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Le blog de Christophe Lamoure

Saint Emilion, la marche

8 Juillet 2015 , Rédigé par Christophe Lamoure

Saint Emilion, la marche

Cette après-midi, je voudrais vous convier à une marche, je voudrais marcher un peu, marcher avec vous. Une marche originale puisque ce ne sont pas nos jambes qui nous promèneront, ce ne sont pas nos pieds qui fouleront le chemin, non ce seront les mots qui nous porteront, nous transporteront. Nous allons essayer, c'est ce que je vous propose, de glisser nos pas dans nos mots. Alors bien sûr, j'aimerais que cette promenade, nous la fassions ensemble, j'aimerais que vous m'accompagniez. Peut-être encours de route, quelques-uns se perdront, s'égareront mais essayons tout de même.

Comment nous mettre en route ? Un philosophe marche, si je peux dire, à coups de questions. Ce qui le fait avancer, le met en mouvement, c'est une question...là, il y a quelque chose à comprendre. Sans questions, il est à l'arrêt. Alors, quelles sont les questions qui vont nous donner l'impulsion et nous guider dans cette promenade.

Une question simple, élémentaire est notre point de départ : que se passe-t-il quand nous marchons ? Quel type d'expérience représente la marche ? Quand on marche, qu'arrive-t-il, que se passe-t-il ? En quoi la marche, loin d'être une activité insignifiante, anecdotique, un à-coté de la vie, du sérieux de la vie, peut constituer une sorte d'événement . Nous révéler quelque-chose de nous-mêmes, du monde dans lequel nous vivons ?

Pour cette promenade, je vous propose de prendre comme guide, Jean-Jacques Rousseau. En 1762, il publie Emile, un ouvrage qui traite de pédagogie. Dans ce texte, à plusieurs reprises, Rousseau évoque la question de la marche. Il en fait si grand cas qu'il en vient à écrire que « nos premiers maîtres de philosophie sont nos pieds ». Autrement dit, la meilleure école de philosophie, c'est la marche, et on ne saurait être mieux inspiré pour faire de la philosophie que de se mettre en marche. Marcher simplement ? Marcher pour marcher et non marcher pour un but étranger à la marche. Il ne s'agit pas de marcher pour se rendre en tel ou tel lieu, le plus vite possible, comme si le trajet n'était qu'une contrainte à abolir, un obstacle à surmonter. Il s'agit de marcher pour faire une certaine expérience. Or précisément cette expérience relèverait de la philosophie.

Cela implique, on le voit, une idée particulière de la philosophie. Non pas la philosophie comme effort théorique, prouesse de l'intelligence, savoir mis en système et élucidant la vérité la pus élevée. La philosophie est ici conçue comme une expérience, d'abord et avant tout. Proche en ceci des Anciens, des premiers philosophes grecs, Rousseau envisage, semble-t-il, la philosophie comme une forme de vie – la vie avec la pensée.

« Il ne faut pas lire, écrit Rousseau, il faut voir. »

Il ne condamne pas bien sûr la curiosité ni le goût de savoir, mais à la condition qu'ils ne détournent pas l'intelligence des choses vers les mots. Il importe avant tout, avant de se plonger dans les livres, de se plonger dans le grand livre, le livre de la nature.

« Tant de livres, ironise-t-il, nous font négliger le livre du monde. »

La marche a la vertu primordiale de nous remettre sous les yeux, sous les sens, le livre du monde, précisément le livre que tout philosophe conséquent doit chercher à explorer. Elle nous donne à voir, à observer, à sentir, or tout commence par là, par une expérience sensible.

Marcher, oui, mais marcher dans la nature, faire des promenades plus ou moins longues, au milieu des arbres, des rochers, des fleurs, des ruisseaux, des herbes, au grand air. Il s'agit de marcher dans le monde, oui, mais dans le monde d'avant les hommes, pourrait-on dire, c'est-à-dire dans un monde qui n'a pas été transformé radicalement selon les besoins et les intérêts proprement humains.

