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Le blog de Christophe Lamoure

Nietzsche et Wagner (2)

17 Avril 2009 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Textes

 



Cette découverte de la musique de Wagner va se prolonger par la rencontre du compositeur dont Nietzsche va devenir ensuite un proche. Dans une autre lettre à Rohde, il évoque cette rencontre qui date de novembre 1868 : « Avant et après le dîner Wagner s'est mis au piano et a joué tous les passages importants des Maîtres chanteurs, en imitant toutes les voix et cela dans une atmosphère de folle gaieté. Car c'est un homme, fabuleusement vif et ardent, au débit très rapide, qui sait mettre en joie un petit cercle comme celui que nous formions ; dans l'intervalle j'eus avec lui une assez longue conversation sur Schopenhauer ; ah ! tu peux t'imaginer quel plaisir ce fut pour moi de l'entendre tenir sur lui des propos d'une inimaginable ferveur, dire tout ce qu'il lui doit, qu'il est le seul philosophe qui ait reconnu ce qu'est l'essentiel de la musique ». Après cette soirée, Wagner invite Nietzsche à lui rendre visite à Tribschen, près de Lucerne, en Suisse.

A partir de 1869, il va devenir un familier des Wagner, Richard et Cosima (fille de Liszt) auxquels il rendra de nombreuses visites jusqu'en 1872. une amitié se noue entre les deux hommes, amitié fondée aussi bien sur l'échange intellectuel que sur des moments de plaisir. Nietzsche, dans l'un de ces derniers livres, Ecce homo, écrira : « A aucun prix je ne voudrais effacer de ma vie les journées passées à Tribschen, des journées de confiance, de gaieté, de hasards sublimes, de moments profonds... »

Leur intimité est telle que Wagner confie par exemple Nietzsche de faire imprimer ses Mémoires et que Nietzsche passe Noël en leur compagnie.

Nietzsche est alors professeur de philologie à Bâle et il soumet ses différents travaux à Wagner, travaux relatifs à la culture grecque antique. En 1870, après que Nietzsche lui ait donné à lire le texte d'une conférence qu'il venait de prononcer sur « Socrate et la tragédie », Wagner l'encourage dans une lettre en ces termes : « Montrez donc à quoi sert la philologie et aidez-moi à instaurer la grande Renaissance où Platon embrassera Homère ». On se souvient que Platon a condamné la poésie d'Homère dans la République. Wagner fait le vœu d'une réconciliation des deux personnages, de Platon et d'Homère, c'est-à-dire en fait d'une réconciliation de la philosophie et de l'art et il voit en Nietzsche celui qui est capable de mener à bien cette opération. D'une certaine manière, on peut dire qu'il a vu juste puisque Nietzsche confère à l'art ce rôle éminent dont nous venons de dire quelques mots et il est l'instigateur d'une nouvelle figure philosophique : le philosophe artiste.

Cette entreprise qui présente un caractère plus philosophique que strictement philologique trouvera une première réalisation avec la parution en janvier 1872 de La Naissance de la tragédie à partir de l'esprit de la musique, ouvrage dédié à Wagner. A cette occasion, Wagner écrit à Nietzsche : « Je n'ai encore rien lu de plus beau que votre livre ! Tout est magnifique ! ». Il prendra même publiquement la défense de Nietzsche lorsqu'il sera attaqué à propos de cet ouvrage par un jeune philologue qui allait devenir célèbre : Ulrich von Milamowitz-Moellendorff. Ce dernier s'en prend à Nietzsche du point de vue spécialisé du philologue sans voir que ce livre déploie une ambition qui déborde le cadre de cette discipline et offre une dimension proprement philosophique.

Nietzsche y expose en effet une nouvelle conception de l'art et de son histoire, fondée sur l'antagonisme de deux instincts naturels qui chacun se traduisent dans des œuvres présentant une forme et un esprit singuliers. Apollon, dieu du rêve et de la belle apparence individuée, qui trouve son expression la pus aboutie dans la sculpture, affronte Dionysos, divinité de l'ivresse et de l'extase festive, qui s'affirme pleinement dans la musique. La tragédie grecque, sommet de l'art, parvient à concilier ces deux puissances dans une œuvre unique où la belle apparence vient contrebalancer la tragique absence de sens de la vie. L'art tragique s'oppose à l'intellectualisme de Socrate et de la philosophie naissante qui cherchent à plier les forces de la vie et leur exubérance aux lois de la raison et qui, ce faisant, nous détourne voire nous dissuade de vivre vraiment. Selon Nietzsche, l'art d'un Wagner renouvelle heureusement cette possibilité d'un art total.

Cependant, c'est à cette même époque que Nietzsche commence à s'éloigner de Wagner. Celui-ci a quitté Tribschen en avril 1872 pour s'installer à Bayreuth où il va faire construire sa demeure et un théâtre destiné à accueillir un festival de musique, théâtre qui va en vérité devenir le temple du culte wagnérien. Déjà Nietzsche avait du mal à supporter les wagnériens. Il se rend à Bayreuth mais il est déçu. Il juge que Wagner donne de plus en plus dans le pathos. La musique auxiliaire du drame.

Cependant, Nietzsche demeure – et demeurera toujours – sous l'emprise de cette musique. Il subira toujours cet envoûtement viscéral que nous avons évoqué plus haut (même après leur rupture, alors que son ami Peter Gast joue du Wagner à Nietzsche en 1880, celui-ci est bouleversé).

Nietzsche publiera même en 1876 sa quatrième considération inactuelle intitulé « Richard Wagner à Bayreuth ». Le livre est bien accueilli par Wagner qui l'invite à venir le voir à Bayreuth. Nietzsche y arrive le 23 juillet 1876. Il éprouve une « déception immense » selon ses propres mots dans une lettre à sa sœur. Pour traduire cette déception, il écrira dans Ecce homo : «  On avait traduit Wagner en allemand ». Esprit de lourdeur, fausses valeurs lui paraissent gangréner l'art de Wagner. C'est au mois de novembre de cette même année 1876 qu'il voit pour la dernière fois le couple Wagner à Sorrente en Italie. Les deux hommes ne se reverront plus jusqu'à la mort de Wagner en 1883.

 

 

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