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Le blog de Christophe Lamoure

Yvonne ou la revanche du réel

4 Avril 2015 , Rédigé par Christophe Lamoure

Je voudrais d'abord remercier M. Pierre Moreno pour son invitation à prononcer cette conférence dans le cadre de l'association des Amis du théâtre de la Côte Basque.

 

Je vais vous parler de la pièce Yvonne, princesse de Bourgogne de l'écrivain polonais Witold Gombrowicz, un des plus grands écrivains du 20ème siècle. Il a écrit peu de pièces de théâtre et entretenait d'ailleurs un rapport ambivalent avec ce genre qui le fascinait et le rebutait à la fois. Il s'est plus illustré par des romans dont le célèbre Ferdydurke. Cette pièce est à l'image de son œuvre, étrange, déroutante.

La lisant, on n'est pas sûr de la comprendre, on n'est même pas sûr qu'il y ait quelque chose à comprendre. On est plongé dans un univers aberrant régi par des codes qui nous échappent et qui, en tous, cas, n'ont apparemment rien à voir avec les codes qui gouvernent nos vies, nos existences. S'y mêlent une forme de violence et une sorte de grotesque qui conduiraient à tenir que cela que nous raconte Gombrowicz est une pure fantaisie, sans attaches avec le réel dont nous faisons ordinairement l'expérience.

Nous sommes plongés dans un univers de fantaisie dans lequel l'imagination de l'auteur, brillante et vaste, se donne libre cours et nous voilà, déstabilisés, désorientés, amusés souvent, perplexes toujours. Sans doute faut-il savoir s'abandonner à cet univers et ne pas d'abord vouloir lui appliquer une grille de lecture réaliste et rationnelle.

Cependant, cette dimension déroutante se greffe sur une trame qui, elle, est empruntée à un monde que nous reconnaissons. Autrement dit, l'étrangeté de la fiction de Gombrowicz s'enracine dans la familiarité d'un réel qui est bien le nôtre. Nous reconnaissons le décor, le milieu, les personnages et leurs emplois, les événements qui s'y déploient.

Ce que nous ne reconnaissons pas, ce sont les raisons qui conduisent les personnages à agir comme ils le font, les intentions qui président à leurs décisions, à leurs actes et à leurs suites. Il y a une rupture entre ces deux dimensions et cette rupture produit cet effet d'étrangeté, de désorientation. Naît alors le soupçon que Gombrowicz, précisément, veut mettre en lumière de façon radicale et crue, une logique de la conduite humaine qui, d'habitude, est voilée, cachée, occultée, ignorée.

Nous croyons savoir pourquoi nous agissons comme nous le faisons, nous donnons des raisons à nous et aux autres de faire ceci plutôt que cela, nous prétendons maîtriser le sens et la finalité de nos actes mais, en vérité, nous l'ignorons profondément, nous sommes gouvernés par des forces que nous ne contrôlons pas, que nous ne connaissons pas. Emportés par ces forces, nous nous efforçons de jouer la comédie du sens et de la volonté, de la conscience et de la lucidité, pourtant, en profondeur, nous sommes soumis au jeu d'instincts, de pulsions, de désirs que nous ne dominons pas.

La mise au jour de cette dynamique des instincts et des désirs déchire le voile et les apparences d'un être humain et d'un monde humain gouvernés par la raison et le bon sens. D'habitude, cette dynamique reste secrète, elle n'est jamais mise à nue et exposée. Aussi quand Gombrowicz tisse des intrigues qui, au contraire, la révèle et le mette en évidence, on ne peut qu'être traversé par ce que Freud nommait l'inquiétante étrangeté ou l'étrange familier selon la traduction de François Roustang. Ce sentiment est provoqué par une situation qui met mal à l'aise et qui suscite une forme d'angoisse, comme si un secret était divulgué, sorti de l'ombre alors qu'il aurait dû rester caché.

Freud en donne un exemple quand il raconte qu'il voyageait dans un train lorsqu'il se leva pour aller à la rencontre du contrôleur. Au moment de se lever, il aperçut, à l'extérieur de son compartiment, un homme à l'allure antipathique, désagréable, voire inquiétante. Cet homme qu'il voyait sans réellement distinguer ses traits était en fait son reflet que lui renvoyait la vitre de la porte du compartiment. Cette image, d'abord dérangeante, devient, une fois identifiée, la sienne.