 

 

Cette proximité de Rousseau et des philosophes anciens quant à une certaine conception de la philosophie et quant à l'importance de la marche dans cette conception, Rousseau n'hésite pas d'ailleurs à l'affirmer le plus clairement du monde :

« Voyager à pied, c’est voyager comme Thalès, Platon et Pythagore. J’ai peine à comprendre comment un philosophe peut se résoudre à voyager autrement et s’arracher à l’examen des richesses qu’il foule aux pieds et que la terre prodigue à sa vue. Qui est-ce qui, aimant un peu l’agriculture, ne veut pas connaître les productions particulières au climat des lieux qu’il traverse, et la manière de les cultiver ? qui est-ce qui, ayant un peu de goût pour l’histoire naturelle, peut se résoudre à passer un terrain sans l’examiner, un rocher sans l’écorner, des montagnes sans herboriser, des cailloux sans chercher des fossiles ! Vos philosophes de ruelles étudient l’histoire naturelle dans des cabinets ; ils ont des colifichets ; ils savent des noms, et n’ont aucune idée de la nature. Mais le cabinet d’Emile est plus riche que ceux des rois ; ce cabinet est la terre entière. Chaque chose y est à sa place : le naturaliste qui en prend soin a rangé le tout dans un fort bel ordre ; Daubenton1 ne ferait pas mieux. »

La marche est donc un exercice philosophique mais, vous l'aurez compris, pas n'importe quel marche.

Marcher dans la nature nous fait voyager dans le temps. D'abord parce que cette activité nous rapproche des premiers philosophes : nous glissons nos pas dans les leurs et retrouvons des impressions qui sans doute furent les leurs. Par-delà 25 siècles, voilà que nous pouvons nous imaginer cheminant aux côtés de Socrate, Platon ou Aristote. Nous partageons avec eux une expérience humaine élémentaire et fondamentale.

En second lieu, cette activité nous fait voyager dans le temps parce qu'elle nous éloigne de la civilisation, produit de l'histoire, du temps façonné par les hommes, et nous ramène vers la nature, qui est notre véritable berceau. Les civilisations passent mais la nature demeure. Marcher dans l'ombre d'un sous-bois ou bien sur le flanc d'une montagne, c'est comme goûter la saveur de l'originel, retrouver en quelques pas, l'air et l'atmosphère des premiers matins du monde, ressentir des impressions - bruits, odeurs, images... - premières, non altérées, pures. La marche représente une sorte de retour aux sources. Nous savons mais d'un savoir sensible, éprouvé, et non d'un savoir abstrait, d'où nous venons et à quelle réalité nous appartenons. Nous marchons au milieu de l'éternité.

C'est un savoir précieux, je crois, dans la mesure où il nous retient de nous considérer comme des étrangers exilés dans un monde opaque et hostile (représentation qui domine une bonne part de la philosophie contemporaine, en particulier sous sa version existentialiste et ses variations autour du thème de l'absurde). Il faut marcher pour renouer avec cette vérité première et essentielle, il faut marcher pour recoudre notre être à l'être du monde. Cela – cette prise de distance à l'égard du monde des hommes, de la vie sociale et de ses artifices – nous rend aussi capables d'en juger avec plus de lucidité. Le monde fabriqué par les hommes, pouvons-nous observer, n'est pas la totalité du monde, quelques pas à l'écart nous en donne la tranquille assurance. Non qu'il vaille de mépriser les réalisations et entreprises humaines mais qu'il soit judicieux de savoir les situer. Si l'on juge que le monde des hommes se suffit à lui-même ou sert de référence, de norme, à partir de laquelle évaluer tout le reste, on ne parviendra pas aux mêmes conclusions que si l'on juge que le monde des hommes appartient à une totalité qui le dépasse et l'embrasse, la nature, dont il dépend et que, dès lors, c'est à partir de la nature qu'il convient et qu'il est nécessaire d'évaluer les choses. Le souci écologique, je crois, s'ancre dans ce renversement des perspectives dont Rousseau est l'un des précurseurs : penser et modeler le monde des hommes à partir de la nature et non penser et modeler la nature à partir du monde des hommes.

Cette rupture avec le monde des hommes peut même se traduire par l'avant-goût d'un autre monde. Ainsi Maine de Biran écrit-il dans son journal à la date du 17 main 1815 :

« J'ai éprouvé ce soir, dans une promenade solitaire, faite par le plus beau temps, quelques éclairs momentanées de cette jouissance ineffable que j'ai goûtée dans d'autres temps et à pareille saison, de cette volupté pure, qui semble nous arracher à tout ce qu'il y a de terrestre, pour nous donner un avant-goût du ciel. La verdure avait une fraîcheur nouvelle et s'embellissait des derniers rayons du soleil couchant ; tous les objets étaient animés d'un doux éclat, les arbres agitaient mollement leurs cimes majestueuses ; l'air était embaumé et les rossignols se répondaient par des soupirs amoureux auxquels succédaient les accents du plaisir et de la joie. Je me promenais lentement, dans une allée de jeunes platanes, que j'ai plantés il y a quelques années. Sur toutes les impressions et les images vagues, infinies, qui naissaient de la présence des objets et de mes dispositions, planait ce sentiment de l'infini qui nous emporte quelquefois vers un monde supérieur aux phénomènes, vers ce monde des réalités qui va se rattacher à Dieu, comme à la première et à la seule des réalités. »

