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Le blog de Christophe Lamoure

Heidegger et "les juifs"

10 Mars 2015 , Rédigé par Christophe Lamoure

Pourquoi je ne participe pas au colloque sur "Heidegger et 'les juifs'"

Grand spécialiste du philosophe allemand, Hadrien France-Lanord a décliné l’invitation des organisateurs du colloque qui se tient à la BNF du 22 au 25 janvier. Il s’en explique pour BibliObs.


 

Hadrien France-Lanord est l’un des grands spécialistes français d’Heidegger. Il y a un an et demi, il avait codirigé le «Dictionnaire Martin Heidegger» paru au Cerf, où il avait notamment écrit l’article «antisémitisme». Celui-ci commençait par ces mots: «Il n’y a, dans toute l’œuvre d’Heidegger publiée à ce jour (84 volumes sur 102), pas une seule phrase antisémite.»

C’était quelques semaines à peine avant l’annonce de la publication des trois premiers volumes des «Cahiers Noirs» par la maison d'édition allemande Klostermann. Dans ces notes privées, Heidegger, au moins à une dizaine de reprises, reprend les pires clichés antisémites. En France, où il continue de jouir d’une grande influence, cette publication a fait l’effet d’une bombe.

Ce jeudi 22 janvier 2015 s’est donc ouvert à la BnF un grand colloque destinée à en tirer les premiers enseignements. Peter Sloterdijk, Alain Finkielkraut, Bernard-Henri Lévy, Barbara Cassin ou encore le réalisateur Luc Dardenne font partie des intervenants qui prendront la parole jusqu’à dimanche soir. France-Lanord, lui, a décliné l’invitation. «Agitation publicitaire», «pépiement», «précipitation»: c’est sans mâcher ses mots qu’il explique son refus dans ce texte écrit pour BibliObs.

Pia Duvigneau 

La philosophie contre l'agitation publicitaire

Par Hadrien France-Lanord,
professeur de philosophie

J’ai d’abord répondu favorablement à la chaleureuse invitation que m’a faite cet été Joseph Cohen, que je tiens à remercier pour sa grande amabilité à mon égard. Mais en découvrant le programme, j’ai compris que ce colloque n’échappait finalement pas au dispositif publicitaire de «l’affaire Heidegger» tel qu’il a été réactivé l’année dernière par Peter Trawny [l’universitaire allemand qui a supervisé la publication des «Carnets noirs», NDLR] dans un opuscule d’une affolante indigence philosophique. Pour ceux qui, comme moi, ont une connaissance de ses travaux antérieurs, la rupture est si brutale qu’on ne peut rester que très perplexe devant les intentions réelles d’un texte qui sent à ce point le fabriqué. En aucune façon, un tel livre ne peut servir de base à une véritable réflexion philosophique.

La seule base de travail philosophique possible, ce sont les 1240 pages des «Cahiers» parues à ce jour, dont Peter Trawny a exhibé plusieurs fragments de quelques lignes au moyen desquels il fabrique un système d’une fragilité telle qu’il s’effondre dès qu’on a pris connaissance des «Cahiers» dans leur intégralité. Une des remarques que je me suis faites en regardant le programme du colloque est la suivante: combien sont-ils, parmi les intervenants, ceux qui ont une connaissance de ces 1240 pages non traduites en français? Qui va effectivement parler de ces trois volumes, de tout ce qu’on y apprend de nouveau et de toutes les belles découvertes qu’on y fait?

À quoi il faut ajouter une autre remarque : ces «Cahiers», Heidegger a spécifié qu’ils devaient paraître à la fin de l’édition intégrale, parce qu’ils sont inintelligibles sans une connaissance des traités rédigés entre 1936 et 1945, dont six ont à ce jour été publiés en allemand ; il s’agit de plusieurs milliers de pages, parmi lesquelles seuls les «Apports à la philosophie» ont paru en français l’année dernière dans une traduction de François Fédier à la hauteur de ce qui est en jeu dans ce texte considérable.

Enfin : un tome des « Cahiers », couvrant rien de moins que les années 1942-1948 est paraître ces jours-ci – inutile de dire que personne ne peut l’avoir lu.

