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Le blog de Christophe Lamoure

Jankélévitch et la musique (3 et fin)

26 Mai 2009 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Textes

 

Le thème que Jankélévitch pointe comme étant au cœur de la musique de Debussy, c'est le thème du mystère. Là aussi, il se fonde sur un distinction :

« Il y a le mystère et il y a le secret, écrit-il. La chose secrète, comme l'énigme du sphinx, n'est rien de plus qu'une devinette, dont toute la problématique tient à des termes entortillés (…) Semblable au labyrinthe construit par l'ingénieux Dédale, le secret se fabrique : aussi résulte-t-il souvent d'une combinaison plus ou moins artificielle. Dans la forme négative de l'arcane, la chose secrète désigne simplement ce qui est refusé aux profanes, et réservé aux seuls initiés; (…) le secret est jalousement gardé par ceux qui en ont le dépôt : c'est le sectaire qui le cache, ce n'est pas la vérité qui l'enveloppe. (…) Le secret, problème local et ponctuel, nous intrigue sans englober notre destinée dans sa nuit.

(…) au lieu que le secret isole, étant secret de l'un par rapport à l'autre (d'un clan à l'autre clan, d'un myste à l'autre myste), le mystère, secret en soi, c'est-à-dire universellement, éternellement et naturellement mystérieux, et pour tous inconnaissable, le mystère est un principe de sympathie fraternelle et de commune humilité (...) »

Si le secret est un phénomène fabriqué dans un cercle, destiné à tenir certains curieux à distance et à maintenir ainsi certains autres dans une posture de domination, le mystère touche à ce qui nous importe au plus haut point et qui s'impose à tous également comme incompréhensible.

Or « le mystère est chose de la musique », et plus spécifiquement chose de la musique de Debussy, si je peux dire. Jankélévitch précise :

« L'inexprimable, chez Debussy, est un mystère en pleine lumière. (…) Au lieu que tout secret est secret en complication et en ténébreuse profondeur, Debussy est patent parce que ses mystères sont clairs. Debussy est mystérieux, mais il est clair. Tel est le mystère de la vie et de la mort, qui est un mystère de transparence sans profondeur, un mystère ineffable et diaphane sur lequel il n'y a presque rien à dire. »

(Debussy et le mystère de l'instant, p.15-17).

Tandis que le secret se trame dans l'ombre, se nourrit de l'obscurité et s'y abrite, le mystère est tout en évidence, il force l'attention et se dévoile à chaque conscience éveillée. La musique de Debussy sonde ce mystère que nous ne saurions éviter de voir. Quel est ce mystère, comment le désigner ? Jankélévitch parle du mystère de la destinée, autrement dit du mystère attaché à notre condition d'être humain, à notre présence en ce monde, à son sens et à son issue. Mais ce mystère fondamental se décline dans trois directions dans la musique de Debussy : les mystères d'angoisse, les mystères de volupté et les mystères de mort.

L'angoisse est un mystère puisqu'elle « est une terreur sans causes déterminées, une terreur immotivée et parfois même inavouable. L'angoisse est la peur d'un je-ne-sais-quoi ». Cette angoisse prend une forme plus aiguë encore : « Il y a chez Debussy comme une attente de l'événement décisif qui nous tient en suspens. Pendant ces minutes passionnantes et dans l'imminence de l'instant solennel, le temps s'arrête et les créatures anxieuses, haletantes retiennent leur souffle (…). La musique de Debussy s'attarde volontiers sur le seuil et fait durer l'instant en instance : l'instant pénultième, sur le point de se résoudre, demeure suspendu au bord de la prochaine décision qui tranchera tout ». Jankélévitch souligne ces compositions où « parfois des préliminaires interminables retardent l'installation d'un développement qui serait sur le point de démarrer, mais qui est étrangement lent à se décider », il évoque ces pièces où « longtemps après l'exorde l'improvisation en est encore à hésiter, à essayer, à tâtonner ».