 

La marche est donc l'occasion d'une rupture : elle nous éloigne du monde strictement humain et nous plonge dans la nature. Avec une économie de moyens remarquables - il n'est besoin que de trois fois rien pour aller marcher – elle nous fait sentir le prix des choses, le poids du monde, sa richesse e sa beauté sans comparaison. Elle opère ainsi chez le marcheur régulier une sorte de conversion, une conversion à la simplicité, à l'élémentaire. Là encore, selon une voie qui n'est pas la voie de l'argumentation rationnelle et abstraite mais par la voie de l'expérience sensible et concrète. Je sens lors de ces promenades combien me comble cette nature, combien j'y trouve d'occasions de plaisir, d'étonnement, de contentement. En somme, la marche nous réconcilie avec la simplicité dont, par ailleurs, on cherche à nous détourner en associant la satisfaction avec l'acquisition d'objets toujours plus sophistiqués ou avec l'adoption de modes de vie toujours plus recherchés. Ces logiques, assignées à la consommation la plus effrénée, orientent notre quête de bien-être vers des objets dont elles nous vantent la jouissance, source de bonheur, de réalisation ou d'affirmation de soi. La logique associée à la marche est tout autre, elle opère une sorte d'inversion : nous ne tirerons pas notre contentement de tel ou tel objet, qui, au final, est assez indifférent, mais nous tirerons notre contentement de nous-mêmes, de l'usage que nous saurons faire de nos possibilités ou, pour le dire autrement, de l'usage que nous saurons faire de nos puissances. Et d'abord, de nos puissances de sentir.

Dans la vie sociale la plus courante, on dira que nos sens sont éveillés et même perpétuellement sollicités. Mais précisément, ils sont formés et conditionnés dan le cadre d'une existence réglée, ordonnée, codifiée. Nos sens sont en alerte tout le temps parce que la machine sociale ne cesse de nous envoyer des signaux, des signes, des messages que nous devons capter, interpréter et à partir desquels nous devons conformer nos comportements de façon adéquate. Par exemple quand je circule en ville, je ne cesse d'être la cible de messages qui cherchent, de façon plus ou moins contraignante et subreptice, à me prescrire certains comportements, certains choix, certains désirs... ça peut être les signaux du code de la route, les panneaux publicitaires, la radio, les hauts-parleurs, les écrans lumineux, les vitrines... On pourrait décrire l'espace social comme un espace précisément saturé de signe, tout y fait sens et ceux qui évoluent dans cet espace sont, selon la terminologie même de la publicité, des « cibles ». En ville, si je peux dire, on ne cesse de me viser, de me parler, tout est langage, tout fait langage. Nos sens et leur fonctionnement sont donc, dans un tel contexte, captés par des intentions, des stratégies d'influence ou de prescription. Dans cet environnement, notre attention est captive.

A rebours de cet univers, la nature pourrait être définie comme l'espace de l'insignifiance, l'espace du silence, l'espace où je cesse d'être une cible visée par tel ou tel diffuseur de message. Je marche dans un monde neutre, un monde blanc, et c'est la condition même qui rend possible la redécouverte des impressions sensibles pour elles-mêmes. Je me mets à respirer, sentir, écouter, regarder de façon libre et désintéressée. Mes cinq sens s'exercent à nouveau librement, détachés de tout but, pour le simple plaisir de la sensation. Je me redécouvre sensible et sentant. Je fais l'expérience de ma puissance de sentir et cette expérience répond à un besoin et à une aspiration profonde. Être, c'est d'abord percevoir. En marchant dans la nature, je sens et je me sens être. Au sein de la nature, mes sens peuvent s'exercer sans finalité, sans intention, rendus à leur libre jeu, à leur tranquille fantaisie.

 

 

Sans doute, cet exercice prend-il sa pleine dimension, acquiert-il sa pleine puissance, d'abord parce que la nature dispense généreusement des impressions qui nous affectent mais aussi parce que la marche est une activité lente.

On sait que dans la hiérarchie des valeurs contemporaines, la vitesse est glorifiée, vantée, exaltée quand la lenteur est plutôt moquée, dépréciée, méprisée. Or c'est parce que la marche est un mode de déplacement lent qu'elle permet de multiplier les expériences sensibles et surtout de donner à chacune une saveur et une intensité profonde et intime. On sait que les marcheurs ont autant de goût pour les haltes que pour le cheminement lui-même : c'est qu'elles seules permettent de prendre la mesure du spectacle qui s'offre et d'en considérer la multitude de facettes. La nature aime à se cacher, disait l'un des premiers philosophes, elle ne se révèle qu'à celui qui sait prendre le temps. La marche éduque ainsi notre rapport au temps.

