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Le blog de Christophe Lamoure

Qu'est-ce qu'une famille ?

26 Octobre 2014 , Rédigé par Christophe Lamoure

Source :

http://www.migrosmagazine.ch/societe/entretien/article/fabrice-hadjadj-la-famille-est-l-union-du-vieux-con-et-du-jeune-abruti

 

Fabrice Hadjadj : "La famille est l'union du vieux con et du jeune abruti..."

Le philosophe Fabrice Hadjadj défend dans son dernier ouvrage une idée revigorante de la famille: fondée sur le sexe, antérieure à l’idéologie et à l’Etat, déjouant tous les plans et attentes.

«Sans vous je n’aurais rien su de tout cela», cette dédicace à vos parents, vos enfants et votre épouse signifie-t-elle qu’on ne peut parler de la famille que par expérience?

La philosophie a eu tendance à définir l’homme comme un individu raisonnable, et à oublier qu’il est d’abord un fils, issu d’une union sexuelle. Au fond, on se voudrait self-made-man, ou être au moins sorti de la cuisse de Jupiter. Mais voilà qu’on est fils de ces deux vieux, Raymond et Christiane… Notre orgueil en prend un coup. Voilà pourquoi la star ne se montre guère en public en compagnie de ses vieux parents. Et pourtant la vérité est là. C’est cette vérité de notre origine charnelle et de notre vie quotidienne que j’essaie de penser…

Vous affirmez que «La transcendance est dans la culotte», qu’est-ce à dire?

D’abord, ce n’est pas moi qui l’affirme. C’est la Bible. Dès le départ, elle déclare qu’on ne se rapproche pas de Dieu en s’éloignant de la sexualité, mais en y entrant en profondeur.

Dans la Genèse, il est écrit: Dieu créa l’homme à son image, mâle et femelle il les créa. Cela suggère que l’image de Dieu est dans nos slips, c’est-à-dire dans la différence sexuelle.

Pourquoi cela?

Parce que la relation des sexes est quelque chose qui nous pousse toujours au-delà de nous-mêmes. Souvent, quand on désire quelque chose, c’est pour le ramener à soi. Avec le sexe, c’est le contraire: je me tourne vers une femme peut-être pour la ramener à mon petit plaisir, et voilà que c’est tout autre chose – elle me fait face, elle me tient tête, tantôt déesse, tantôt dragon. J’ai beau l’embrasser, elle n’en est que plus incompréhensible… L’union sexuelle n’abolit donc pas la différence, elle l’accomplit et la multiplie: la femme devient encore plus femme, par son souci de plaire à l’homme, sans doute, mais surtout à travers la maternité.

En quoi?

Cette maternité fait advenir un enfant qui est peut-être mon fils, mais qui est aussi celui qui m’échappe, qui quitte son père et sa mère… Et puis, avec l’enfant qui naît, vient aussi la question de Dieu: pourquoi est-ce que je lui ai donné la vie? Est-ce au final pour le refiler en pâture à la vermine? Il doit bien y avoir une espérance…

La question de l’au-delà émerge donc au-dessous de nos ceintures.

En même temps vous dites qu’il ne peut y avoir de famille idéale…

La famille n’est pas une idée, c’est la réalité première: nous naissons parmi des gens que nous n’avons pas choisis. Avec la famille que l’on fonde, on pourrait croire que là, on choisit sa femme, ou d’avoir des enfants… Mais d’une part, avec sa femme, vient la belle-mère, et qui peut dire qu’il a choisi sa belle-mère? D’autre part, avec les enfants, parlons-en! Ça commence par être des petits sauvages à qui il faut tout apprendre et quand ils grandissent, ce sont des adolescents en crise qui nous considèrent souvent comme des «vieux cons»…

C’est ça qui est merveilleux dans la famille: elle est l’union du vieux con et du jeune abruti, elle est la rencontre de cette tribu exotique, plus difficile à cerner que les Papous de Nouvelle-Guinée, et qu’on appelle la belle-famille…

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Fabrice Hadjadj: «La table est le lieu de la socialisation élémentaire.»

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Elle apparaît surtout comme une source de conflits perpétuels...

