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Le blog de Christophe Lamoure

Denis Diderot (1713-1784)

18 Décembre 2013 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Textes

SOURCE :

http://www.telerama.fr/livre/diderot-pourquoi-s-en-souvenir-trois-cents-ans-apres,106036.php#xtor=RSS-18

 

Diderot, pourquoi s'en souvenir trois cents ans après ?

Livres | Inconnu de ses contemporains puisque ses livres furent censurés, il y gagna en liberté de pensée. Analyse des paradoxes du grand ordonnateur de “L’Encyclopédie”.

Le 14/12/2013 à 00h00
Pierre Lepape - Télérama n° 3335

 Portrait de Denis Diderot par Louis-Michel van Lo, 1767.   

Portrait de Denis Diderot par Louis-Michel van Lo, 1767. 

Le 24 juillet 1749, sur ordre du garde des Sceaux, Denis Diderot, 36 ans, est arrêté à son domicile, rue de I'Estrapade, à Paris, pour avoir publié la Lettre sur les aveugles... Il est emmené au donjon de Vincennes où il est maintenu prisonnier pendant trois mois. Il sera libéré sous la pression insistante des libraires-éditeurs que sa détention menaçait de ruine. Quelques mois auparavant, en effet, ces libraires avaient confié à Diderot et à son ami, le mathématicien d'Alembert, la direction de ce qui allait devenir la plus grande entreprise éditoriale du siècle, l'Encyclopédie. Sans Diderot, l'affaire s'effondrait, avec les profits considérables que les éditeurs en attendaient. On entrouvre donc la porte de Vincennes pour soumettre Diderot à un bagne littéraire : un quart de siècle et vingt-huit volumes in-folio. Encore Diderot n'a-t-il été élargi que sous condition : avant de quitter son cachot, l'écrivain a dû s'engager à ne plus rien publier qui puisse offenser la religion, les bonnes mœurs et l'autorité de l'Etat.

C'est le paradoxe fondateur de son aventure littéraire. Pendant les trente-cinq ans qu'il lui reste à vivre, Diderot n'écrira pratiquement plus pour le public des lecteurs ordinaires. Son œuvre demeurera dans ses tiroirs, à l'abri des perquisitions de la police – ses romans, son travail philosophique, ses contes, ses écrits sur l'art, sa réflexion politique. Seules exceptions : ses pièces de théâtre (d'avant-garde) et les textes qu'il confie à la Correspondance littéraire de son ami Melchior Grimm ; mais il s'agit d'un journal privé, dont les abonnés sont une poignée de souverains européens et de princes étrangers, à commencer par Catherine de Russie et Frédéric de Prusse, attirés par les Lumières françaises. Les lecteurs ordinaires, les censeurs et les tribunaux n'en connaissent rien.

L'envers de sa clandestinité : une liberté sans limite

Cette clandestinité choisie a plusieurs conséquences. La première est que Diderot, pour la plupart de ses contemporains, est un illustre inconnu. Illustre parce qu'il dirige au milieu des tempêtes – condamnations, interdictions, autodafés, mises à l'index – l'immense navire encyclopédique qui entend établir la nouvelle grammaire d'un monde dont l'homme est le centre. Inconnu parce que l'étendue, la puissance et l'originalité de l'œuvre ne seront que lentement découvertes, tout au long des XIXe et XXe siècles. L'exemple du Neveu de Rameau est significatif. Ce « roman » inclassable a sans doute été achevé, après des années de réécriture, vers 1775. Le livre a rejoint les centaines de cartons qui ont pris, à la mort de Diderot, en 1784, le chemin de Saint-Pétersbourg, Catherine II ayant acheté en viager la bibliothèque de l'écrivain pour que celui-ci puisse marier honorablement sa fille chérie. Le manuscrit dort parmi les trésors accumulés par la tsarine jusqu'en 1804 où, à la suite de pillages de guerre, une copie tombe entre les mains d'un officier prussien qui la vend au poète Friedrich von Schiller. Finalement, c'est Goethe qui traduit le texte en allemand, texte qui sera retraduit en français en 1821. Pendant soixante-dix ans, jusqu'à la découverte du manuscrit autographe en 1891, les lecteurs français ne connaîtront du chef-d'œuvre que cette retraduction.

