Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le blog de Christophe Lamoure

Article paru dans La Croix, début janvier 2009

4 Mars 2009 , Rédigé par Christophe Lamoure Publié dans #Revue de presse



 


« Je cherche un monde »


Partons d'une affirmation paradoxale : on peut être un marcheur assidu - piéton décidé, randonneur irrésistible - et pourtant ne s'être jamais mis en marche. Des pas, des pas, par milliers, par millions, mais point de départ. Rien qui ressemble à une rupture, c'est-à-dire à un commencement. Seulement de la répétition, du sur-place et nul réel éloignement, car toujours, au bout du compte, une adhésion à soi. Une forme de paralysie nous frappe ; immobiles en nous-mêmes, nous nous lions à toutes forces à une identité qui nous protège mais mais aussi nous enferme.

C'est ainsi qu'on se retrouve le même à la fin du parcours qu'au début. Rien n'a changé, rien n'a bougé ; un peu de sueur a coulé, les muscles se sont employés, quelques grammes se sont évaporés sans doute, mais on ne s'est pas quitté d'une semelle, pas l'ombre d'un écart à soi ne s'est laissé deviner. Captif de soi, nous le sommes tous. A quoi bon tant s'agiter si ce n'est que pour tourner autour de soi ?

Mais voilà tracée à larges traits notre condition à tous. Marcheurs pour certains, nous le sommes ; quant à se mettre en marche, la tâche paraît inaccessible. Est-ce impossible ? Sommes-nous rivés à nos habitudes, à l'enchantement d'une tranquille et somnolente assurance ? Se mettre en marche passe-t-il nos forces ?

Ce serait trop dire mais certaines conditions sont nécessaires, des conditions étrangement élémentaires et exceptionnelles : il nous faut une terre et un ciel. Une terre qui assure nos pas, qui soutienne nos corps, qui souligne nos ombres, c'est-à-dire une terre offrant l'hospitalité. Bref, une terre que nous habitons, non pas un territoire que nous occupons. Un ciel pour pouvoir lever la tête hors les jours, pour se dresser au-dessus des affaires du moment, pour deviner un ailleurs, c'est-à-dire un ciel dessinant une ligne de fuite. Bref, un ciel ouvert comme une promesse, non pas un ciel bas comme un couvercle.

Une terre, un ciel, qu'est-ce à dire ? Il faut que nous sentions et que nous expérimentions que nous faisons partie d'un monde. Il y a à voir, à sentir, à aimer, à apprendre, à découvrir ; il y a du proche et du lointain avec quoi s'entretenir. Un monde est possible.

Où est passé le monde ? On peut avoir le sentiment qu'il est perdu et que ne restent plus, sur la scène d'une réalité sans relief ni profondeur, que des individus livrés au jeu et à la lutte des intérêts féroces, des individus immobiles parce que persuadés que tout se tient ici et qu'il n' a rien à espérer d'autre. Alors une terre, un ciel ne suffisent pas pour se mettre en marche, il faut que loge au plus intime la conviction qu'un chemin est possible, conviction que peut faire naître une étoile. Elle parfait l'idée d'un monde en distinguant une direction et dès lors en introduisant du sens dans l'espace, une orientation dans l'existence.

« Je me cherche moi-même », affirmait Héraclite. On aimerait rétorquer aujourd'hui : « je cherche un monde ». Alors, je lève la tête, je scrute le ciel et je guette une étoile, belle et rayonnante, pour guider mes pas sur la terre. Donnez-moi un monde que je puisse y tracer mon chemin, donnez-moi une étoile que je puisse me mettre en marche. N'est-ce pas l'exigence qui habite plus ou moins secrètement le contemporain ?



Christophe Lamoure, professeur de philosophie, créateur de l'école de philosophie Kalos, à Anglet (64). Dernier ouvrage paru : Petite philosophie du marcheur aux éditions Milan.

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article