L’œuvre de Gombrowicz nous présente ainsi des personnages qui nous semblent étranges, dérangeants, un peu fous et je crois que ce dont il voudrait nous convaincre, c'est que ces personnages nous ressemblent, ou que nous leur ressemblons. Loin d'être des monstres ou des cas, ils sont pleinement humains... humains, trop humains. Comme Freud dans le train, nous découvrons ces personnages inquiétants puis, peu à peu, nous prenons conscience que ces personnages sont nos reflets, nos images. La fiction de Gombrowicz a donc pour effet de nous déniaiser, de nous ôter une naïveté un peu facile et réconfortante, pour nous forcer à voir ce que c'est, en vérité, un être humain. Cette pièce de théâtre, c'est « Bas les masques ! ». On comprend pourquoi Gombrowicz présentait son théâtre comme un théâtre d'idées. La puissance de cette pièce est de révéler avec une grande économie de moyens une certaine conception de l'être humain.

On peut, en ce sens, parler d'une pièce philosophique. Non qu'il y donne à entendre des théories ou des analyses, rien de didactique, au contraire, les personnages ne dissertent pas, mais il donne à observer, parfaitement incarnée, la profonde dynamique qui gouverne les êtres humains et leur conduite. Dans Ferdydurke, en 1937, Gombrowicz écrit : « Nous commencerons bientôt à avoir peur de nos personnes et personnalités parce que nous saurons qu'elles ne nous appartiennent pas totalement. Et au lieu de vociférer et de rugir : « Je crois ceci, je sens cela, je suis ainsi, je défends ceci », nous dirons plus humblement : « Au travers de moi on croit, on sent, on fait, on pense, on produit ». »

 

Quel est le motif de la pièce Yvonne, princesse de Bourgogne ?

Tout commence par une farce étrange. Le prince héritier d'une famille royale décide, sans raison ou plutôt contre toute raison, de prendre pour fiancée une jeune fille laide, insignifiante, silencieuse, « l'inappétissante Yvonne », écrit Gombrowicz. Il y a dans ce geste apparemment absurde la volonté du prince de choquer les bons usages réglant la vie de la cour et de marquer ainsi sa liberté, son indépendance. Le privilège d'un prince n'est-il pas, contrairement à l'homme ordinaire, de pouvoir faire ce qui ne se fait pas ? Bien entendu, nous sommes perplexes car ce pouvoir est utilisé pour le profit de celui qui l'exerce, à son avantage or, le prince en fait ici un usage aberrant : il en use à son détriment, dirait-on, il l'exerce à ses dépens.

Gombrowicz veut-il nous faire rire ? Certainement mais pas pour les raisons qu'il pourrait d'abord sembler, ou pas seulement : ce qui est risible, c'est bien sûr le geste absurde du prince mais ce qui est plus risible encore et que pointe Gombrowicz dans l'attitude du prince, c'est une sorte de folie inhérente au pouvoir, un pouvoir qui s'enivre de lui-même, au point de ne plus chercher qu'à s'accroître, y compris sous des formes absurdes ou grotesques. Gombrowicz met en évidence la volonté de puissance à nue, une puissance qui ne veut plus que s'augmenter, indépendamment de la question des buts qu'elle poursuit, une puissance qui devient sa propre fin.

Mais il y a aussi, pour expliquer l'attitude du prince, l'expression d'une fascination trouble pour la personne d'Yvonne. Il évoque, quand son ami Cyrille lui demande « à quoi bon tout cela ? », une « insupportable curiosité ». Yvonne ne présente aucun atout, aucune disposition apte à séduire, attirer, plaire, au contraire, elle est repoussante et de corps et d'esprit, moche et bête. Qu'une telle créature soit aussi démunie de charmes de toute espèce est proprement effarant, voire scandaleux aux yeux du prince. On se demanderait presque comment il se fait qu'elle ait pu voir le jour. C'est une offense au bon goût, au plaisir, à la vie même ; c'est une anomalie. L'attitude commune consiste donc soit à l'ignorer soit à la moquer. Mais le prince, sous le coup d'une inspiration aussi inattendue que grotesque, conçoit qu'il n'est pas conforme à sa dignité que de s'aligner sur l'attitude commune et alors, là où les autres ignorent Yvonne, il décide de la distinguer, c'est-à-dire d'en faire sa fiancée. Il la distingue contre la volonté ou le souhait des autres, Roi et Reine en tête, mais il le distingue aussi contre la nature. Il s'exclame : « C'est inouï ! Songe un peu à l'impudence de la nature : sous prétexte que cette fille est laide, elle n'aurait le droit de plaire à personne !... Quelle présomption, quelles folles exigences ! Vois-tu, c'est seulement maintenant, quand je la regarde, que je me sens vraiment prince, prince jusqu'à la moelle des os. »