Le temps n'est pas ce qu'il faut réduire : aller vite, nous ne sommes pas engagés dans une course contre le temps qui serait notre plus redoutable ennemi, celui qui nous entraîne inexorablement vers la vieillesse et la mort mais nous en faisons notre allié, celui sans qui le réel et l'existence perdraient leur attrait, leur charme, celui sans qui notre désir, bousculé entre la souffrance et la déception, perdrait peu à peu son intensité. Ce juste usage du temps est sans doute une des choses les plus difficiles à acquérir et à réaliser. La marche nous y aide.

On observera d'ailleurs que, lors d'une marche, le temps cesse d'être une réalité séparée, quelque chose qui coulerait indépendamment de soi selon une loi propre. Ordinairement, nous raisonnons en termes d'avoir ou de manque : nous avons du temps ou nous manquons de temps, comme une monnaie qui nous ferait défaut ou pas. Dans la marche, le temps n'est plus perçu comme une quantité qu'il s'agirait de préserver, d'amasser ou de dépenser, le temps est perçu comme une qualité, nous sommes dans le temps, il nous constitue. Sans doute, cette impression s'explique-t-elle par le fait que nous sommes présents à nous-mêmes et au monde au cours de la marche. J'ai le sentiment que le temps me manque quand je suis tendu vers un but à réaliser et que je me projette dans l'avenir en songeant que je n'aurai pas fini. Je ne suis plus dans le présent mais dans le futur, déchiré, divisé et troublé par l'anxiété, l'urgence, distrait du présent par la perspective de l'avenir qui déjà se dessine.

C'est d'une certaine manière la malédiction de la conscience et de l'intelligence que de me tenir à distance de moi-même, du moment et de m'empêcher alors de jouir pleinement du présent. Mais c'est sans doute que nous réfléchissons trop et ne sentons pas assez. On se rappellera à ce propos les premiers mots de Proust dans Contre Sainte Beuve indiquant qu'il attachait de moins en moins de prix à l'intelligence, faculté sèche et limitée, au regard de la capacité de sentir, riche et infinie.

Dans la marche, nous sentons abondamment et par conséquent nous sommes comme tout entiers attachés au présent de ce qui s'offre à soi et nous comble. Nous ne voyons pas le temps passer parce que nous ne sommes pas spectateurs de nos vies, parce que nous ne sommes pas à distance de ce que nous faisons, nous ne voyons pas le temps passer parce nous sommes dans la vie.

Outre la conscience et l'urgence de certaines situations, le fait que nous ne nous appartenons pas renforce le sentiment d'être spectateur de son existence. On nous impose des choses que nous n'avons pas choisi et nous sommes obligés de nous plier à des choix, à des décisions que d'autres ont pris à notre place. Nous faisons alors l'expérience d'une forme de servitude ou, dans des cas plus extrêmes, d'aliénation. Le mot dit bien la chose : nous avons le sentiment d'être devenu étrangers à nous-mêmes.

Dans la marche, les choses se combinent autrement et Rousseau, dans un autre passage d'Émile, exprime avec éloquence la façon dont la liberté et le plaisir se nouent au cours de ses voyages à pied, conspirant à la fois à faire de lui un homme libre et joyeux :

« Je ne conçois qu’une manière de voyager plus agréable que d’aller à cheval ; c’est d’aller à pied. On part à son moment, on s’arrête à sa volonté, on fait tant et si peu d’exercice qu’on veut. On observe tout le pays ; on se détourne à droite, à gauche ; on examine tout ce qui nous flatte, on s’arrête à tous les points de vue. Aperçois-je une rivière, je la côtoie ; un bois touffu, j vais sous son ombre ; une grotte, je la visite ; une carrière, j’examine les minéraux. Partout où je me plais, j’y reste. A l’instant que je m’ennuie, je m’en vais. Je ne dépends ni des chevaux ni du postillon. Je n’ai pas besoin de choisir des chemins tout faits, des routes commodes ; je passe partout où un homme peut passer ; je vois tout ce qu’un homme peut voir ; et, ne dépendant que de moi-même, je jouis de toute la liberté dont un homme peut jouir. Si le mauvais temps m’arrête et que l’ennui me gagne, alors je prends les chevaux. Si je suis las... Mais Emile ne se lasse guère ; il est robuste ; et pourquoi se lasserait-il ? il n’est point pressé. S’il s’arrête, comment peut-il s’ennuyer ? Il porte partout de quoi s’amuser. Il entre chez un maître2, il travaille ; il exerce ses bras pour reposer ses pieds. »

