil à l'espace poétique moderne dont des interlocuteurs privilégiés de Heidegger tels que le poète allemand Friedrich Hölderlin (1770-1843), le poète américain George Oppen (1908 – 1984) ou Paul Cézanne sont des figures éminentes ?

 

LE MOUVEMENT NATIONAL-SOCIALISTE

 

Enfin, que signifie une époque où un de ses plus grands penseurs s'est temporairement engagé dans le mouvement national-socialiste au moment de son émergence au pouvoir ?

 

Toutes ces questions, intempestives comme le sont les grandes questions philosophiques, ceux qui ont aujourd'hui à cœur de penser ne peuvent se dispenser de les méditer ensemble, pas plus qu'on ne peut ignorer Aristote quand on s'avise de penser le monde grec.

 

Il faut à présent en ajouter une nouvelle, posée cette fois à la pensée de Heidegger. Ce printemps paraîtront trois volumes de « Réflexions », des notes restées privées dans lesquelles figurent une quinzaine de passages s'échelonnant entre 1937 et 1941, où Heidegger parle des juifs et du judaïsme.

 

Parmi ces notes de circonstance, plusieurs s'opposent au racisme antisémite nazi ; d'autres plaquent la critique de l'efficience totale (Machenschaft) sur un prétendu « judaïsme international », non sans laisser refluer des clichés antisémites. Dans un autre volume encore se trouve une parenthèse où Heidegger dénonce l'antisémitisme comme « insensé et abject ».

 

La découverte de ces propos dont plusieurs sont choquants, lamentables voire insupportables n'appelle aucune défense. En toute probité philologique, il faut encore attendre de lire le contexte dans lequel ils sont écrits, et il faut également tenir ensemble tous les aspects du problème.

 

Tout d'abord, le comportement public de Heidegger qui n'a jamais manifesté le moindre geste antisémite, notamment pendant son engagement en faveur de Hitler alors qu'il était recteur de l'université de Fribourg, entre 1933 et 1934, où il s'est opposé à la propagande du régime et a écrit des lettres de soutien à des amis juifs et des lettres au ministère pour défendre des collègues juifs (le philologue Eduard Fränkel et le chimiste Georg von Hevesy) ; ensuite, les passages problématiques des Cahiers ; enfin la condamnation sans équivoque de l'antisémitisme dans ces mêmes Cahiers.

 

Tout cela ne peut être simplifié. Mais il faut en même temps prendre acte avec gravité des passages consternants des Cahiers et redoubler d'interrogation, là précisément où Heidegger n'a pas pris le temps de questionner, en appliquant mécaniquement des concepts de l'histoire de l'Etre (le règne de l'efficience totale, le gigantesque) à un prétendu « judaïsme international » dont il n'a pas cru nécessaire d'interroger la fictive existence.

 

Face à ce défaut de questionnement chez un penseur qui fait de la question l'essence même de la pensée, il faut s'interroger philosophiquement sur le sens de cette faillite momentanée mais grave de la pensée, sur ce qui lie une pensée à un penseur et à une époque, et sur les angles morts de toute pensée.

 

L'antisémitisme est un cas avéré de non-pensée se nourrissant d'une ignorance de la pensée juive, qui frappe très largement la philosophie occidentale, qu'on songe à Malebranche, Voltaire, Hegel, Marx, ou pire encore Gottlob Frege (1848-1925). Plusieurs propos de Heidegger n'en sont pas exempts, sans fomenter d'imprécations haineuses contre les juifs, mais en ignorant tout ce que peut receler le Talmud pour qui tente justement de penser hors de la métaphysique.

 

Reste à savoir si une non-pensée contamine une pensée. La logique de Frege est-elle contaminée par de l'antisémitisme ? Il me semble que c'est une manière d'emblée fallacieuse de poser les questions, qui s'inscrit dans une dangereuse perspective d'épuration.

 

Se demander en revanche comment un penseur peut en arriver jusqu'à un point de rupture avec sa propre pensée est une question qui ne relève pas d'une quelconque « affaire Heidegger ».

 

Dans ce moment d'ébranlement, c'est une question nouvelle à poser à Heidegger aujourd'hui, où il y va de la finitude de la pensée, mais de la pensée bel et bien, qui a pour nom : Etre et temps, Apports à la philosophie, Acheminement à la parole – autant de livres de philosophie qui font parmi d'autres notre époque et dans lesquels aucune espèce d'antisémitisme n'a de place.

 

Hadrien France-Lanord est l’auteur de « S’ouvrir en l’amitié » (éd. du Grand Est, 2010) et « Heidegger Aristote et Platon. Dialogue à trois voix » (Cerf, 2011). Il a codirigé le « Dictionnaire Martin Heidegger » (Cerf, 2013).

 

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