Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le blog de Christophe Lamoure

La culture et la vie

24 Décembre 2014 , Rédigé par Christophe Lamoure

La culture et la vie

« Avant d'être un luxe, la culture est une formation. Culture et éducation sont synonymes. On cultive des plantes, des arbres. Cela veut dire qu'on leur fournit ce qui est nécessaire à leur épanouissement : on les nourrit, on détruit les mauvaises herbes qui les gêneraient ou les étoufferaient, on les débarrasse des parasites, on les taille, pour accroître leur force ; bref, on agit de mille manières pour aider leur vitalité naturelle et décupler tout à la fois leur beauté et leur fécondité. On fait de même pour les esprits. On leur fournit leur nourriture – c'est-à-dire que l'on développe, à travers toute discipline, quelle qu'elle soit, leur aptitude au raisonnement, leur connaissance des problèmes, leur expérience des solutions déjà tentées. On leur fait comprendre également, dans les disciplines littéraires, les sentiments, les émotions, qui se sont faits jour avant eux chez des hommes de toute espèce. On les rend aussi capables, par le contact des exemples et l'exercice de la critique, de s'exprimer avec plus de force, de rigueur et d'éclat. Enfin, s'il est vrai que l'apprentissage de l'histoire et la fréquentation des modes de pensée divers rend leurs propres doctrines plus riches et plus conscientes, il faut préciser encore que cette double épreuve doit les rendre plus tolérants envers les idées d'autrui et plus libres eux-mêmes, vis-à-vis des pressions immédiates. Les cultiver, ce n'est donc pas autre chose que développer leurs qualités d'hommes, qualités qu'ils emploieront ensuite comme ils voudront, à ce qu'ils voudront.

Simplement, Platon l'a dit, il ne faut pas être trop pressé. Le grec n'a guère d'utilité pratique. Il ne sert, en pratique, que si on l'enseigne, ce qui représente un cercle clos, en soi injustifiable. Mais, si l'analyse des phrases grecques, avec leur cortège de moyens mis au service de la rigueur, développe les facultés de raisonnement et la précision du langage, si le contact des philosophes aide à penser les grands problèmes sous leur forme première, si la lecture des tragiques vous fait connaître des émotions qui ne doivent rien aux menues conventions du moment mais qui, venant de très loin, s'imposent pour cela sous leur forme la plus pure, au niveau même de l'homme et de ses mythes lointains, il est certain que l'on aura appris, à la suite de ses études grecques, à s'insérer de façon plus riche dans la vie que l'on aura choisie – quelle que soit cette vie – et que l'on y apportera des qualités profondes, qui se révéleront efficaces.

Et puis, par-delà l'efficacité pratique, faudrait-il négliger le fait d'être un homme et de vivre avec le maximum de joie ? Avoir à sa disposition le trésor des connaissances accumulées au cours des siècles, cela compte. Réagir aux maux quotidiens avec le secours de tous ceux qui ont, de quelque manière, embelli la vie humaine, cela compte. Pouvoir lire, pouvoir penser, pouvoir mesurer son propre sort aux dimensions du grand dialogue humain où rayonnent les héros, les artistes, les penseurs, cela aide. Et pouvoir éclairer ses journées des accents des poètes, cela aide ? Chaque minute vécue, chaque incident subi, chaque malheur et chaque bonheur en reçoivent une portée plus pure. »

~~Jacqueline de Romilly, Nous autres professeurs, 1969.

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article