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Le blog de Christophe Lamoure

Catastrophe

16 Janvier 2013 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Textes

SOURCE :

http://www.humanite.fr/debats/michael-foessel-les-discours-catastrophistes-sont-desormais-tenus-par-des-experts-509879 

Michaël Fœssel «Les discours catastrophistes sont désormais tenus par des experts »

 

Humanité Quotidien

 

30 Novembre, 2012

 

l'humanité des débats. l'entretien

 

La « fin du monde » nous est resservie périodiquement sous forme d’élucubrations. Il reste néanmoins possible de traiter ce thème avec sérieux. Bien sûr, il n’est alors plus question du même monde. Et l’on découvre, à la place des habituels prophètes, des visages d’experts. C’est à ce déplacement de sens que nous convie le philosophe Michaël Fœssel.

 

Vous faites remarquer, au début de votre livre, que la « fin du monde » est un thème contemporain lié aux crises climatiques, sanitaires, écologiques, mais qu’il traduit aussi, plus fondamentalement, un certain vécu, des expériences concrètes. Comment peut-on expérimenter la « fin du monde » ?

 

Michaël Fœssel : Par « monde », je n’entends pas simplement le réel ou la vie, mais un ensemble d’expériences reliées les unes aux autres, et au sein desquelles les individus peuvent s’orienter. C’est pourquoi on ne peut pas en rester aux discours catastrophistes sur « fin du monde » comme événement. Ce qu’il importe de saisir, c’est le lien entre le retour, aujourd’hui, de tels discours et ce que j’appelle les expériences de « pertes en monde ». La « perte en monde », c’est ce qui est vécu, par exemple, par les plus pauvres lorsque la société est indifférente à leur situation. En effet, cette indifférence fait perdre la capacité de se projeter vers l’avenir : rapport au temps et rapport au monde sont indissociables. Pour conjurer cette « perte en monde », les pauvres cherchent des palliatifs. Bourdieu soulignait déjà que c’est dans les endroits les plus déshérités, comme les favelas, que les jeux de hasard prolifèrent. Et pour cause ! Dans la partie, il y a un début, un déroulement et une fin : en jouant, ceux qui n’ont pas d’avenir trouvent une manière de rétablir des règles. Mais évidemment, cela ne remédie pas à la « perte en monde ». C’est pourquoi les attentes millénaristes de fin du monde trouvent facilement écho auprès des populations les plus précaires.

 

Justement, dans votre ouvrage, vous avancez que les discours catastrophistes, en particulier dans le domaine des questions environnementales, ont aujourd’hui une dimension rationnelle. N’a-t-on pas affaire, au contraire, à un simple retour de l’irrationnel, une contestation réactionnaire de l’esprit des Lumières ?

 

Michaël Fœssel : Les Lumières se sont constituées en grande partie contre les fantasmes apocalyptiques, en nommant l’avenir sous la catégorie de « progrès », et non plus sous celle de destruction. Aujourd’hui, on constate que l’affaiblissement de cette idée de progrès se solde par un retour à l’idée d’un avenir effondré, dangereux, catastrophiste. Mais attention, nous ne sommes pas simplement face à de l’irrationnel. Bien sûr, il existe toujours des sectes apocalyptiques, mais ce ne sont pas elles qui fixent l’agenda idéologique. Les discours catastrophistes sont désormais tenus par des experts. Et pas seulement dans le domaine des questions écologiques ! On les entend s’exprimer également sur les enjeux sociaux. Ils nous expliquent, par exemple, que si nous n’effectuons pas telle ou telle coupe budgétaire, nous ne sauverons pas notre système de retraites, ou tel autre aspect de notre « Etat-providence ». C’est toujours le même schéma argumentatif : on justifie des mesures présentes au nom d’un avenir terrifiant. Il y a là une forme de rationalité très pauvre, purement instrumentale et calculatrice. L’expert s’est substitué au prophète, mais c’est toujours la même rhétorique de l’accusation : « Vous vivez au-dessus de vos moyens… ».

 

Face à cette rationalité calculatrice, vous vous réclamez de la Raison des Lumières, avec sa dimension politico-morale et son rapport au progrès. Mais dans le même temps, vous affirmez qu’avec la modernité, le progrès est devenu une « catégorie de la consolation ». Qu’entendez-vous par là exactement ?