La volupté renvoie à un autre mystère, à la fois banal mais toujours neuf pour celui qui le vit, qui est celui du désir et de l'amour. L'amour, réalité ambiguë, qui paraît toucher à la fois à la nature et au surnaturel, à l'évidence et à l'inexplicable. L'amour ou le mystère de l'équivoque...

Enfin, « le mystère de la mort est la clef des mystères de volupté et des mystères d'angoisse », explique Jankélévitch. « C'est qu'aussi tous les mystères sont des formes du mystère mortel : la mort est donc non pas seulement le problématique en tout problème, mais le mystère par excellence, ou le mystère des mystères ; par la mort qui l'habite, par le thanatologique qui est en elle la douleur à son tour est d'essence mystérieuse. Certes Debussy a commencé par dire comme Baudelaire : sois sage, ô ma douleur ! Mais déjà dans ces années juvéniles Les Angelus font entendre non pas les cloches carillonnantes qui saluent joyeusement l'aurore, mais les matines du spleen et de la désolation. Même au lendemain du triomphe de L'Après-midi d'un faune il est, comme Mélisande, heureux mais triste. « Ce deuil est sans raison ! » « Mon âme, écrit-il dans De Fleurs, meurt de trop de soleil » ; et dans une lettre à Pierre Louÿs que cite P. Landormy : « … Je me sens seul et désemparé. Rien n'est changé dans le ciel noir qui fait le fond de ma vie. »

Disposition d'époque, reconnaît Jankélévitch, que cet attrait pour le spleen. Mais pas seulement et pas essentiellement. En vérité, la musique de Debussy traduit là un tourment qui lui était intime. Jankélévitch remarque :

« C'est la souffrance, la souffrance enceinte de la mort qui découpe l'écriture et fait racler, grincer, gémir les violons de l'angoisse. L'ombre de la mort s'étend peu à peu sur Claude Debussy et l'enveloppe dans sa nuit ».


On conçoit aisément que, dans une telle optique, la musique puisse avoir partie liée avec le silence, lien que j’évoquais en commençant. La musique est elle-même traversée de silences : « C’est ainsi, écrit Jankélévitch, que les silences et soupirs intramusicaux, qui sont des pauses nombrées, chronométrées, minutées, aèrent la masse du discours selon une exacte métronomie : car la musique ne respire que dans l’oxygène du silence ». De plus, si la musique naît du silence, elle retourne inéluctablement au silence. Mais alors, ce n’est pas un silence vide qui lui succède, un silence effrayant et glacé que nous aurions envie de fuir, au contraire, c’est un silence plein, beau et vaste, que nous voudrions prolonger, un silence qui dessine l’espace d’un recueillement possible où nous pourrions habiter un temps, un silence enfin dont nous aimerions préserver encore un peu la saveur et la profondeur.

Ecoutons une dernière fois Jankélévitch :

« (…) la musique, toute semblable à la vie, est une construction mélodieuse, une durée enchantée, une très éphémère aventure, une brève rencontre qui s'isole entre commencement et fin dans l'immensité du non-être. On peut distinguer à cet égard un silence antécédent et un silence conséquent qui sont l'un à l'autre comme l'alpha et l'oméga. Le silence-avant et le silence-après, ils ne sont pas plus symétriques entre eux que le commencement et la fin, la naissance et la mort ne sont symétriques dans un temps irréversible : car la symétrie est elle-même une image spatiale... Le double silence baigne la musique de Claude Debussy, qui flotte ainsi toute entière dans l'océan pacifique du silence... E silentio, ad silentium, per silentium ! Du silence au silence, à travers le silence : telle pourrait être la devise d'une musique que le silence pénètre de toutes parts. »

(La Musique et l'ineffable, p.164).


Je vous invite alors à revenir une dernière fois ce soir à ce silence éloquent qu'est la musique.


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