D'ailleurs, Gombrowicz dans ses entretiens avec Dominique de Roux, intitulé Testament, résume ainsi la pièce :

« On peut résumer en quelques mots l’histoire tragi-comique d’Yvonne. Le prince Philippe, héritier du trône, rencontre à la promenade cette fille sans charme... sans attrait : Yvonne est empotée, apathique, anémique, timide, peureuse et ennuyeuse. Dès le premier instant, le prince ne peut la souffrir, elle l’énerve trop ; mais en même temps il ne peut pas supporter de se voir contraint à détester la malheureuse Yvonne. Et une révolte éclate en lui contre les lois de la nature qui commandent aux jeunes gens de n’aimer que les jeunes filles séduisantes. « Je ne m’y soumettrai pas, je l’aimerai ! » Il lance un défi à la loi de la nature et prend Yvonne pour fiancée. »

 

On se tromperait en supposant que le prince porte attention à Yvonne en tant que personne – il parle de la tripoter comme un ver de terre avec une brindille pour mieux l'observer –, il veut seulement affirmer son pouvoir, l'affirmer jusqu'à l'absurde. Encore une fois. Yvonne n'est pas mise en valeur, mais le pouvoir du prince est mis en valeur. Cependant, ce pouvoir est exhibé sous une forme grotesque, insensée. Précisément, si l'on pousse la logique du pouvoir à son terme, semble suggérer Gombrowicz, elle conduit nécessairement à l'absurde, à la folie. L'ordre et la raison ne sont pas maîtres, y compris dans la famille royale, ce ne sont que des apparences, des faux-semblants. Ou plutôt l'ordre et la raison sont au service de réalités plus profondes mais tues, cachées, ils sont au service de désirs insensés. C'est ce que le geste du prince, choisissant de se fiancer à l'inappétissante Yvonne, révèle de façon crue. Le prince veut vouloir, il veut pouvoir. Quoi ? Rien, il ne veut rien, il ne veut pouvoir rien ; il veut vouloir, il veut pouvoir.

 

Yvonne est tout aussi comique et inquiétante que le prince, même si c'est pour des motifs différents. On pourrait d'ailleurs caractériser l'ensemble des personnages de la pièce et le monde même de Gombrowicz ainsi : comique et inquiétant. Paradoxalement, elle est sans doute le personnage principal de la pièce alors même qu'elle ne dit pratiquement pas un mot. C'est une présence, une présence obsédante pour le prince et la famille royale dès lors que l'héritier en a fait sa fiancée.

Une présence muette qui ne répond à aucune des questions ou à aucune des objurgations que lui adressent les uns et les autres. Ils en sont à la fois amusés, outrés, décontenancés et bientôt, exaspérés. Elle ne répond pas à leurs attentes, elle déjoue par son silence même leur entreprise pour essayer de lui donner une place d'abord dans le dialogue, et ensuite, puisque le prince s'entête et veut en faire son épouse, pour lui donner une place dans leur famille et à la cour.

L'espace du dialogue, de la famille royale, de la vie de la cour est un espace social, codifié chaque fois, un espace construit, sensé, où chacun est comme tenu de tenir un emploi, de jouer un rôle. Yvonne, elle, ne joue pas le jeu, elle s'en tient à une distance qui semble irréductible. Elle ne prend pas place dans la comédie sociale, elle n'émet aucun des signes de reconnaissance qui font la trame de la vie en société et des relations entre les membres d'une même communauté.

Les repères habituels, les rites et usages de la vie en société, elles les ignorent, ils paraissent lui être totalement indifférents. Cette indifférence ne semble pas être motivée par un refus, elle n'est pas l'expression d'une rébellion mais elle semble plutôt la conséquence inéluctable d'une forme d'incapacité foncière et insurmontable. Elle ne formule donc aucune revendication, elle n'émet aucune protestation, elle ne soulève aucune objection, elle ne remet rien en cause, ce qui serait encore une façon, par l'opposition certes, mais une façon de s'inscrire dans cet ordre social incarné par la vie de la cour.