 

Michaël Foessel : La modernité, au 17ème siècle, est née de l’effondrement du monde entendu comme cosmos, c’est-à-dire comme un ordre réglé, que ce soit par Dieu ou par les hommes. Les Lumières apparaissent « après la fin du monde », après la fin des grandes hiérarchies sociales, politiques, ontologiques et philosophiques du Moyen-âge et de la chrétienté. Donc, la modernité s’origine dans une inquiétude. Et elle en génère d’autres, puisque, précisément, elle renonce au cosmos sécurisant pour penser à partir de la liberté des hommes. C’est là que le progrès apparaît comme catégorie de la consolation. Kant, par exemple, affirme que l’inquiétude moderne n’est pas nécessairement négative puisqu’elle ouvre une voie à la liberté. Ils s’en prend à ceux qui parlent de catastrophe pour décrire la Révolution française en expliquant qu’ils confondent fin du monde et fin d’un monde (celui de l’Ancien régime). Pour ma part, je reprends cette approche kantienne avec le souci d’établir une distinction claire entre progrès et progressisme. Le progressisme, c’est l’idée que le progrès serait automatique, le futur nécessairement meilleur que le présent. Or, en tant que tel, le progrès a à voir avec la liberté. Il n’y a donc aucune raison d’y renoncer. Par exemple, l’emprise croissante de la technique sur nos existences est un phénomène qui a partie liée avec une forme de progressisme, mais pas avec le progrès. Certains philosophes ou politiques voudraient aujourd’hui s’appuyer sur les ravages de la technique pour justifier leur rejet de la notion même de progrès. C’est une erreur.

 

Selon vous, l’effondrement du monde comme « cosmos » bien ordonné peut donner lieu à un désarroi individuel, une « colère contre le monde ». Et vous expliquez qu’à cette colère correspond un certain type de subjectivité : « l’ascète moderne », que vous rapportez notamment à la figure de « l’entrepreneur capitaliste ». Or, spontanément, la figure du capitaliste contemporain évoque plutôt une forme de laisser-aller aux plaisirs de court terme, a priori aux antipodes de toute forme d’ascétisme, si l’on entend bien par là une certaine retenue…

 

Michaël Fœssel : Le lien entre ascétisme et capitalisme n’est pas nouveau. Max Weber montrait déjà comment les sectes puritaines protestantes qui ont fondé les Etats-Unis, pays-phare du capitalisme, ont rompu avec la figure catholique traditionnelle de la bonne action. Chez les catholiques, pour sauver son âme, il faut être moral, respecter les commandements de l’Eglise. Avec le protestantisme calviniste s’impose au contraire l’idée que Dieu a décidé par avance, et quoi que nous fassions, de notre sort. La seule question qui vaille est la suivante : sommes-nous élus ou damnés ? Pour tenter d’y répondre, chacun est amené à chercher des signes de son éventuelle élection. Et le signe fondamental, dans les sectes puritaines, c’est l’enrichissement. Sur cette base, l’ascète ne se caractérise donc pas tant par un renoncement aux plaisirs que par une discipline, une méthode qui les aménage. L’ascète, c’est celui qui va calculer sa vie en fonction de ces signes d’élection qu’il cherche à accumuler comme on accumule du capital. C’est la première figure de l’« homo economicus » du néolibéralisme, qui aborde même sa vie amoureuse en termes d’investissements et de retours sur investissements. Cet ascète du capitalisme contemporain fait souvent l’éloge du risque, mais il cherche à tout moment à prendre des assurances, à se préserver de ce qui pourrait lui arriver de nouveau. Autrement dit, contre le monde et ses imprévus, il choisit de se replier sur le déploiement automatique du vivant, la vie réduite à un flux de besoins.

 

Derrière ce vitalisme que vous dénoncez, vous discernez des logiques de repli identitaire. Pourtant, d’autres auteurs contemporains, comme Negri et Hardt, misent sur une sorte de créativité immanente à la vie pour, justement, « abolir l’identité ». En quoi le combat contre les replis identitaires suppose-t-il de se défaire du vitalisme ?

 

