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Le blog de Christophe Lamoure

Jankélévitch et la musique (1)

21 Mai 2009 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Textes

 

Vladimir Jankélévitch est un philosophe éminemment singulier ; philosophe musicien, la musique a tenu une place centrale dans sa vie et dans sa pensée. Philosophie et musique sont proches, selon lui, mais non pas par accident, elles sont proches de façon essentielle car elles poursuivent un idéal commun : saisir l'insaisissable, exprimer l'inexprimable. Ni l'une ni l'autre ne sont dans la facilité d'un discours convenu et plat, dans la distillation des poncifs. Tout au contraire, elles donnent à entendre et à penser de l'inouï, de l'inattendu, du « sans commune mesure » et c'est pourquoi l'exercice de l'une comme de l'autre ajoutent à la vie une saveur et une profondeur rares. A ce titre, musique et philosophie peuvent être appréhendées comme des arts de vivre. Écoutons Jankélévitch :

« La philosophie est comme la musique, qui existe si peu, dont on se passe si facilement : sans elle il manquerait quelque chose, bien qu'on ne puisse dire quoi. (...) On peut, après tout, vivre sans le je-ne-sais-quoi, comme on peut vivre sans philosophie, sans musique, sans joie et sans amour. Mais pas si bien » (Philosophie première).

Philosophie et musique sont marquées du sceau de la précarité, de la fragilité. Elles existent mais à peine, elles se déploient mais sur un mode mineur. Ainsi, leur existence se confond presque avec une absence, un songe, une rêverie.

Pourtant, elles ne sont pas rien. Selon la terminologie de Jankélévitch, elles sont presque-rien et c’est ce presque qui les sauve du néant, de l’oubli définitif et radical. Cela signifie que vivre avec la philosophie et vivre avec la musique n’est certes pas une nécessité – on peut vivre sans elles – mais cela change quelque chose. La vie avec la philosophie, la vie avec la musique n’est plus tout à fait la même. Rien n’est véritablement bouleversé, on ne note pas une transformation manifeste et spectaculaire et, en même temps, rien n’est comme avant, sans qu’on puisse saisir ce qui a changé, le définir, l’expliquer, le cerner ; quelque chose passe, ou peut passer, dans la philosophie, dans la musique, qui laisse une empreinte invisible sur l’âme, un je-ne-sais-quoi.

Toutes deux font entendre un son qu’on ne retrouve pas dans les discours, les bruits, les bavardages ordinaires. D’ailleurs, cet écart qui les distingue de ce que l’on a l’habitude d’entendre peut les rendre inaudibles à nos oreilles et ce n’est pas là leur moindre mérite. Car c’est à la condition de ne pas bien entendre, de ne pas clairement distinguer ce qui s’énonce ou ce qui se joue, qu’on fait silence et qu’un son nouveau peut s’élever et parvenir jusqu’à soi. Il s’agit de faire taire le brouhaha qui nous occupe et nous assourdit, pour laisser place à cette parole étrange et étrangère, à cette mélodie étrange et étrangère, qui nous rend à nous-mêmes en nous arrachant à nous-mêmes. Chacun est rendu à ce silence intime et essentiel qui le constitue, et à partir duquel il peut à nouveau entendre.


Jankélévitch peut aussi être décrit comme un philosophe virtuose, son écriture enlevée, aérienne, bondissante, emporte le lecteur dans une sorte de mélodie enchantée. On a parfois le sentiment qu'il a cherché à transformer le discours en musique, comme si la puissance d'expression propre à la musique constituait le modèle absolu dont il fallait s'inspirer, dont il fallait se rapprocher, tout en sachant, là-dessus Jankélévitch est sans équivoque, qu'un tel idéal est inaccessible. La musique est sans équivalent, elle exprime ce que seule elle peut exprimer.