L'envers de cette obscurité, c'est, pour Diderot, une liberté sans limite. Débarrassé des contraintes de la censure, mais aussi de celles que peuvent imposer la réussite et l'approbation du public, l'artiste se livre à tous les élans de sa pensée, de sa sensibilité et de son imagination. Et comme sa pensée ne recule devant aucune audace, que sa sensibilité épouse tour à tour tous les rôles et que son imagination n'est tempérée que par son enthousiasme, le lecteur est invité à des joutes permanentes de l'intelligence et du sentiment. Chez Diderot, hostile à toute inertie, infiniment libre et adversaire de toute idée reçue, fût-ce la sienne, il n'y a jamais de vainqueur, que des certitudes provisoires, que des combats mouvementés et incertains.

Même seul, Diderot dialogue. Il s'invente des personnages qui sont des aspects de lui-même ou des moments de sa réflexion. Il les essaie, les teste, les développe, les contredit, les combat, les épuise. Sur le chemin qui va ainsi de soi à soi, le lecteur avide de philosophie stable et de classements clairs et immuables prendra peut-être Diderot pour une girouette. Lui-même se compare parfois à un moulin à vent, sensible au plus imperceptible souffle de l'esprit. Son combustible intellectuel et poétique, c'est le paradoxe. Il ne craint pas la contradiction, il la recherche, la suscite, la cultive avec allégresse.

Si l'on devait écrire une encyclopédie des paradoxes de Diderot, au mot « Lumières » on soulignerait que l'écrivain appartient, et de manière militante, à ce grand mouvement européen d'émancipation assis sur l'usage critique de la raison. L'Encyclopédie est l'une des pièces majeures de ce combat qu'il mène de manière radicale. Mais le philosophe se méfie de tout usage déraisonnable de la raison. Cet amoureux de la science entrevoit les dégâts du scientisme. Et il craint un rationalisme qui assécherait l'océan des passions : « On croirait faire injure à la raison, si l'on disait un mot en faveur de ses rivales ; cependant il n'y a que les passions, et les grandes passions, qui puissent élever l'âme aux grandes choses. » Chez Diderot, l'ordre des Lumières vit toujours sous la menace du désordre romantique. Que l'on ne s'étonne pas s'il parle de l'âme.

Un matérialisme enchanté, un athéisme serein

Au mot « Matérialisme », on soulignera que Diderot, au grand désespoir de Voltaire et pour des raisons différentes de son ami Rousseau, professe un matérialisme tranquille et un athéisme serein. L'une de ses préoccupations constantes est de penser une morale, publique et privée, qui ne repose sur aucun principe spirituel, mais sur la « nature ». Et s'il n'y a que de la matière, la matière pense, la matière sent, la matière est animée et vivante. Comme l'a écrit la philosophe Elisabeth de Fontenay, le matérialisme de Diderot est « enchanté ». Le hasard y tient autant de place que la nécessité.

Dans notre encyclopédie des paradoxes de Diderot, il faut réserver une entrée au mot « Peinture ». Et pas seulement parce que Diderot, dans ses Salons, entre 1759 et 1781, a inventé la critique d'art. L'enjeu est de représenter par l'écriture et de faire imaginer des tableaux que les lecteurs ne verront jamais. Il faut à la fois communiquer des informations – sur la technique picturale, sur les sujets traités –, représenter le visible absent et faire partager, quand elles se produisent, les émotions. Partager une émotion, soumettre un jugement, c'est encore faire œuvre morale : « La peinture est l'art d'aller à l'âme par l'entremise des yeux. Si l'effet s'arrête aux yeux, le peintre n'a fait que la moindre partie du chemin. »

 

La Religieuse de Jacques Rivette. DR

La Religieuse de Jacques Rivette. DR

 