La famille est une véritable aventure, et c’est normal qu’il y ait en elle des conflits et des ratages, car c’est un lieu d’apparition de la vie et d’apprentissage du pardon. Vouloir que ça fonctionne toujours bien dans une famille, et que tout rentre dans nos projets, c’est déjà détruire la famille, car alors on va remplacer le père par l’expert, et la mère par la matrice. C’est ce qu’on voit dans Le Meilleur des Mondes de Huxley. Les experts disent: «Les parents ne sont pas des spécialistes de l’éducation, ils ont fait leur enfant comme ça, au hasard, en mélangeant leurs fluides. Soyons sérieux: fabriquons des individus génétiquement sélectionnés dans des utérus artificiels, et confions-les à des pédagogues compétents.»

L’éducation n’est donc pas l’enjeu premier de la famille?

Si vous définissez la famille comme lieu d’amour, d’éducation et de respect, ce que vous avez défini, en fait, c’est l’orphelinat idéal. La famille est d’abord le lieu de la filiation. L’autorité vient de ce qu’on assume le fait d’avoir transmis une vie qui nous dépasse, et par là on encourage son enfant à s’ouvrir à ce qui le dépasse et à transmettre la vie à son tour.

La vraie famille doit dysfonctionner, parce qu’elle n’est pas là pour nous faire entrer dans un programme, mais dans la vie et dans sa générosité dramatique.

Son origine est dans le désir et dans le sexe, pas dans le calcul et la performance.

Quand vous dites dans vos conférences que «le principe de la famille est dans le sexe», quelles sont les réactions?

Cela dérange aussi bien les libertins que les puritains. Les puritains voudraient que la famille soit conforme à des préceptes. Les libertins voudraient que chacun puisse fabriquer ou recomposer la famille à sa guise. Dans les deux cas, on veut quelque chose de contrôlé, de transparent, de fonctionnel ou de facile. Au final, cela conduit à refuser que la venue de l’enfant soit un événement qui excède nos plans, comme le surcroît inespéré de la rencontre sexuelle d’un homme et d’une femme. L’enfant doit désormais s’inscrire dans un planning, et être bien calibré, bien adapté à la concurrence mondiale… Mais cela conduit à en faire un produit.

Selon vous, il n’y a pas de droit à l’enfant?

Je peux avoir droit à quelque chose, mais pas à quelqu’un: ce serait le droit de priver un autre de ses droits pour en faire ma chose.

L’enfant n’est donc pas un droit. Il est un don et il crée pour nous des devoirs.

Il vient «par-dessus le marché» en quelque sorte. Personne ne peut se dire: «ça y est, je suis assez mûr, je suis assez grand pour avoir un enfant», c’est toujours au-delà de nos compétences.

Vous critiquez la tablette électronique que vous opposez à la table familiale...

C’est vrai, je crois que la table familiale est un objet technique très supérieur à la tablette électronique. Ce qui disloque les familles, de nos jours, ce sont moins des attaques idéologiques qu’un certain dispositif technologique. On peut être sous le même toit et ne jamais vivre ensemble: chacun est devant son écran, et mange en vitesse, dans la porte du frigidaire. Le nouveau catalogue IKEA propose un salon où tout le monde se tourne le dos pour être face à son ordinateur portable.

Cela veut dire que la famille est éclatée de l’intérieur. Elle a perdu ce centre, ce foyer, ce métier à tisser le tissu familial qu’est la table.

Car la table est le lieu de la socialisation élémentaire. Elle réinvente la proximité physique, par le côte-à-côte et le face-à-face. Elle a ses horaires, ses rituels, ses rassemblements, comme les offices religieux. Elle manifeste la vérité de l’homme, car la bouche y mastique, prouvant que nous ne sommes pas des anges, et elle y parle, prouvant que nous ne sommes pas des bêtes.

Ce qui vous amène à proclamer la supériorité des arts mineurs sur les arts majeurs...

La table appelle d’innombrables arts mineurs, comme le choix des denrées, la cuisine, la vaissellerie, la décoration, mais aussi l’art de raconter une histoire ou de chanter en chœur. Les arts majeurs sont dans les musées, dans les salles de spectacles, sur les écrans, et donc exilés de notre pratique quotidienne, alors que les arts mineurs s’intègrent à cette vie de tous les jours.

Mais la télévision a détruit cela, et nous sommes là à rêver des vies qui ne sont pas les nôtres, et à laisser nos propres vies être dévorées par le système…

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