Dans ces conditions, je me permets de poser cette question : s’il doit s’agir d’un colloque de philosophie, sur quelle base commune sera-t-il possible de parler ensemble? N’y a-t-il pas ici une très dommageable précipitation? Nous parlons ici de textes philosophiques, non seulement très volumineux, mais d’une grande difficulté, qui demandent des mois et des années de travail et d’interrogation, dont une partie est encore inédite.

Avec « l’affaire Heidegger », l’agitation publicitaire est toujours inversement proportionnelle à la connaissance et à la méditation des textes. Dans son cadre surmédiatisé, il n’est guère possible de penser, il s’agit surtout d’afficher une position publique par rapport aux termes qui sont ceux de cette «affaire», termes dans lesquels je ne reconnais pas l’affaire de la pensée qui seule me concerne.

C’est la raison pour laquelle je me suis résigné à ne pas participer à ce colloque. Afin de pouvoir exercer mon travail d’ordre strictement philosophique, je crois qu’il est urgent de s’arracher à cette oppression de «l’actualité», au profit de la patience de l’étude et d’une herméneutique du dés-em-presse-ment.


 

C’est cette même herméneutique que j’applique aux quelques passages, trois ou quatre fois plusieurs lignes, que j’ai d’abord découverts sortis du contexte général des «Cahiers» dont Peter Trawny prend soin de les priver dans l’exhibition qu’il en propose (à la fois le contexte précis de certains extraits et le contexte général des «Cahiers»).

Ces passages où il est plusieurs fois question d’un très abstrait «judaïsme mondial», je les trouve lamentables, parce qu’ils font montre d’une indigence de pensée dans leur manière de plaquer sur un «judaïsme», que Heidegger ne définit jamais, une espèce de rationalité marchande, qui n’a aucun rapport avec l’esprit véritable du judaïsme, celui de la pensée juive avec laquelle la pensée de Heidegger a par ailleurs, sans qu’il en ait peut-être rien su, des affinités profondes qu’il me paraît important d’explorer (l’article «Pensée juive» de Stéphane Zagdanski dans le «Dictionnaire Martin Heidegger» ou le récent livre de Pascal David «Le nom et le nombre. Essais sur Heidegger et le judaïsme» apportent ici des éléments de réflexion très féconds).

En ces quelques très rares occurrences dans des textes strictement privés, il semble donc que Heidegger ait succombé à des préjugés d’ordre antisémite qui n’affleurent nulle part ailleurs dans son œuvre. C’est triste et je ne manque pas de m’employer à réfléchir aux questions que posent ces quelques passages.

Mais faut-il s’en saisir pour aussitôt proclamer «Heidegger antisémite» dans toute la presse du monde, sur tous les blogs du monde? On touche ici au problème grave qui est celui des slogans et du maniement des slogans à l’ère du pépiement (twitter) comme forme de la communication planétaire instantanée.

Martin Heidegger (SIPA)

Martin Heidegger (©Mary Evans/Sipa)

« Heidegger antisémite » ? Il faut quand même rappeler que jamais, pendant toute la période de son engagement politique, Heidegger n’a prononcé la moindre parole antisémite, rappeler que le premier acte du recteur Heidegger fut d’interdire l’affichage du placard antisémite dans son université, rappeler que ce même recteur a écrit au Ministère nazi des lettres pour défendre deux collègues juifs, rappeler l’amour de toute une vie pour Hannah Arendt, rappeler enfin que, dans les «Cahiers», Heidegger dénonce sans équivoque l’antisémitisme comme «insensé et condamnable».

« L’antisémitisme est insensé et condamnable», écrit Heidegger, il me tient à cœur de le dire haut et fort, alors que nous venons d’assister récemment, sur le sol même de notre république, à la violence insoutenable et atroce de crimes antisémites.

Face à l’insupportable, mais bien effective réalité de cet antisémitisme auquel nous avons à faire face aujourd’hui, il me semble être non seulement saugrenu, mais irresponsable de manier à tout va des slogans par définition sans nuance et au moyen desquels l’ensemble de la pensée d’un grand philosophe se voit tout à coup rabattue sur quelques lignes où figurent assurément de détestables préjugés, mais sans le moindre rapport avec une quelconque haine des juifs (la rationalité calculante que Heidegger applique au «judaïsme» est par ailleurs un des traits essentiels de la Machenschaft – le règne de l’efficience – dont il se sert surtout pour analyser le nazisme, le bolchevisme, l’impérialisme anglais et l’américanisme).