On connaît la thèse sur laquelle s'articule le Paradoxe sur le comédien, la supériorité de l'acteur insensible sur l'acteur émotif... Mais il y a un autre paradoxe qui s'attache au « théâtre » de Diderot. Les pièces qu'il a écrites pour la scène, Le Fils naturel, Le Père de famille, qui illustrent les devoirs et les sacrifices de la vertu, ont été mal accueillies à son époque – trop « bourgeoises », trop sociales, trop éloignées de la grandeur classique, trop réalistes – et n'ont plus été jouées après la Révolution. En revanche, les adaptations à la scène et au cinéma de ses textes en prose se sont multipliées. De Jacques et son maître, de Milan Kundera, à La Religieuse, de Jacques Rivette (interdite par un ministre), du Neveu de Rameau à l'histoire de Mme de La Pommeraye (dans Jacques le Fataliste), dont Robert Bresson tirera Les Dames du bois de Boulogne, les dialogues diderotiens offrent aux metteurs en scène et aux comédiens une matière à la fois dense et légère, profonde et gaie, animée d'une inépuisable énergie. Même un texte philosophique audacieux comme Le Rêve de d'Alembert, où Diderot se livre à une analyse « freudienne » des pulsions sexuelles, est emporté par une dramaturgie irrésistible. Même situation paradoxale de l'amour pour Diderot. On connaît, par les lettres de Louise Henriette Volland, dite Sophie, que leur longue histoire d'amour ne fut pas platonique. Mais Sophie y apparaît aussi comme son double féminin, une figure de l'altérité absolue avec laquelle il confronte ses limites... Et quelle différence existe-t-il encore entre l'expression de la passion amoureuse et celle de l'amitié lorsqu'elle est totale ? Denis écrit à Sophie, à propos d'une de ses rencontres avec son ami Melchior Grimm : « Avec quel plaisir nous nous sommes embrassés ! Je les ai baisés, n'en soyez pas jalouse, oui, comme si c'eût été les vôtres, je les ai baisés cent fois ces yeux si beaux où je voyais jadis la sérénité du ciel. Il était à côté de moi, je lui tenais la main et je le regardais. Jugez combien je vais être heureux tout à l'heure quand je vous reverrai. »

Etrange transfert amoureux ; mais le transfert est l'une des figures les plus poétiques de l'imagination diderotienne. En témoigne encore la fin de cette lettre, dans laquelle Diderot a développé pour Sophie les principes du matérialisme atomiste : « Ceux qui se sont aimés pendant leur vie et qui se font inhumer l'un à côté de l'autre ne sont peut-être pas si fous qu'on pense. Peut-être leurs cendres se pressent, se mêlent et s'unissent. Que sais-je ? Peut-être n'ont-elles pas perdu tout sentiment, toute mémoire de leur premier état. Peut-être ont-elles un reste de chaleur et de vie dont elles jouissent à leur manière au fond de l'urne froide qui les renferme. [...] O ma Sophie, il me resterait donc un espoir de vous toucher, de vous sentir, de vous aimer, de vous chercher, de m'unir, de me confondre avec vous quand nous ne serons plus. » Avec les « peut-être » de l'imagination, on peut rêver d'un amour plus fort que la mort.

Les grandes désillusions

En ce qui concerne la pensée politique, l'espoir peut aussi, paradoxalement, venir de la désillusion. Pendant la majeure partie de sa vie intellectuelle, Diderot a partagé avec ses contemporains une vision élitiste de l'action politique et du rôle que devaient y jouer les « gens de lettres » – on dirait aujourd'hui les intellectuels. Les choses étaient assez simples : les professionnels de la raison, savants, philosophes, techniciens devaient faire front commun pour persuader les Etats et leurs souverains de gouverner selon les lumières de la raison et du progrès. Quant au peuple, enfoncé dans l'obscurantisme, il convenait surtout de le débarrasser de la tutelle du clergé. C'est ainsi que Diderot place ses espoirs en Catherine de Russie, comme Voltaire en Frédéric de Prusse, son champion. Et tant pis si l'un comme l'autre sont des despotes absolus. Les liens de Diderot et de la tsarine sont tels qu'en 1773 celui-ci entreprend le long et inconfortable voyage qui va le conduire vers la souveraine.