« Combien de plaisirs différents on rassemble par cette agréable manière de voyager ! sans compter la santé qui s’affermit, l’humeur qui s’égaye. J’ai toujours vu ceux qui voyageaient dans de bonnes voitures bien douces, rêveurs, tristes, grondants, ou souffrants ; et les piétons toujours gais, légers, et contents de tout. Combien le cœur rit quand on approche du gîte ! Combien un repas grossier paraît savoureux ! avec quel plaisir on se repose à table ! Quel bon sommeil on fait dans un mauvais lit ! »

Il est un aspect sur lequel Rousseau, au moins dans ces extraits, n'insiste pas et qui me paraît conférer à la marche la valeur d'une expérience philosophique. Il ne faudrait pas croire que la marche exclue ou prévient tout effort et qu'elle soit exclusivement dédiée à un plaisir facile. Bien au contraire, les meilleures marches supposent l'accomplissement d'un réel effort. Mais il faut distinguer l'effort qui accable, qui écrase, qui diminue, et l'effort qui augmente, qui fortifie, qui élève. Le premier est générateur de tristesse quand le second donne de la joie. La différence tient à ce que dans l'un, l'individu n'est qu'un moyen, un outil à disposition d'un autre et en vue d'une fin qui lui est étrangère tandis que dans l'autre, l'individu s'efforce vers lui-même, si l'on peut dire. Son effort a une vertu formatrice et transformatrice. Il se modèle lui-même ou, selon la formule de Plotin, il se sculpte lui-même. Loin de détruire nos forces, notre endurance, notre confiance, cet effort nous les révèle, nous les rend sensibles. Nous ne nous savions pas capables de cela, nous ignorions posséder de telles ressources. Celui qui gravit une pente abrupte ressent de telles impressions, qui l'accompagneront ensuite dans d'autres situations. La marche aura inscrit dans son corps une vérité qu'il n'oubliera pas.

Nietzsche rapporte comment l'effort et la joie se conjuguaient dans ses grandes périodes de création :

« […] l'agilité des muscles a toujours été chez moi d'autant plus vive que la force créatrice débordait avec plus d'impétuosité. C'est le corps qui connaît l'enthousiasme : laissons l' « âme » hors de tout cela... On aurait souvent pu me surprendre en train de danser ; à cette époque, je pouvais, sans trace de fatigue, marcher sept ou huit heures en montagne. Je dormais bien, je riais beaucoup -, j'étais plein de vigueur et d'une patience à toute épreuve. »

 

 

On le voit, Nietzsche pointe dans cet extrait la question du corps et du rapport du corps et de la pensée. Il prend le contrepied du préjugé commun et tenace selon lequel le corps et l'esprit sont deux entités séparées, selon lequel il y aurait incompatibilité des activités du corps et des activités de l'esprit. Les unes mobilisent l'esprit et délaissent le corps, les autres mobilisent le corps et délaissent l'esprit. C'est comme si il fallait choisir : le corps ou l'esprit, marcher ou penser mais on ne pourrait accomplir les deux ensemble.

Pour tant l'histoire atteste que de nombreux philosophes étaient aussi des marcheurs assidus. Depuis Pythagore en passant par Kant et jusqu'à Cioran, les exemples ne manquent pas de philosophes qui avaient une forte inclination pour la marche. On dira : soit, ils étaient philosophes et marcheurs mais pas en même temps, pas du même mouvement ni du même élan. Ils philosophaient d'une part et ils marchaient d'autre part.

Or précisément, c'est tout le contraire : ces philosophes témoignent de ce que la marche était pour eux indissociable de la pensée, qu'ils trouvaient dans cet exercice du corps un formidable stimulant pour leur pensée. Non seulement elle n'y fait pas obstacle mais elle en est l'impulsion. Ainsi Montaigne note-t-il dans ses Essais :

« Tout lieu retiré requiert un promenoir. Mes pensées dorment si je les assieds. Mon esprit ne va si mes jambes ne l'agitent. »

La mise en mouvement du corps et la mise en mouvement de l'esprit sont conjointes. Si le corps est fatigué, assoupi, endormi, l'esprit est lui-même engourdi. Il y a une correspondance entre l'état du corps et l'était de l'esprit. Ils sont en interaction et non pas séparés l'un de l'autre. Rousseau, encore, en témoigne :

