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Le blog de Christophe Lamoure

A propos d'Epictète

13 Avril 2009 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Textes Bibli

 

Samedi, je me rends à une conférence de Connaissance du Monde sur le Québec. J’ai aimé ce pays et j'ai envie d’y retrouver ce que j’y ai connu au cours d’une tournée de chorale, il y a quelques années. Cela semble simple, et pourtant ! C’était sans compter sur le fait de trouver un parking archi plein en ce jour de match de l’Aviron Bayonnais… et de braderie… à Bayonne ! Je tourne en vain avec d’autres. Vais-je renoncer ? Je repense alors à ce dont Christophe nous a parlé ce matin en philo à propos du travail d’écriture  « trouver une situation concrète qui permet d’illustrer les principes de conduite d’Epictète ». Ça tombe bien !

Me revient alors à l’esprit ce passage : « lorsque tu es sur le point d’entreprendre une action, examine les choses qui viennent avant elle et celles qui la suivent…sinon au début tu l’entreprendras avec enthousiasme… mais après, lorsque les désagréments apparaîtront, tu y renonceras… » (p. 203, § 29-1).

Et alors je me recentre sur ce qui est essentiel à mon « bonheur » maintenant, la « vraie chose » pour moi aujourd’hui qui est d’assister à cette conférence ; donc je finis par trouver une place pour me garer devant le  cinéma et entre dans la salle. Je m’installe, personne devant moi, c’est parfait ! Arrive un couple qui se met juste devant moi. Je me dis qu’ils auraient pu se décaler pour éviter de me boucher en partie la vue alors qu’il y a des places partout car, comme nous le dira le conférencier, beaucoup de personnes ont renoncé devant la difficulté de se garer et sont reparties. Puis j’observe à côté de moi deux jeunes filles en train de se partager un menu qui me paraît bien peu diététique fait de gâteaux, Mars, etc. !

Je prends alors conscience de mon regard peu indulgent sur mon entourage, probablement la conséquence de l’épisode contrariant du parking. Alors, retour à Epictète et deux autres préceptes me viennent à l’esprit :

L’un relatif au « secret du bonheur » : « souviens-toi donc que ce qui t’outrage, ce n’est ni celui qui t’injurie ni celui qui te frappe, mais ton jugement qui te fait penser que ces choses t’outragent. Donc quand quelqu’un t’irrite, sache que c’est ton jugement de valeur qui t’irrite. Par suite commence par t’exercer à ne pas te laisser entraîner par ta représentation. Car une fois que tu auras gagné temps et délai tu seras plus facilement maître de toi » (p. 176, § 20).

L’autre, relatif au jugement porté sur autrui : « quelqu’un se baigne rapidement, ne dis pas il se baigne mal mais il se baigne rapidement. Quelqu’un boit beaucoup de vin, ne dis pas : il boit mal mais il boit beaucoup de vin. Car avant de savoir le jugement qui détermine son action comment peux-tu savoir qu’il agit mal » (p. 195, § 45).

Munie de ces sages préceptes je me sens apaisée, libérée de ces parasitages extérieurs. Il me reste toutefois à me libérer encore d’un autre parasitage de l’esprit qui consisterait à attendre de ce conférencier qu’il m’apporte un contenu conforme à ma propre représentation du Québec et à accepter de m’ouvrir, sans préjugés, à ce qu’il va nous donner et qui reflétera sa propre perception ; Comme le dit, là encore, Epictète : « sans vouloir que ce qui ne dépend pas de moi, dépende de moi » (p. 79, § 14). C’est dans cet état d’esprit que je peux enfin profiter pleinement de ce reportage passionnant.

Ce qui m’a particulièrement intéressée dans cette étude du Manuel au cours de nos ateliers cette année, c’est la pertinence et la cohérence des propos, leur modernité. Beaucoup de ces préceptes me semblent directement applicables de nos jours, particulièrement dans le domaine des sciences humaines et du développement personnel (travail sur soi). J’ai été touchée par la profondeur de la pensée et la qualité de l’engagement personnel qu’ils impliquent. Cette réflexion sur un art de vivre basé sur le « connais-toi toi-même » de Socrate  est d’une grande sagesse. Ce langage nous parle encore aujourd’hui, même si la science a apporté un éclairage nouveau sur les moyens de parvenir à la connaissance de soi et au bonheur. La mise en évidence par Freud, en particulier, de la dynamique inconsciente souvent à l’origine de nos troubles les plus profonds a ouvert de nouvelles voies. Après lui, d’autres chercheurs ont apporté leur contribution pour enrichir et faire évoluer cette découverte. Grâce à eux, nous disposons maintenant de nombreux outils pour explorer notre univers intérieur, donner sens à ce que nous vivons et entrevoir différemment « ce qui dépend de nous de ce qui ne dépend pas de nous ».

