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Le blog de Christophe Lamoure

Gilles Deleuze : qu'est-ce que lire ?

16 Juillet 2013 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Textes

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Transcription d'un passage d'un cours de Gilles Deleuze consacré à l'oeuvre de Michel Foucault.

 

« Un livre, il n’est jamais homogène, un livre il est fait de temps forts et de temps faibles, les temps faibles étant parfois géniaux. Je parle rythmiquement, les temps faibles au sens rythmique. Alors, euh.. c’est évident que deux personnes qui lisent avec passion un livre, il suffit que la passion soit là, je suis pas sûr que la distribution des temps forts et des temps faibles, soit la même dans deux lectures. Si bien que les différences entre lectures, elles précèdent de beaucoup, vous savez, les problèmes d’interprétation.

 

Les différences entre lectures, quand un livre est riche, et beau, elle se passent déjà au niveau du rythme de la lecture. Et vous avez beau lire tout bas, il y a pas de lecture qui ne soit rythmique, c’est à dire avant même que vous ayez compris ce dont il était question, il y a des signaux qui vous parviennent, et ces signaux c’est des trucs qui, comme des petites lampes, qui s’allument et vous vous dîtes : « ah là, c’est quelque chose d’important ».

 

Et c’est vrai que la lecture c’est tout un exercice respiratoire, un exercice rythmique, avant d’être un exercice intellectuel. Et là, les critères du choix pour quelqu’un, pour dire : « ah là, c’est essentiel », c’est pas parce que l’auteur a mis en italique des phrases, parce que quand il met en italique, ça veut dire que c’est sa lecture à lui, ça veut dire qu’il est en train de se lire lui-même, et qu'il s’adresse à son lecteur en disant : « ça c’est important ». Alors il faut l’écouter, parce qu’il a quand même un point de vue privilégié, l’auteur. C’est lui qui sait, hein. Mais vous êtes souvent amenés à déporter les italiques, alors ça, il y a une question, de ce thème du rythme, de la distribution des temps forts et des temps faibles, qui fait que encore une fois, l’interprétation découle de cette rythmique.

 

C’est même par là que le lecteur, il participe quand même à la création de l’auteur. C’est un peu comme quand, vous savez, quand vous lisez de la philosophie, ou à plus forte raison quand vous lisez de la littérature, c’est très proche de lorsque vous écoutez de la musique. A la lettre, vous n’entendez pas de la musique si vous ne saisissez pas le rythme. Ou même parfois autre chose. On a souvent dit, et ça me parait d’une justesse évidente : on n’entend pas Mozart, on n’entend pas la lettre si l’on est pas sensible à la distribution des accents. Si vous ne répartissez pas les accents, Mozart, à la limite, est un médiocre musicien. C’est un musicien de l’accent. Vous pouvez ne pas le percevoir à la lettre.

 

Mais dans la littérature et dans la philosophie c’est comme ça aussi. Je pense à un auteur comme Leibniz, vous prenez une page de Leibniz, mais avant même, en la lisant, vous ne pouvez pas ne pas vous demander à quelle hauteur est-ce ? Comme une musique. A quelle hauteur, à quel niveau ? Comme une pensée a toujours plusieurs niveaux, elle s’expose à plusieurs niveaux. Lire, c’est assigner telle page à tel niveau, telle page à tel niveau. »

 

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