« La chose que je regrette le plus dans les détails de ma vie dont j’ai perdu la mémoire, est de n’avoir pas fait des journaux de mes voyages. Jamais je n’ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j’ose ainsi dire, que dans ceux que j’ai faits seul et à pied. La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées : je ne puis presque penser quand je reste en place ; il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit. La vue de la campagne, la succession des aspect agréables, le grand air, le grand appétit, la bonne santé que je gagne en marchant, la liberté du cabaret, l’éloignement de tout ce qui me fait sentir ma dépendance, de tout ce qui me rappelle à ma situation, tout cela dégage mon âme, me donne une plus grande audace de penser, me jette en quelque sorte dans l’immensité des êtres pour les combiner, les choisir, me les approprier à mon gré, sans gêne et sans crainte. Je dispose en maître de la nature entière ; mon cœur, errant d’objet en objet, s’unit, s’identifie à ceux qui le flattent, s’entoure d’images charmantes, s’enivre de sentiments délicieux. Si, pour les fixer, je m’amuse à les décrire en moi-même, quelle vigueur de pinceau, quelle fraîcheur de coloris, quelle énergie d’expression je leur donne ! On a, dit-on, trouvé de tout cela dans mes ouvrages, quoique écrits vers le déclin de mes ans. Ah ! si l’on eût vu ceux de ma première jeunesse, ceux que j’ai faits durant mes voyages, ceux que j’ai composés et que je n’ai jamais écrits !... Pourquoi, direz-vous, ne pas les écrire ? Et pourquoi les écrire ? vous répondrai-je : pourquoi m’ôter le charme actuel de la jouissance, pour dire à d’autres que j’avais joui ? Que m’importaient des lecteurs, un public et toute la terre, tandis que je planais dans le ciel ? D’ailleurs, portais-je avec moi du papier, des plumes ? Si j’avais pensé à tout cela, rien ne me serait venu. Je ne prévoyais pas que j’aurais des idées ; elles viennent quand il leur plaît, non quand il me plaît. Elles ne viennent point, ou elles viennent en foule, elles m’accablent de leur nombre et de leur force. Dix volumes par jour n’auraient pas suffi. Où prendre du temps pour les écrire ? En arrivant je ne songeais qu’à bien dîner. En partant je ne songeais qu’à bien marcher. Je sentais qu’un nouveau paradis m’attendait à la porte. Je ne songeais qu’à l’aller chercher... »

 

Nietzsche raconte de son côté comment certaines idées lui sont venues au cours de ses excursions en Italie près de Gênes :

« Le matin, je montais, en direction du sud, par l'admirable route de Zoagli, longeant les pins parasols, et dominant une vaste étendue de mer ; l'après-midi, chaque fois que ma santé le permettait, je faisais le tour de toute la baie de Santa Margherita, jusque derrière Portofino. C'est sur ces deux itinéraires que me vint à l'esprit tout le premier Zarathoustra, et surtout Zarathoustra lui-même, en tant que type : plus exactement, il me tomba dessus... »

Nietzsche observe que les idées ne viennent pas à la suite d'un raisonnement conduit avec rigueur au sujet d'un problème déterminé et longuement examiné. Les idées surgissent, elles obéissent à une logique plus mystérieuse que celle de la pensée rationnelle. Elles cheminent à la suite d'impressions, d'expériences, d'événements qui marquent notre sensibilité, notre corps, notre système nerveux, elles cheminent invisibles à notre conscience et se révèlent brusquement sans que nous l'ayons décidé. Les idées sont de l'ordre de l'apparition. On ne convoque pas une idée, elle se manifeste. Dans un passage du Zarathoustra intitulé « Des contempteurs du corps », Nietzsche l'énonce très nettement : la grande raison, c'est le corps.

« Mais l'homme éveillé, celui sait, dit : Corps suis tout entier, et rien d'autre, et âme n'est qu'un mot pour quelque chose dans le corps […] Derrière tes pensées et tes sentiments, mon frère, se tient un puissant maître, un inconnu montreur de route – qui se nomme soi. En ton corps il habite, il est ton corps. »

Quoiqu'il en soit de cette assimilation de la raison au corps, on trouve exprimée cette idée que le corps et la pensée s'entremêlent et, dans le cas qui nous occupe, que la marche prédispose à la pensée. Elle met le corps en condition pour penser.

Chacun reconnaîtra sans difficulté le lien entre le corps et la pensée dans les cas où celle-ci est rendu impossible par un certain état du corps. On sait ainsi qu'une douleur trop aiguë, une angoisse trop intense, une fatigue trop accablante rend le corps indisponible à la pensée. C'est comme si une force concentrait et absorbait toute notre énergie, la souffrance n'offrant aucune possibilité de distraction.

