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Le blog de Christophe Lamoure

Des dispositifs pervers

26 Janvier 2015 , Rédigé par Christophe Lamoure

SOURCE :

http://www.liberation.fr/chroniques/2014/12/26/des-dispositifs-pervers_1170404

 

Article de Nathalie Heinich

Exhibit B, le spectacle du Sud-Africain Brett Bailey, a provoqué un de ces malaises qui mettent tout le monde en porte-à-faux, et, en premier lieu, tous ceux qui partagent à la fois la lutte contre le racisme et le soutien à la création artistique. Ce dispositif théâtral (et non pas «installation performance», comme il le prétend : une installation utilise des objets, et une performance le corps de l’artiste) place les spectateurs en position de participer à ce qu’il est censé dénoncer, à savoir, le regard réificateur sur des Noirs encagés : c’est, typiquement, un dispositif pervers, qui fait le contraire de ce qu’il dit. Ses détracteurs ont bien senti le problème, mais leur solution n’est pas la bonne : on ne peut légalement interdire un spectacle dont les acteurs sont consentants (sauf à invoquer l’atteinte à la dignité - mais le fait d’être regardé en relève-t-il ?), ni juridiciser un conflit d’interprétation insoluble (racisme ou dénonciation du racisme ?). Le mieux est d’appeler au boycott : la seule chose à faire avec les pervers, c’est de les fuir.

Ou d’en parler le moins possible, comme auraient dû faire nos gouvernants à propos de cet autre dispositif pervers retentissant que fut l’installation place Vendôme, par le plasticien américain Paul McCarthy, d’un objet évoquant, au choix, un sapin de Noël ou un «plug» anal géant : ici, l’artiste fait (un emblème homosexuel) le contraire de ce qu’il dit (un emblème familial). Voilà qui illustre le «paradoxe permissif» propre à l’art contemporain : en encourageant les propositions transgressives, les institutions poussent les artistes à la fuite en avant dans la provocation, y compris pornographique ou scatologique, et toujours plus monumentale. Connaissant McCarthy, le comité organisateur de la Fiac, commanditaire de l’œuvre, savait qu’elle allait faire scandale : scandale qui en fait partie intégrante, de même que l’acte de vandalisme et les réactions indignées des politiques, augmentant ainsi la notoriété de l’artiste et sa cote (encore un dispositif pervers). Au fait, comment le comité de la Fiac justifie-t-il ce choix ? Qui en fait partie ? Quelle galerie représente McCarthy en France ? Y a-t-il eu un risque de conflit d’intérêt ? Quel a été le financement, pour quel coût et, éventuellement, quelle subvention publique ? Eh oh, les journalistes, au boulot !

Dans la récurrente lutte des camps qui nous tient lieu de réflexion politique (surtout ne pas se retrouver dans le mauvais camp ! Surtout ne pas se voir taxé de «réac» !), il faut toujours parler avec son camp, quitte à mentir et se mentir : faire semblant de penser que dans le monde foisonnant de l’art contemporain, les sélectionneurs de la Fiac et de la Monnaie de Paris ont eu raison de privilégier la tendance «Pipi-caca-boudin» (McCarthy), et le centre Pompidou la tendance «Bienvenue à Disneyland» (Jeff Koons) ; et défendre inconditionnellement des artistes, fussent-ils médiocres ou pervers. Jusque-là, tout va bien : ici Paris, les antiréacs parlent aux antiréacs, la résistance contre les béotiens est en marche. Ça se complique lorsque les conseillers à la culture se fendent d’un communiqué : l’Hôtel de Ville, la rue de Valois, Matignon et l’Elysée ont fait fort dans les déclarations témoignant d’une solide inculture juridique et artistique. Lutte contre la censure ? Mais, il n’y a censure que provenant des pouvoirs publics, qui ici, au contraire, ont autorisé et défendu l’œuvre contre le vandalisme de passants indignés. Refus de la stigmatisation d’un «art dégénéré» ? Mais, celle-ci provenait du pouvoir nazi et non pas, comme ici, des citoyens ordinaires (décidément, les réflexes acquis avec le «paradigme moderne» ne fonctionnent plus pour l’art contemporain). Liberté d’expression des artistes ? Mais, elle ne s’applique qu’à l’expression des opinions, ce que n’est pas une œuvre d’art (la jurisprudence est claire à ce sujet). Liberté de création ? Mais elle n’a pas de sens en droit : chacun a le droit de créer ce qu’il veut, seule l’exposition étant contrôlée par les règles régissant l’espace public pour tout citoyen, artistes inclus (non, ils ne bénéficient pas encore des privilèges aristocratiques d’Ancien Régime).

Petit conseil à nos gouvernants : pourquoi ne pas offrir à leurs conseillers à la culture, pour leurs étrennes, un petit stage de formation juridique ? Et pour les conseillers du ministère de la Culture, on peut suggérer qu’ils paient ces stages avec leurs émoluments, puisqu’ils ont la rémunération la plus élevée de tous les ministères : 13 744 euros mensuels en moyenne, soit une augmentation de 6,5% de 2013 à 2014 (le Journal des Arts, 14-27 novembre). Allez, bonne année quand même !

Nathalie Heinich est sociologue au CNRS.

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