Par son attitude ou par son absence d'attitude, par sa présence brute, elle perturbe la représentation en quoi consiste toute vie sociale. Elle parasite même la volonté du prince d'affirmer sa puissance irrésistible en la transformant de jeune femme insignifiante qu'elle était en future reine. Elle ne fait rien pour donner le change, ni les révérences au roi et à la reine, ni les discours, aussi sommaires soient-ils, pour marquer une forme de reconnaissance à l'honneur qui lui fait. On pourrait y voir l'incarnation stricte de la bêtise et du non-sens mais, tout aussi bien, par sa passivité et son inertie, elle révèle la bêtise et le non-sens profonds de ceux qui l'entourent, de leurs conduites et du monde qu'ils incarnent.

En effet, le fait qu'elle ne joue pas le jeu montre qu'il ne s'agit que d'un jeu, c'est-à-dire de conventions, de règles, d'usages qui n'ont rien de naturels et de nécessaires. Tout repose sur des artifices, tout est fondé sur des choix arbitraires, autant dire les fondements de cette comédie sociale sont extraordinairement fragiles, hasardeux. La personnalité des uns et des autres, leurs comportements prétendent relever d'une forme de rationalité, d'une forme de normalité.

Mais celles-ci sont des fictions, montées et entretenues par une machinerie sociale complexe qui astreint chacun à une conduite relativement déterminée et prévisible, machinerie qui nous convertit et nous conditionne à une forme de vie qui, par le processus de l'éducation, nous paraît normale et naturelle.

Yvonne a échappé, par quel mystère, à ce conditionnement et alors, par contraste, elle montre le caractère artificiel et artificieux des autres. Il ne s'agit pas d'indiquer par sa façon d'être une sorte d'idéal ou d'exemple dont on pourrait s'inspirer mais elle témoigne par sa simple présence du caractère conventionnel de nos existences et de nos manières d'être. Elle est comme une nature non socialisée ou si peu socialisée que la nature en elle n'est pas domestiquée, disciplinée. Gombrowicz explique :

« “Yvonne” est davantage issue de la biologie que de la sociologie. »

Yvonne est laide. C'est un leitmotiv qui revient sans cesse au cours de la pièce. Elle suscite une sorte de dégoût. Le prince refuse de se laisser prescrire sa conduite par la nature qui voudrait qu'on n'aime que les jeunes filles séduisantes, on l'a souligné. Cette laideur est source de trouble à l'égal de la beauté. Laideur et beauté ont ceci de semblable qu'elles distinguent du commun. Elles appellent et retiennent l'attention. Le prince veut en quelque sorte inverser l'ordre de la nature qui veut que si la beauté provoque le trouble et l'admiration, la laideur, elle, inspire le trouble et le dégoût. Par un décret de sa volonté, il veut signifier que la laideur peut susciter le désir. Commander au désir, tel serait le vœu du prince !

Ainsi, le pouvoir se concentre en ceci qu'il peut réaliser l'impossible, l'improbable, l'inconcevable. On pourrait songer alors que le pouvoir est précisément ce qui organise cette comédie sociale. Faire d'une moins-que-rien la femme du prince héritier manifeste que le pouvoir peut créer de toutes pièces l'ordre et le réel. Cette volonté pure semble sans limites. Cependant, c'est une illusion. Le pouvoir n'est lui-même qu'un élément de la comédie, il ne la régente pas. Le prince ne transfigure pas Yvonne du seul fait de sa volonté. Il y a pouvoir autant qu'on est prêt à s'y soumettre ou contraint de lui obéir. Mais il est tout aussi artificiel et « fragile » que le reste des éléments qui constituent la comédie sociale au sein de laquelle il prend place. De plus, le pouvoir se heurte à une nature irréductible, incontrôlable, sous les espèces du désir, de l'instinct.

Après avoir tenté de l'apprivoiser puis de s'en débarrasser, sans succès, (il a rompu, prétendant être amoureux d'une autre, Isabelle, l'a embrassée devant elle, mais sans que cela provoque aucune réaction de la part d'Yvonne) le prince en vient à envisager une extrémité : tuer Yvonne. Il pourrait la chasser mais il avance un argument bizarre :

« Je suis amoureux d'Isabelle. J'échappe désormais aux souffrances de cette souffre-douleur. Mais, Cyrille, elle nous a en elle, moi et Isabelle, elle nous tient en elle, elle nous emportera avec elle là-bas. Elle nous a, à sa manière...à sa manière, tu comprends ? Pouah ! Je ne veux pas. Je vais tuer. »

Le prince se sent prisonnier d'Yvonne, non pas physiquement mais psychologiquement, existentiellement pourrait-on dire. Il ne supporte pas qu'elle vive car tant qu'elle vit, ne serait-ce que par la pensée, elle entretient un lien avec lui, elle peut songer à lui et cette virtualité le dégoûte absolument. Autrement dit, lui si détaché d'abord et souverain en tous les sens du terme, est devenue la proie d'une obsession dont il ne peut se défaire qu'en supprimant celle qui en est la cause, à savoir Yvonne.