D'autre part, un corps prisonnier d'obligations, d'exigences, d'impératifs à la fois contraignants et mutilants est lui aussi rendu indisponible à la pensée. On peut songer pour s'en faire une idée aux descriptions et analyses que fait Simone Weil du travail à la chaîne en usine dans son livre La Condition ouvrière :

« Pour moi, moi personnellement, voici ce que ça a voulu dire, travailler en usine. Ça a voulu dire que toutes les raisons extérieures (je les avais crues intérieures, auparavant) sur lesquelles s'appuyaient pour moi le sentiment de ma dignité, le respect de moi-même ont été en deux ou trois semaines radicalement brisées sous le coup d'une contrainte brutale et quotidienne. Et ne crois pas qu'il en soit résulté en moi des mouvements de révolte. Non, mais au contraire la chose au monde que j'attendais le moins de moi-même – la docilité. Une docilité de bête de somme résignée. Il me semblait que j'étais née pour attendre, pour recevoir, pour exécuter des ordres – que je n'avais jamais fait que ça – que je ne ferais jamais que ça. Je ne suis pas fière d'avouer ça. C'est le genre de souffrances dont aucun ouvrier ne parle : ça fait trop mal même d'y penser. Quand la maladie m'a contrainte à m'arrêter, j'ai pris pleinement conscience de l'abaissement où je tombais, je me suis juré de subir cette existence jusqu'au jour où je parviendrais, en dépit d'elle, à me ressaisir. Je me suis tenu parole. Lentement, dans la souffrance, j'ai reconquis à travers l'esclavage le sentiment de ma dignité d'être humain, un sentiment qui ne s'appuyait sur rien d'extérieur cette fois, et toujours accompagné de la conscience que je n'avais aucun droit à rien, que chaque instant libre de souffrances et d'humiliations devait être reçu comme une grâce, comme le simple effet de hasards favorables.

 

Il y a deux facteurs, dans cet esclavage : la vitesse et les ordres. La vitesse : pour « y arriver » il faut répéter mouvement après mouvement à une cadence qui, étant plus rapide que la pensée, interdit de laisser cours non seulement à la réflexion, mais même à la rêverie. Il faut, en se mettant devant sa machine, tuer son âme pour 8 heures par jour, sa pensée, ses sentiments, tout. Est-on irrité, triste ou dégoûté, il faut ravaler, refouler tout au fond de soi, irritation, tristesse ou dégoût : ils ralentiraient la cadence. Et la joie de même. Les ordres : depuis qu'on pointe en entrant jusqu'à ce qu'on pointe en sortant, on peut à chaque moment recevoir n'importe quel ordre. Et toujours il faut se taire et obéir. L'ordre peut être pénible ou dangereux à exécuter, ou même inexécutable ; ou bien deux chefs donner des ordres contradictoires ; ça ne fait rien : se taire et plier. Adresser la parole à un chef – même pour une chose indispensable – c'est toujours, même si c'est un brave type (même les braves types ont des moments d'humeur) s'exposer à se faire rabrouer ; et quand ça arrive, il faut encore se taire. Quant à ses propres accès d'énervement et de mauvaise humeur, il faut les ravaler ; ils ne peuvent se traduire ni en paroles ni en gestes, car les gestes sont à chaque instant déterminés par le travail. Cette situation fait que la pensée se recroqueville, se rétracte, comme la chair se rétracte devant un bistouri. On ne peut pas être « conscient ». »

 

Enfin le corps peut être enserré dans le jeu de la représentation sociale et sentir peser sur lui le regard des autres, regard qui peut le transformer en objet. Pris dans la comédie de la séduction où chacun guette l'image de lui-même dans le regard des autres, là aussi le corps est privé de la liberté de pensée, tout entier requis par le désir de plaire. Si, dans ces cas, on reconnaît que le corps est dans des dispositions qui paralysent ou entravent la pensée, on doit en bonne logique supposer qu'il est d'autres états du corps qui, à l'inverse, la favorisent ou la libèrent. Quels sont ces états du corps que la marche induit et qui conviennent à la pensée ?

La première condition, évidente et essentielle, pour que la pensée puisse s'épanouir, c'est que le corps ne soit pas sous le joug d'une souffrance trop pressante.

La seconde condition c'est que le corps soit libéré d'un carcan d'obligations qui le contraignent. Le corps qui pense est un corps libre, désintéressé, c'est un corps disponible.

Enfin, c'est un corps dégagé de l'impératif de séduire, délaissant le souci des apparences, résistant à la tentation de plaire.