« La musique, à la différence du langage, n'est pas entravée par la communication du sens préexistant qui déjà leste les mots ; aussi peut-elle toucher directement le corps et le bouleverser, provoquer la danse et le chant, arracher magiquement l'homme à lui-même. Les plis et replis du souci s'effacent d'un seul coup dès que chantent les premières mesures de la sonate ou de la symphonie [ou du quatuor]. Les fronts ridés redeviennent lisses et unis comme le front d'un petit enfant. La musique fait oublier le temps vide, et rend de même insensible le temps de la morosité introspective : c'est le remède miracle pour les hommes malades d'ennui. Une sorte d'exaltation soulève parfois l'auditeur et semble le transfigurer, l'arracher momentanément à la pesanteur ; il est devenu tout élan et toute lévitation. Auditeur et créateur, ils participent, chacun à sa manière, de cet élan commun. Une sublime évidence éclate soudain quand le temps maudit, tâtonnant, laborieux, le temps de l'impatience et de l'expectative, est touché par la grâce de la temporalité enchantée. »

(Quelque part dans l'inachevé, p.101-102).


La musique nous fait vivre une expérience unique, qui touche à la fois notre rapport à l'espace et notre rapport au temps :

  • notre rapport à l'espace : tout se passe comme si la musique nous emportait vers un autre monde. Nous sommes transportés, arrachés à notre condition prosaïque et contrainte. Nous quittons la rive d'une terre où la vie est un combat et nous embarquons vers un « ailleurs » enchanté.

  • notre rapport au temps : nous vivons le temps sur un autre mode, nous cessons d'être dans l'inquiétude du temps passé qui ne reviendra plus ou du temps à venir dont nous ne savons de quoi il sera fait, et, enfin, nous habitons pleinement l'instant. Le présent devient un asile hospitalier, nos attentes sont suspendues, il n'y a plus rien à désirer mais seulement à être.


Mais Jankélévitch ne met pas exactement sur le même plan ces deux dimensions : en effet, il privilégie la dimension du temps pour la raison simple qu'elle touche à l'essence de l'existence. Exister, c'est être dans le temps, proie de ce devenir incessant que nous ne saurions arrêter. Le savoir-vivre consisterait alors en un art du temps, et cet art du temps culminerait dans une capacité originale : faire les choses à-propos, n'être plus ni dans l'insatisfaction, ni dans la frustration, mais agir et vivre « à propos ». Or précisément, cet art si difficile, qui consiste à habiter le temps, la musique, aux yeux de Jankélévitch, l'accomplit de la façon la plus admirable et la plus achevée. Nous cessons d'attendre, nous cessons d'anticiper, nous sommes portés, saisis par la puissance de la musique et éveillés à notre propre puissance d'éprouver, de ressentir, d'être.

Cette forme de réconciliation avec le temps, qui est tout aussi bien une réconciliation avec soi-même, est une grâce qui nous est offerte : nous sommes rendus à nous-mêmes, lavés de toute peine et de toute contradiction, soustraits à nos déchirements, libérés de nos divisions intimes, simple présence en pleine coïncidence avec la vie et ce qu'elle présente.


« Ce qui lui manque, la bienheureuse plénitude, l'homme l'éprouvera seulement dans la joie-éclair d'un instant, non dans dans je ne sais quel retour à une innocence perdue », écrit Jankélévitch (QPI, p.95). La musique est cet instant étiré, prolongé, si je peux dire, qui nous fait connaître cette joie-éclair.


La musique n'est donc pas seulement une réalité fragile, éphémère, qu'on peut oublier bien vite ou bien ignorer tout simplement, elle exerce aussi un pouvoir quasi irrésistible sur ses auditeurs. Elle est capable d'agir sur l'être humain et de susciter en lui des passions puissantes. Platon l'observait déjà : « elle pénètre à l'intérieur de l'âme et s'empare d'elle de la façon la plus énergique » « République, livre III, 401d).

La musique parvient jusqu’aux régions les plus protégées et les plus cachées de notre intimité, de notre for intérieur, de telle sorte que l’auditeur n’est plus tout à fait maître ni de ses émotions ni de lui-même.


Cédons, voulez-vous, à cette puissance.



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DN 26/01/2017 02:05

Passionnant ! Je suis tombée par hasard sur votre article qui a illuminé ma journée. Mille mercis pour ce texte magnifique.

Daniel Herbreteau 24/02/2013 16:45


Trsè beau texte. Merci.