Epictète nous invite à prendre de la distance dans la relation aux autres et aux choses extérieures mais parfois les troubles du lien peuvent entrainer une difficulté à établir cette distance. En effet, comme l’a démontré John Bowlby (le psychiatre et psychanalyste anglais), la capacité à entrer en contact avec les autres dans la vie adulte en gardant une juste distance est liée à la façon dont ont été vécus les premiers attachements. Il décrit le « besoin d’attachement » comme un « besoin primaire » qui doit être satisfait dès les premiers moments de la vie du petit enfant pour lui permettre d’accéder à la conscience de soi et à la différentiation. Cette construction d’un lien dans la sécurité est indispensable car c’est ce qui lui permettra à la fin du processus de développement correspondant à l’âge adulte de se séparer et d’accéder à l’autonomie. Il pourra alors entrer en contact avec les autres et le monde extérieur en étant conscient de sa différence. Mais lorsque des obstacles ont empêché ce processus de se réaliser, des problèmes plus ou moins graves peuvent apparaître perturbant le rapport avec soi et avec les autres. Il est alors possible par un travail sur soi de réparer ces troubles du lien. Boris Cyrulnik parle lui de « résilience » et il raconte comment lui-même a effectué ce long cheminement. Epictète, tout au long du Manuel, nous exhorte à la responsabilité et à la prise en charge de soi pour un vrai travail de « transformation intérieure ». Ceci est un point essentiel de son enseignement et reste aujourd’hui encore la base qui va permettre d’accompagner le changement. Il signifie pour chacun l’acceptation, souvent si difficile à comprendre, de son implication dans ce qu’il vit : « nous avons en nous-mêmes la force de combattre les représentations qui nous troublent » (p. 169, § 10), ou « quand nous nous heurtons à des difficultés ou que nous éprouvons du trouble ou de la tristesse, n’en rendons jamais un autre responsable mais nous-mêmes, c'est-à-dire nos jugements » (p. 167, § 5).

Epictète décrit donc nos troubles à l’intérieur de nous-mêmes et non pas à l’extérieur. C’est un autre point capital qui sous-entend que, si l‘origine de ces troubles est en soi, on peut les combattre (pour ma part, pour trouver la voie du bonheur, je trouve plus approprié d’abandonner l’idée de se combattre et plutôt de se centrer sur une recherche de paix et de réconciliation avec soi-même). Il s’étend peu sur les troubles du corps qui lui semblent « ne pas dépendre de nous ». Aujourd’hui, nous avons connaissance des liens étroits qui existent entre ces « troubles du corps » et les « troubles de l’âme », nous savons de plus en plus précisément combien psyché et corps forment un tout indissociable, que la santé de l’un dépend de la santé de l’autre et que nous avons un pouvoir d’agir sur notre santé mentale et physique. Il reste toutefois vrai que ce pouvoir aura toujours une limite liée à notre condition d’être humain qui ne peut pas tout. Sa remarque sur la maladie reste très pertinente : « la maladie est une gêne pour le corps mais pas pour le choix de vie à moins que le choix de vie ne le veuille lui-même …» (p. 169, § 9).

Pour finir, ce que j’ai aussi trouvé remarquable chez Epictète c’est la manière dont il invite à ne pas rester dans la dépendance mais à savoir continuer seul son chemin : « jusqu’à quand attendras-tu encore de te juger toi-même digne de ce qu’il y a de meilleur…Tu as appris les principes théoriques. Tu t’es entretenu avec ceux avec lesquels il fallait converser. Quelle sorte de maître attends-tu encore pour lui confier le soin de te corriger ? Tu n’es plus un jeune homme mais désormais un homme adulte… » (p. 199, § 51-1) ; et encore : « Philosopher, ce n’est pas parler de philosophie mais vivre sa philosophie » (p. 196, § 46).


Christine de SAINT-PIERRE, mars 2009 (atelier du samedi).

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