Le corps du marcheur remplit admirablement ces conditions. Le marcheur n'est pas dans la souffrance, il use de son corps selon son goût et son désir et il évolue en dehors des jeux de séduction ordinaires. Le corps du marcheur est délié, désentravé, arraché aux codes sociaux. Il ouvre grand la voie à l'exercice de la pensée. Marcher et penser, c'est d'une certaine manière quitter les routes et les autoroutes toutes tracées pour inventer son propre chemin. Heidegger parlait de la pensée comme d'un « bond hors de l'ordre ». Il faut en effet sortir des discours et des opinions convenus et reçus lorsque l'on cherche à penser par soi-même, au risque de l'égarement, de la confusion ou parfois de la déroute. Mais c'est la condition d'une pensée authentique et personnelle. La marche dans la nature, en nous éloignant de la ville, nous écarte aussi de ses usages stéréotypés et conformistes. Elle nous remet au contact d'une réalité première, où de l'imprévu, de l'inattendu peut surgir et faire événement, où des sensations multiples et sans finalité affectent notre corps et, ce faisant, le rendent à lui-même. S'écarter des avenues bien tracées en marchant et en pensant, reconduire en soi cette métamorphose de l'esprit en laquelle il s'accomplit, selon Nietzsche : redevenir enfant.

 

 

Wittgenstein proposait une image de la philosophie très suggestive. Il disait que philosopher consistait à sortir de la ville. Le marcheur sort physiquement de la ville mais tout se passe comme s'il sortait aussi son esprit de la ville et ainsi comme si corps et esprit trouvaient une liberté nouvelle pour se ressourcer, se régénérer et finalement permettre à la pensée de cheminer en nous. Peut-être peut-on voir dans la marche comme dans la pensée des formes d'une expérience précieuse : l'expérience de l'errance. Et peut-être cette expérience dit-elle quelque chose d'essentiel sur ce qu'est le mode d'être humain : pas de place, pas de fonction, pas de rôle, pas d'identité déterminée et fixée une fois pour toutes mais une quête, une recherche incessante, sans fin. Une parole condense fortement cette conviction : « ne demande pas ton chemin à quelqu'un qui le connaît car tu ne pourrais pas t'égarer ». Le bon maître n'est pas celui qui vous ramène chez vous, ou qui vous installe dans une identité, doctrine, idéologie, posture... Le bon maitre c'est celui qui vous donne la force de partir, de vous mettre en route. De façon paradoxale, c'est dans l'égarement, dans l'errance qu'on s'accomplit. Pascal Quignard dit à propos e l'écriture et de la lecture des choses qui conviendraient idéalement à la marche et à la pensée :

« J'écris parce que j'ai besoin de dire quelque chose que j'ignore (…). Les gens qui veulent à tout prix savoir où ils vont, qu'ils ne lisent pas (…) Lire, c'est errer ; il y a dans lire une attente qui ne cherche pas à aboutir. »

Le poète Yves Bonnefoy, dans son ouvrage L'arrière-pays, a des phrases admirables sur cette attente qui se poursuit et se prolonge sans répit :

« Si les rivages m'attirent, plus encore l'idée d'un pays en profondeur, défendu par l'ampleur de ses montagnes, scellé comme l'inconscient. Je marche près de l'eau, je regarde bouger l'écume, signe qui cherche à se former, mais en vain. L'olivier, la chaleur le sel qui se déposera sur la peau, que vouloir de plus, - pourtant le vrai chemin est celui- là-bas, qui s'éloigne par des passes rocheuses de plus en plus resserrées. […] L'aire de l'arrière-pays, c'est l'orgueil, mais aussi l'insatisfaction, l'espoir, la crédulité, le départ, la fièvre toujours prochaine. Et ce n'est pas la sagesse. Mais peut-être, qui sait, mieux que cela. »

 

J'ai commencé mon intervention en évoquant la conception que Rousseau se fait de la philosophie, comme d'une forme de vie. J'espère avoir donné une idée de la place que la marche peut tenir dans une telle ambition. Mais je voudrais conclure en citant un autre passage des Confessions où Rousseau dit très simplement en quoi consiste cette forme de vie à laquelle il aspire. Peut-être certains parmi vous se reconnaîtront-ils dans cette image :

« J'aime à marcher à mon aise, et m'arrêter quand il me plaît. La vie ambulante est celle qu'il me faut. Faire route à pied par un beau temps, dans un beau pays, sans être pressé, et avoir pour terme de ma course un objet agréable : voilà de toutes les manières de vivre celle qui est le plus de mon goût. »

1 Célèbre naturaliste (1716-1800), collaborateur de Buffon, alors attaché au cabinet d’histoire naturelle du jardin du Roi (Muséum).

2 Chez un maître menuisier. - Émile est instruit à ce métier.

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