Gombrowicz souligne que le prince n'est pas la seule victime de cette obsession :

« Introduite à la cour royale comme fiancée du prince, Yvonne y devient un facteur de décomposition. La présence muette, apeurée, de ses multiples carences révèle à chacun ses propres failles, ses propres vices, ses propres saletés... La cour n’est pas longue à se transformer en une couveuse de monstres. Et chacun de ces monstres rêve d’assassiner l’insupportable Yvonne. La cour mobilise enfin ses pompes et ses œuvres, sa supériorité et ses splendeurs, et, de toute sa hauteur, la tue. »

Yvonne devient l'ennemie dont chacun veut se débarrasser. Les uns et les autres imaginent des stratagèmes pour l'éliminer. C'est que la démystification à laquelle conduit la présence d'Yvonne à la cour comprend des conséquences insupportables pour la famille royale. Outre qu'elle révèle la fragilité et le caractère artificiel de leur monde, elle les conduit à considérer leur propre nature, si soigneusement dissimulée sous les apparences sociales. Cette nature n'a pas été abolie par le comportement social auquel ils s'appliquent, elle demeure sous la forme de traces au moins. Traces déposées dans la mémoire du roi qui, considérant Yvonne, se souvient d'un viol et d'un meurtre commis avec le chambellan sur une jeune personne à l'image d'Yvonne. Traces déposés dans le cahier de poésie de la reine qui exprime une niaiserie et une stupidité semblables à celles d'Yvonne. Yvonne leur tend à chacun un miroir dans lequel ils peuvent contempler leur monstruosité, méchanceté ou bêtise. Ils ne sauraient le supporter plus longtemps, il faut tuer Yvonne, de sorte que l'on puisse stopper ce processus de décomposition sociale et personnelle et reprendre le fil de la comédie.

Yvonne va donc servir de bouc émissaire. Qu'a-t-elle dévoilé de si compromettant ? Elle a révélé à chacun le jeu de faux-semblants dans lequel il s'étourdit et oublie ce que Pascal appelle la misère de l'homme. Elle impose la fin du divertissement et la considération du réel dans sa crudité. Cela, personne n'en veut, personne ne peut supporter ce que Nietzsche appelle cette dose de vérité. Alors, il faut faire disparaître celle qui menace la bonne conscience dans laquelle tous se complaisent et se consolent.

Cette lecture n'a peut-être pas su faire entendre suffisamment le caractère comique de cette pièce que Gombrowicz désignait d'ailleurs comme une comédie. La conduite des différents personnages, leurs propos, leurs décisions sont marqués du sceau du grotesque, l'intrigue même de la pièce, tout cela est risible, infiniment risible. La « solution » finalement retenue pour tuer Yvonne exprime parfaitement cette dimension grotesque. C'est le chambellan qui l'imagine. Il s'agira, au banquet prétendument donné pour fêter les fiançailles, de servir du poisson, plus précisément des perches :

« Hier, je l'ai regardée, comme ça, de haut, je l'ai toisée..., eh bien, elle a manqué s'étrangler avec une pomme de terre, une simple pomme de terre ! Sire, si on servait des perches !... mais avec dureté, de haut ! C'est un poisson difficile..., plein d'arêtes... Facile de s'étrangler avec des perches, à un banquet solennel, devant tant d'inconnus !... »

Et c'est ainsi en effet qu'Yvonne trouvera la mort.

C'est risible, encore une fois, mais le comique que la pièce de Gombrowicz explore n'est pas n'importe lequel. Sans doute est-ce Milan Kundera qui en a donné la formule la plus nette :

« En nous offrant la belle illusion de la grandeur humaine, le tragique nous apporte une consolation. Le comique est plus cruel : il nous révèle brutalement l'insignifiance de tout ».

 

Pour conclure, je vous invite à oublier toutes ces réflexions et à découvrir la pièce dans sa vérité propre, c'est-à-dire jouée sur scène et représentée, le jeudi 9 avril à 20h30 à La Gare du Midi par le Théâtre Romain Rolland et la Narcisse Compagnie.

Merci de votre attention.

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