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Le blog de Christophe Lamoure

Eloge du théâtre, lieu métaphysique par Alain Badiou

4 Août 2012 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Textes

SOURCE :

http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/07/16/eloge-du-theatre-lieu-metaphysique_1734224_3232.html

 

theatre.jpg

Le philosophe que je suis remarque, après beaucoup d'autres, que théâtre et philosophie, depuis leur naissance conjointe en Grèce, ont traversé, comme un vieux couple dont amour et querelles animent encore la vie, deux mille cinq cents ans d'histoire. On trouve aujourd'hui des traductions et des éditions récentes de Platon ou d'Aristote dans tous les pays du monde, et on y joue Sophocle ou Aristophane sans discontinuer. Il n'y a guère que les mathématique qui puissent rivaliser avec une pareille arche temporelle : on enseigne aux enfants les rudiments de la géométrie euclidienne ou de l'arithmétique pythagoricienne comme si leur antique évidence était inaccessible à l'usure.

 

Peut-être alors la philosophie a-t-elle pour éternelle mission de réconcilier, dans des conditions sans cesse changeantes, ce que nous dit l'aimable et sensuel théâtre et ce que nous enseignent, pour reprendre l'expression de Lautréamont, les "mathématiques sévères"?

 

Il est bien vrai, en tout cas, que de même les tragédies grecques n'ont pas pris une ride, comme on le voit quand de puissantes et neuves mises en scène les ressuscitent pour le public contemporain ; de même que la démonstration grecque, si surprenante, si foudroyante dans sa simplicité, qui établit qu'il y a une infinité de nombres premiers, est répétée telle quelle partout où on initie quelqu'un à l'arithmétique démonstrative ; de même le philosophe et mathématicien Alfred North Whitehead (1861-1947) n'avait pas tort de dire que toute l'histoire de la philosophie se ramène à des notes en bas de page des dialogues de Platon.

 

Il est dès lors tout à fait étonnant que ces trois produits de l'invention mentale, dont nous nous sommes avérés capables - nous, animaux humains par ailleurs si démunis, égoïstes, violents, intéressés, et dont la chétive allure ne soutient pas la comparaison avec celle d'un tigre sibérien ou d'un grand perroquet bleu - aient été tout au long de leur histoire vilipendés, censurés ou méprisés, tant par l'opinion versatile que par les institutions les plus fortement installées.

 

On sait que les grandes religions ont longuement interdit le théâtre et le tiennent encore très souvent en suspicion. On a considéré presque partout qu'un acteur était un damné et qu'une actrice était une femme de mauvaise vie. On a déclaré que l'imitation scénique des dieux était un blasphème, et celle des passions humaines un encouragement, soit à s'abandonner au nihilisme des vices, soit à sombrer dans le désespoir qu'induit un monde fait de violence et de fatalité.

 

Les modernes eux-mêmes ont énoncé que tout art authentique devait en finir avec la représentation, se tenir au plus près du dynamisme vital dont les corps sont porteurs et abolir la funeste distance entre acteurs et public, scène et salle, afin de fonder un collectif festif où tous auront indistinctement leur place active. L'idée fait ainsi son chemin d'un "théâtre" sans aucune théâtralité, d'un théâtre qui abolit le théâtre. Religion contemporaine, peut-être, que ce désir éperdu de se confondre avec le réel nu de corps que rien ne représente, et qui ne représentent rien.

 

Les mathématiques n'ont pas eu non plus un unanime succès d'audience. Aujourd'hui encore, alors même que n'importe quel objet technique (un téléphone, une voiture, une ampoule électrique, un ordinateur, un drone...) est un concentré de calculs savants ; déclarer qu'on "ne comprend rien aux mathématiques" est en société la moindre des politesses. On soutient volontiers que de telles abstractions sont "inutiles", et que, de toute façon, l'abstraction en général n'a pas sa place dans "la vie ordinaire".

 

Encore moins dans la Vie majuscule dont se réclament Nietzsche ou Bergson. Pour le premier, le culte que beaucoup de philosophes classiques ont eu pour les mathématiques n'est que le destin avili de la " maladie Platon" dont il importe de guérir. Pour l'autre, les mathématiques ne sont que la part abstraite de l'action humaine sur la nature, et n'entretiennent nul rapport avec la "morale ouverte" à quoi nous convie l'exemplarité suprême de la sainteté. Mais déjà Aristote accusait Platon de fétichisme mathématisant, et affirmait que les mathématiques relevaient plus d'une élégance esthétique, d'un jeu de l'esprit, que de quelque vérité que ce soit.

 

La philosophie enfin, singulièrement de nos jours, a perdu son aura, et ce, de trois façons, distinctes et articulées.