Je vous le dis sans ambages : en usant et abusant de tels slogans, on ne joue pas seulement un jeu frivole. On encourage l’inculture, on entretient l’ignorance et la non-pensée. On joue le jeu communicationnel intolérable et délirant des Dieudonné – on joue un jeu dangereux.


 

Une dernière chose reste à préciser pour répondre à votre question concernant mon rapport à la pensée de Heidegger aujourd’hui. Je me permets de livrer à ce sujet l’extrait d’une lettre adressée récemment à un des organisateurs du présent colloque :

Si dans le "Dictionnaire Martin Heidegger" vous avez lu les articles Autodestruction, Bâtir, Brutalité, Europe, Extermination, Fonds disponible, Führer, Génétique, Gigantesque, Même, Organisation, Peuple, Racisme, Romantisme, Sécurité, Shoah, Wagner – sans parler des articles Celan ou Oppen (un des mes préférés), vous aurez sans doute compris que parmi les choses qui comptent dans ma vie, il y a la manière dont, dès la fin de l’année 1934, Heidegger a pensé le nazisme, d’une manière qui n’est pas sans apories, mais dont je ne crois pas que nous puissions nous offrir le luxe de nous en dispenser – parce qu’elle apporte des éléments philosophiques essentiels pour se mettre en état de se poser sérieusement une question que Georges Bensoussan, par exemple, un des historiens de la Shoah que je tiens pour un des plus importants, pose en ces termes dans son remarquable "Auschwitz en héritage?":

"le monde totalitaire et la Shoah furent-ils un 'dérapage' de notre siècle ou l’emblème même de notre temps?"

Dans une conférence de Heidegger que j’ai traduite et publiée, il se trouve que parmi les symptômes du péril de notre temps, Heidegger donne en 1949, l’extermination de gens par centaines de mille dans les camps d’extermination. Ces symptômes, précise-t-il, nous n’y prêtons pas attention :

"Y a-t-il des signes auxquels on peut reconnaître l’urgence, la domination de l’absence d’urgence? Il y a les symptômes. Seulement nous n’y prêtons pas attention. Par centaines de milliers des gens meurent en masse. Meurent-ils? Ils périssent. Ils se font abattre. Meurent-ils? Ils deviennent des pièces en stock d’un fonds disponible pour la fabrication de cadavres. Meurent-ils? Ils sont liquidés sans bruit dans des camps d’extermination." 

Quant à la profondeur à laquelle plongent ces symptômes dans l’histoire métaphysique de l’Occident, les "Cahiers noirs" fournissent, je le redis, des éléments essentiels en grand nombre, qui complètent ceux que donnent déjà les traités impubliés et certains cours. C’est pourquoi je ne peux en aucun cas souscrire à une des phrases qui figurent dans le texte de présentation du colloque: "La compromission politique de Heidegger avec le national-socialisme, que la publication récente des 'Cahiers noirs' fait apparaître sous un jour encore plus cru..."  

Pour vous parler franchement : je ne peux pas croire qu’une pareille phrase émane de quelqu’un qui a lu les trois tomes des "Cahiers" publiés à ce jour.

J’ajoute pour finir une dernière considération : à supposer que toute forme d’«anti-» (voir à ce sujet l’article «anti-» dans le «Dictionnaire Martin Heidegger») puisse seoir à la pensée de Martin Heidegger, la lecture des «Cahiers noirs» révèle que, avant «Heidegger et l’antisémitisme», il aurait surtout fallu écrire des livres pouvant s’intituler: Heidegger et l’antinazisme, l’antibolchevisme, l’anti-américanisme, l’anti-impérialisme anglais, l’anti-impérialisme ecclésial, l’anti-wagnérisme, ou l’anti-romantisme. Ce seront peut-être un jour les thèmes de futurs colloques de philosophie.

Hadrien France-Lanord,
le 22 janvier
2015.

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Jean-Claude 24/03/2015 18:52

Vous avez mis les Juifs entre parenthèses, je suppose que c'est pour que nous ne les confondions pas avec les "Israéliens" ?

C. Lamoure 24/03/2015 21:15

Je n'ai pas choisi de mettre juifs entre guillemets, c'est l'intitulé du colloque qui se présente ainsi.