Pendant des semaines, malgré l'hostilité de la cour qui voit s'escrimer ce grand escogriffe en costume noir auprès de sa tsarine, Diderot donne des conseils, dresse des plans, propose des réformes, imagine une université, construit les bases d'une Russie qui passerait du féodalisme à la modernité. Catherine, d'abord séduite et bousculée par l'enthousiasme de son invité, feint d'approuver. Puis elle lui objecte quelques principes de réalisme politique – il est trop impatient, il ne connaît pas les Russes, le peuple n'est pas prêt –, puis elle ne l'écoute plus lorsqu'il abandonne la philosophie et les mathématiques pour s'aventurer sur le terrain politique. Affreusement désillusionné, Diderot quitte la Russie sans qu'une seule de ses propositions ait un début d'application.

Un esprit subversif et bourgeois

Mais il a compris. Il consacrera les dernières années de sa vie à une critique du despotisme éclairé et de la complaisance politique des élites. C'est l'époque où il rédige les pages les plus éloquentes de l'Histoire des deux Indes, œuvre collective signée par l'abbé Raynal, qu'il oriente dans un sens anticolonialiste et anti-esclavagiste ; l'époque où il rompt avec le libéralisme pour réclamer un Etat protecteur des plus fragiles contre la puissance des marchés (« Apologie de l'abbé Galiani »). C'est aussi l'époque où sa réflexion sur la liberté et l'égalité lui inspire des discours démocrates, à défaut d'être républicains. Diderot rêve, mais ses rêveries sont concrètes. A la discussion sur les principes généraux qui doivent guider la construction de I'Etat, il préfère la conception des plans d'une université ouverte à tous, garçons et filles, pauvres et riches, où l'instruction préparerait chacun à ses responsabilités de citoyen.

 

A ces paradoxes, on pourrait en ajouter d'autres. Celui d'un esprit subversif qui fut aussi un bourgeois de Paris volontiers moralisateur. Celui d'un intellectuel fasciné par la rigueur des mathématiques mais qui préférait encore les désordres créatifs des sciences de la vie. Celui d'un penseur exubérant, tenaillé par son besoin vital de communication et de sociabilité (l'homme solitaire devient vite un homme mauvais, réplique-t-il à Rousseau), et qui pourtant cacha le meilleur de lui-même à ses contemporains. Diderot le matérialiste croyait à la postérité. Il lui arrivait d'entendre les échos de sa gloire future, et le bruit lointain lui était une douce consolation. C'était peut-être la récompense pour n'être pas tout à fait de son époque. Pour n'être tout à fait d'aucune époque. Avec Diderot, la fameuse et fausse question de l'actualité de l'oeuvre ne se pose pas. Il est toujours neuf et aussi vieux que le monde. Comme le jour qui se lève. 

Diderot en dix dates
1713 Naissance à Langres, le 5 octobre.
1728 Arrivée à Paris, où il étudie la philosophie et la théologie.
1742 Rencontre Rousseau.
1746 Parution des Pensées philosophiques, son premier ouvrage.
1747 Début du travail sur l'Encyclopédie.
1749 Après la parution de la Lettre sur les aveugles..., il est arrêté et enfermé quelques mois à Vincennes.
1755 Rencontre avec Sophie Volland.
1765 Fin de son travail sur I'Encyclopédie.
1773-1774 Séjour en Russie et dans les Provinces-Unies.
1784 Mort le 31 juillet, à Paris.

 

À lire
Tout !
À lire sur Diderot
Diderot cul par dessus-tête, de Michel Delon, éd. Albin Michel (2013)
Diderot et ses artistes, de Michel Delon, éd. Découvertes-Gallimard (2013)
Europe n°1014 (octobre 2013)

Pierre Lepape est également l'auteur de Diderot, qui sera réédité en mars 2014 aux éditions Champs-Flammarion.

À voir
A l'occasion des 300 ans de la naissance de Diderot, un colloque est organisé à l'université Paris Diderot mercredi 11 et jeudi 12 décembre. Tous les renseignement sur le site de l'université.

 

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