 

Du point de vue de l'opinion, parce qu'on en est venu à appeler "philosophe" tout chroniqueur, tout journaliste, dès lors qu'il s'avère apte à causer en public de n'importe quelle question à la mode. C'est la déchéance par inflation.

 

Du côté des institutions, parce que, confinée dans l'étroitesse d'une discipline académique parmi les autres, la philosophie ne peut que s'asphyxier, et osciller entre une rhétorique des énoncés corrects et une étude historienne de son histoire.

 

De l'intérieur d'elle-même enfin, puisque depuis Nietzsche, sinon Kant, un virus hostile a été inoculé à la philosophie elle-même, qui la ronge en la poussant vers une conscience malheureuse de sa propre existence, et un doute systématique sur ce dont elle est capable.

 

De grandes figures, comme Wittgenstein ou Lacan (mais déjà Pascal, Rousseau ou Kierkegaard) font du reste profession publique d'anti-philosophie, n'hésitant pas à déclarer que les énoncés de la métaphysique sont de purs non-sens, que la philosophie ne sert qu'à se protéger du réel, voire que - Nietzsche va toujours au bout de ses intentions - le philosophe est "le criminel des criminels".

 

Alors, n'est-il pas naturel que quiconque entend maintenir – restaurer ? - tous les droits que s'accordaient les grandes métaphysiques du passé, quiconque n'admet pas les restrictions ; empêchements et "conditions de possibilité" chicaneuses dont Kant a accablé le désir de philosophie - pour finalement nous vendre à la religion -, que celui-là se tourne en quelque sorte de façon indivisible vers les mathématiques comme vers le théâtre ?

 

Déclarons ici l'alliance combattante des grands persécutés contemporains dans l'espace de ce qui, au regard de l'action intellectuelle, tente de faire mode.

 

Contre le théâtre sans théâtre, contre l'apologie du corps et de l'inséparation, préparons l'avenir du théâtre fidèle au théâtre.

 

Contre l'ignorance désirée de tout ce qui concerne abstraitement l'être pur, l'être sans qualité, contre l'apologie fallacieuse du "concret", étudions les mathématiques pures.

 

Contre le capitalo-parlementarisme qui, sous le nom emprunté de "démocratie", veut assurer violemment son hégémonie planétaire, réinventons la politique communiste.

 

Enfin, reconstruisons une fois encore, comme on le fit de Platon à Sartre, le seul lieu qui soit ouvert à la rencontre des trois autres : la métaphysique, la vraie philosophie, telle qu'en elle-même sa propre éternité la change.

 

Si je ne parle pas ici de l'amour, qui est - après théâtre, mathématiques et politique - la quatrième pensée vivante qu'il faut aujourd'hui défendre contre ses ennemis modernes, c'est que j'ai déjà écrit mon Eloge de l'amour (Flammarion, 2009). L'éloge de la politique communiste est comme chacun sait une spécialité peu courue, que je pratique avec une certaine assiduité.

 

Il ne restera plus qu'à faire un solide Eloge des mathématiques, voie dans laquelle j'ai certes été précédé par presque tous les grands philosophes (Platon, Descartes, Leibniz, Spinoza, et même Kant, et Husserl...), mais plus récemment par le grand Jean-Toussaint Desanti, et par le mathématicien Jean Dieudonné, un des fondateurs du groupe Bourbaki, qui répondait à la question faussement naïve "A quoi ça sert, les mathématiques ?" en reprenant comme titre de son livre la réponse donnée il y a plus de deux siècles par le mathématicien allemand Charles Gustave Jacob Jacobi : C'est "pour l'honneur de l'esprit humain".

 

Le théâtre aussi existe "pour l'honneur de l'esprit humain". Il est, dans son essence, ce "théâtre des Idées" dont parlait le metteur en scène Antoine Vitez. C'est qu'il démontre la terrible complication de l'existence, dès lors qu'elle cherche à s'orienter dans la pensée, au lieu de se laisser aller à la monotonie des pulsions, des intérêts et des rivalités. Comment une vie est-elle possible, qui parvienne à plier les corps à la joyeuse discipline inventive de quelques idées ? C'est exactement ce que demandent en notre nom et l'Œdipe de Sophocle, et le Hamlet de Shakespeare, et la Hedda Gabler d'Ibsen, et tant d'autres : le Goetz de Sartre, le Galilée de Brecht, ou le tandem du dealer et du client inventé par Koltès pour sa merveilleuse pièce dialectique Dans la solitude des champs de coton.

 

Une pièce de Pirandello, Comme tu me veux, nous montre une inconnue, une amnésique (vraie ? fausse ? Telle n'est pas la question), qui hésite entre une identité de femme libre et quelque peu corrompue dans le Berlin d'avant les nazis et une identité d'épouse traditionnelle dans une famille patricienne italienne. Pièce admirable et emblématique.