Michaël Fœssel : Repartons de l’opposition entre monde et vie. Le monde, c’est l’horizon, l’ouverture, la possibilité, l’incertitude… La vie, c’est la logique du Même, de l’identique. Ce que je dis là peut paraître abstrait. Mais on peut éclairer ce point justement à partir de Negri. Celui-ci fait la critique de ce qu’il appelle l’Empire, qui correspond pour lui au « stade suprême de l’impérialisme » ou, disons, au capitalisme globalisé. Mais sa critique n’attaque pas vraiment l’injustice de cet Empire. Car il y a chez Negri l’idée que nous serions pris dans des flux, une sorte d’élan vital qui nous conduirait spontanément au renversement de l’ordre actuel, au triomphe de la « multitude » comme libération des singularités individuelles. Dans cette approche, l’Empire est, en dépit même de ses conséquences immédiates néfastes pour les peuples, la meilleure chance de la révolution. Il n’y aurait qu’à s’accorder sur les puissances révolutionnaires déjà à l’œuvre dans le capitalisme mondialisé pour qu’advienne le grand renversement. Il y a là une bévue. Comment peut-on attendre un changement révolutionnaire d’une logique qui exclut toute réelle négativité, toute altérité ? Ce qui caractérise la logique de la vie, dès le niveau biologique, c’est de ne viser que sa reproduction et sa perpétuation. Pour moi, la vie est donc intrinsèquement conservatrice et identitaire.

 

Votre critique de la « logique de la vie » vise à la fois le phénomène fasciste et un certain discours écologiste. Or, vous prenez soin à plusieurs reprises de vous dissocier des attitudes hostiles aux préoccupations écologiques… Pouvez-vous clarifier ce point ?

 

Michaël Fœssel : Je n’ai pas d’objection particulière contre l’écologie politique. Ce à quoi je m’oppose, c’est à l’idée que la logique du vivant puisse déterminer le politique. Marx disait : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde, il s’agit maintenant de le transformer. » (onzième Thèse sur Feuerbach) Or aujourd’hui, beaucoup d’écologistes semblent tentés de dire : « On a essayé de transformer le monde, on a vu ce que ça a donné. Il faut donc maintenant s’attacher à le préserver. » C’est à ce type de position que je m’oppose. Bien sûr, je ne nie pas qu’il y ait des choses à préserver dans notre écosystème. Mais l’écologie ne peut pas être une voie de salut. On ne peut pas dire, par exemple : abandon du nucléaire ou catastrophe. Si on se laisse enfermer dans ce genre d’alternative, on perd de vue les questions fondamentales comme celle de savoir si le nucléaire doit être géré par des entreprises privées ou par l’Etat.

 

Le « sacrifice du possible à la mise en sûreté », pour vous paraphraser, n’est-il pas une logique immunitaire commune au fascisme et à un certain écologisme, qu’il faut dès lors bien distinguer de l’écologie authentique ?

 

Michaël Fœssel : La logique immunitaire, c’est l’idée qu’il faudrait produire les anticorps avant l’apparition de la menace. La conséquence sociale de cette idéologie, c’est une frénésie de mesures sécuritaires destinées à nous prémunir des menaces venues de l’extérieur. Les étrangers sont, bien sûr, les premiers à en faire les frais. Cette logique immunitaire du vitalisme traverse effectivement une certaine écologie centrée sur la préservation. Mais ce n’est pas, loin s’en faut, l’écologie dominante. Par ailleurs, si le fascisme, avec son culte de la puissance et du corps, est clairement une figure du vitalisme, tout vitalisme n’est évidemment pas fasciste. Ne confondons pas l’idée philosophique et ses applications politiques. Ce qui pose véritablement problème, ce n’est pas le vitalisme de Nietzsche, Deleuze ou Negri, mais la tentative de faire de la vie un critère politique. Le problème, ce sont les politiques décidées en fonction de la définition de la vie comme immunité, que l’on retrouve, par exemple, derrière le concept ambigu de « sécurité humaine » promu en 1994 par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). Faut-il caractériser la logique immunitaire contemporaine comme fascisante ? Je ne sais pas. Ce qui est certain, en revanche, c’est qu’elle est anti-démocratique.

 

Quelles sont les formes institutionnelles requises pour que le « souci du monde » reprenne le pas sur le « souci de soi » ?

 

Michaël Foessel : Actuellement, ces institutions n’existent pas au niveau national. Mais avant de savoir quoi faire concrètement, il faut être en mesure de sortir des jeux d’alternatives qui nous paralysent : survie / destruction, précaution / catastrophe, etc. Ce sont ces alternatives qui expliquent pourquoi le sens du possible, se s’est émoussé. On fantasme la fin du monde avant tout parce qu’on ne parvient pas à imaginer une société au-delà du capitalisme. Il y a déjà, néanmoins, des expériences civiques et politiques intéressantes, du côté de l’Amérique latine. Et l’on peut aussi discerner assez facilement le caractère central du combat idéologique autour de l’égalité. Le grand pôle sur lequel il faut se concentrer si l’on veut rétablir la logique du monde face à celle de la vie, c’est bien celui de l’égalité, dans tous les sens du terme. Il faut parvenir à rendre cette idée à nouveau désirable.

 

 

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