 

L'acteur, au théâtre, porté par la conjonction matérielle d'un texte venu d'aujourd'hui ou du fond des âges (peu importe, au fond) et de l'agencement des corps mis en décors, ne demande-t-il pas à son spectateur : "Suis-je comme tu me veux ?" Mais ce n'est que pour nous faire entendre la question : "Es-tu comme tu te veux ? Ou comme tu veux que je veuille que tu sois ?"

 

Manière aussi de nous adresser à nous-mêmes, lorsque nous sommes séparés dans le désir d'être conjoints, comme le sont les acteurs et le public, l'universelle réponse à ce genre de question : " Nous ne sommes rien, soyons tout." Ou au moins quelque chose.

 

Né en 1937, Alain Badiou s'emploie à relancer le geste inaugural de Platon, qui fonde les vérités philosophiques sur les mathématiques, la politique, l'amour et la poétique ("L'Etre et l'Evénement", Le Seuil, 1988). Il est également dramaturge, comme en témoigne "Ahmed le subtil" (présenté au Festival d'Avignon en 1994). Alain Badiou vient de publier "La République de Platon" (Fayard,600 p., 25,40 €).

 

Alain Badiou participe au Théâtre des idées, conçu et animé par Nicolas Truong, responsable des pages Débats au "Monde". Ce cycle de rencontres intellectuelles du Festival d'Avignon, "Service public des idées", éclaire les thématiques abordées par les propositions artistiques du Festival. Gymnase du lycée Saint-Joseph, du 15 au 22 juillet, entrée libre.

 

Alain Badiou, philosophe, dramaturge et écrivain

 

 

 

Une boussole pour s'orienter dans la pensée

 

Le premier spectacle de théâtre qui m'ait vraiment saisi, je l'ai rencontré à Toulouse, quand j'avais 14 ans. La compagnie du Grenier de Toulouse, fondée par Maurice Sarrazin, donnait Les Fourberies de Scapin.
Dans le rôle titre, Daniel Sorano. Un Scapin musclé, agile, et d'une extraordinaire sûreté. Un Scapin triomphant, dont la vélocité, la voix sonore et les stupéfiantes mimiques donnaient envie de le connaître, de lui demander quelque service étonnant.
Et certes je le lui ai demandé, ce service, quand en juillet 1952, j'ai joué le rôle de Scapin au lycée Bellevue ! Je me souviens qu'au moment terrible où je devais entrer en scène et lancer la première réplique, j'avais clairement en mémoire le bondissement et l'éclat de Sorano, et que je tentais d'y conformer ma longue carcasse. Lors d'une reprise, un peu plus tard, du même spectacle, le critique de La Dépêche du Midi me décocha un éloge empoisonné en déclarant que je me souvenais "avec intelligence" de Daniel Sorano. C'est le moins qu'on pouvait dire... Mais dès lors, intelligence ou pas, je m'étais injecté le virus du théâtre.
Sautons soixante ans. J'assiste à la production de la pièce de Pirandello On ne sait comment, par la compagnie La Llevantina que dirige Marie-José Malis.
Cette pièce m'a toujours fasciné par son abstraction violente. Le croisement épique qu'elle organise entre la trivialité des existences (des adultères, comme si souvent au théâtre...) et la longue, la subtile, l'interminable obstination de la pensée, fait se succéder sur scène des sortes de confessions à la Rousseau, dans une langue prodigieuse.
Confidence intime
Cependant la mise en scène de Marie-José Malis fut pour moi un de ces événements de théâtre où l'on comprend soudain quelque chose sur quoi on s'était depuis toujours trompé. En l'occurrence, la vraie destination des pièces de Pirandello. Il ne s'agit pas de distendre le lien entre les corps et le texte, il ne s'agit pas d'installer la scène dans son partage entre l'illusion et le réel, voire, pour parler comme Pirandello lui-même, entre la forme et la vie. Il s'agit de faire à chaque spectateur une confidence intime porteuse d'une injonction sévère. Le ton murmuré, souvent adopté par les acteurs de la troupe - tous admirables -, leur façon de regarder telle ou telle fraction du public dans les yeux, n'a pas d'autre objet que de nous faire entendre la voix multiforme de Pirandello nous dire : "Ce que vous êtes, ce que vous faites, je le sais, vous pouvez le voir et l'entendre sur cette scène, et vous n'avez donc plus d'excuse de vous refuser à le méditer pour votre propre compte. Vous ne pouvez échapper désormais à l'impératif le plus important de tous : vous orienter dans l'existence, en vous orientant d'abord, comme les acteurs tentent devant vous de le faire, dans la pensée."
Oui, le théâtre sert à nous orienter, et c'est pourquoi, quand on en a compris l'usage, on ne peut plus se passer de cette boussole.

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